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Choc des vidéo Émotions, réactions et plan d’actions face à des pratiques en abattoir

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La diffusion des vidéos en camera cachée, filmées dans trois abattoirs, a soulevé l’indignation du grand public, des professionnels et du ministre de l’Agriculture. Stéphane Le Foll a lancé un plan d’action visant surtout à protéger les lanceurs d’alerte et instituer un Monsieur Bien-être animal dans chaque établissement. Les professionnels approuvent, mais tous redoutent les conséquences sur la consommation de viande qui n’avait pas besoin de ces scandales dans la situation économique actuelle.

Ce sont des images chocs, issues de vidéos tournées en caméra cachée dans trois abattoirs différents par l’association de protection animale L214, en moins de six mois, qui ont mis le feu aux poudres. Et révélé l’inacceptable : certains abattoirs traitent les animaux de manière scandaleuse. La Fédération nationale bovine porte plainte contre X. Interbev se porte partie civile. Les industriels de la viande rappellent le 31 mars qu’« en aucun cas […] ces actes inadmissibles » constituent « une généralité en France » (1). Et Stéphane Le Foll lance, le 5 avril, une « stratégie bien-être animale ». Le lendemain, l’Assemblée nationale inaugure une commission d’enquête sur le sujet.

« Je n’ai pas attendu la publication de ces images pour lancer cette stratégie », martèle Stéphane Le Foll le 5 avril en conférence de presse. Un plan bien-être animal pour la France, constitué de vingt actions, à l’horizon 2016-2020. Il aurait dû être présenté lors du Salon de l’agriculture mais avait été décalé compte tenu d’autres enjeux pour l’élevage. « J’avais demandé de travailler sur le sujet en mai 2014. J’ai pris du temps. J’ai été rattrapé par une crise très lourde de l’élevage en 2015 », explique-t-il. Les trois vidéos diffusées sur internet par l’association L214 - une référence à l’article L214 du code rural qui reconnut pour la première fois en 1976 que les animaux étaient doués de sensibilité – ont fait scandale. L’association ne fait pas mystère de son objectif : elle prône le véganisme, c’est-à-dire le refus de toute consommation d’origine animale. La maltraitance des animaux en abattoir est montrée du doigt, comme le non-respect de la réglementation française, au sein de l’abattoir d’Alès (14 octobre), du Vigan (23 février) et de Mauléon-Licharre (29 mars). Les films, tournés en caméra cachée, montrent des images de bovins mal étourdis et reprenant connaissance avant la saignée, de moutons jetés par-dessus des barrières, d’un agneau écartelé vivant, l’utilisation d’aiguillons électriques, le rire de certains employés… Stéphane le Foll parle lui-même d’« images horribles ». Il imagine bien la possibilité d’autres vidéos « qui pourraient sortir » encore sur le site de l’association.

Plus qu’un plan, une « stratégie »

Qu’implique cette « stratégie » annoncée par le ministre de l’Agriculture ? D’abord, la création d’un centre national de référence sur le bien-être animal d’ici la fin de l’année 2016, un soutien de 4,3 millions d’euros via le Programme d’investissement d’avenir 2 pour promouvoir le sexage de l’embryon dans l’œuf (2). L’objectif est d’éviter le massacre de poussins mâles, inutiles pour la production d’œufs et non adaptés à celle de poulet. Concernant les abattoirs, Stéphane Le Foll annonce la création de la notion de délit dans la loi Sapin 2 pour les directeurs d’abattoir avec sanction pénale en cas de maltraitance avérée (3). Ce changement juridique aura également pour effet de protéger tout « lanceur d’alerte », employé de l’abattoir, qui informerait sur des pratiques contestables, selon le ministère. Stéphane Le Foll répète que, du côté des contrôles, il a « arrêté l’hémorragie » de la suppression de poste à la Direction générale de l’alimentation (DGAL) avec la création de 60 postes, tous les ans de 2015 à 2017. Il rappelle sa volonté d’instituer « un représentant de la protection animale dans tous les abattoirs de France ». D’autres annonces auront des effets plus indirects, voire plus incertains : « Intégrer le bien-être animal comme l’une des thématiques prioritaires du plan “Agriculture Innovation 2025” et du plan “Innov’action” des chambres d’agricultures », « promouvoir les démarches vertueuses des filières et favoriser l’application des guides et chartes de bonnes pratiques rédigées par les professionnels », etc.

Les efforts des producteurs

Si Patrick Dehaumont, directeur général de l’alimentation, évoque aussi le cas de certains éleveurs en difficulté amenés à ne plus respecter les règles du fait de la crise, « traduction d’une détresse sociale » (action 15 et 16 du plan), la FNSEA estime avoir énormément progressé sur ce plan, pour les élevages. « On est passés d’une phase d’opposition à une phase d’appropriation de la question », affirme Christiane Lambert, en charge du dossier à la FNSEA. La Fédération a d’ailleurs créé un groupe de veille sur le sujet comprenant 26 organisations. Faire naître des initiatives, discuter avec des ONG sensibles à la question du bien-être animal, figurent parmi ses rôles. Une charte des bonnes pratiques concernant les élevages a été adoptée. Autant d’efforts qui risquent de passer au second plan si les dérives se trouvent ailleurs. « On est très irrités de voir que nos efforts peuvent être compromis par le maillon faible qu’est l’abattage », regrette Christiane Lambert. Qui souhaite que les autres maillons de la filière s’engagent dans des projets de charte de bien-être. « Le bien-être animal en abattoir, c’est aussi important que la sécurité sanitaire », dit-elle. Faire savoir ce que font les Français est bien un des axes principaux des agriculteurs, notamment vis-à-vis de Bruxelles et d’autres pays européens. « Avec ce plan, on sera le seul pays européen à avoir des mesures d’accompagnement et de sanctions » concernant le bien-être animal, estime Stéphane Le Foll à propos de sa stratégie approuvée, une fois n’est pas coutume, par la FNSEA.

Un sujet tabou

« Chacun doit assumer sa responsabilité », réaffirmait à plusieurs reprises le ministre, lors de la présentation de sa stratégie. Il reconnaît la responsabilité de l’État et veut plus de transparence « avec la mise à disposition des informations qui sera faite de manière très claire pour éviter de se retrouver avec des images volées ». « J’ai demandé une inspection [des abattoirs] qui a commencé début avril et doit finir le 30 avril. S’il y a manquement du côté de l’État, ils seront sanctionnés », continue-t-il. Pour Luc Hincelin, responsable de la commission élevage à la Chambre d’agriculture du Gard et éleveur lui-même, il est impossible que les services de l’État n’aient pas été au courant car la loi ne peut pas toujours être respectée. Ainsi, dans le cas de l’abattage hallal, fréquemment pratiqué, il n’est pas toujours possible de pratiquer à la lettre la réglementation française qui prévoit un étourdissement de l’animal s’il est toujours conscient après 90 secondes. Les images vues à Alès se retrouveraient, selon lui, inévitablement dans d’autres abattoirs en France, sauf si, en accord avec l’Imam local, l’animal a pu être étourdi après les 90 secondes de conscience. Seulement, cela reste rare. « Les services de l’État contrôlent tous les abattoirs », continue-t-il. Auraient-ils volontairement fermé les yeux pour des raisons économiques par exemple ? Pourquoi les responsables du bien-être animal dans les abattoirs en cause n’ont-ils pas donné l’alerte ? Des questions que se posait également Stéphane Le Foll le 31 mars sur Europe 1 : « Il y en avait un [responsable bien-être animal, N.D.L.R.] dans l’abattoir de Mauléon-Licharre, ça veut dire qu’il n’a pas parlé. Pourquoi il n’a pas parlé ? Est-ce que c’est parce qu’il avait peur ? Est-ce que c’est parce qu’il avait des pressions ? » Beaucoup de questions restent donc en suspens sur un sujet « tabou », comme le répète encore Luc Hincelin.

Un « choc » pour le citoyen

Olivier Farloni, député de Charente-Maritime, à l’origine de la proposition de commission d’enquête sur les conditions d’abattage des animaux de boucherie dans les abattoirs français à l’Assemblée nationale, a sans doute une réponse : « Ces vidéos ont permis d’ouvrir les yeux sur une réalité que je n’avais peut-être pas très envie de voir, comme d’autres parmi nous ». Il utilise le terme d’« omerta » sur le sujet et reconnaît « le manque de transparence » des abattoirs : « Il est presque plus facile de visiter un sous-marin nucléaire qu’un abattoir français ! », s’est-il exclamé, le 1er avril en conférence de presse. Jean-Yves Caullet, député de l’Yonne et futur rapporteur des résultats de cette commission, reconnaît de son côté que parmi les trente membres de cette dernière, « certains ne sont pas d’une virginité totale » sur le sujet. Ensemble, ils avouent que si l’association L214 n’avait pas diffusé de manière aussi rapprochée ces vidéos, il est probable que la prise de conscience n’ait pas eu lieu. « Cette commission est le fruit d’une émotion, d’un choc », explique Olivier Farloni. Une commission qui veut « quantifier les écarts entre la pratique et la règle, en trouver les causes », « comprendre mais aussi changer » afin que « les habitudes ne reprennent pas le dessus » une fois les résultats rendus, selon lui. « Aujourd’hui, les gens veulent manger de la viande, mais ne veulent surtout pas que les animaux meurent », constate Luc Hincelin. À l’image du scandale de la vache folle où le consommateur a découvert que les bovins mangeaient des farines animales, ici, le consommateur a compris que pour manger de la viande, il faut déjà abattre l’animal.

Dérapages connus mais à l’impact sous-estimé

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Impossible pour les vétérinaires de ne pas savoir, impossible pour les services de l’État de ne pas être au courant, impossibles pour les éleveurs de ne pas se poser la question. Bon nombre d’acteurs connaissaient ces « dérapages » de longues dates mais n’en percevaient sans doute pas la portée potentielle sur la consommation ni le caractère insoutenable de ces pratiques. Brigitte Gothière, porte-parole de L214, reconnaît qu’avec ces trois témoignages vidéos, les langues se délient. Elle s’attend à pouvoir diffuser d’autres vidéos. Un effet boule de neige. Depuis plusieurs années, la question du bien-être animal revenait régulièrement dans les débats de société mais n’a pas été prise en compte plus tôt par les filières viandes. L’interprofession Interbev n’a créé la commission Enjeux sociétaux, comprenant un groupe de travail sur le bien-être animal, que le 17 décembre 2015. Les filières viandes n’ont pas anticipé un scandale de trop. Stéphane Le Foll reconnaît que toutes les filières viande, notamment « les filières de produits de qualités sont touchés », dans un contexte où l’élevage est déjà bien en peine. « Le risque, c’est que l’on finisse par devenir tous végétariens », s’inquiète-t-il. Reste la célèbre phrase de Gandhi, comme se plaît à le rappeler Olivier Falorni, en fin de conférence de presse : « On mesure le degré de civilisation d’un peuple à la manière dont il traite les animaux ».

(1) voir Agra-presse du 4 avril 2016

(2) : Les poussins mâles dans les élevages de poules pondeuses sont supprimés dès la naissance. L’association L214 avait filmé des pratiques dans le couvoir breton Saint François, non conforme à la réglementation avec broyage vivant des poussins et étouffement dans des sacs. L’entreprise a été reconnue juridiquement coupable le 8 mars dernier et a dû s’acquitter d’une amende de 19 000 €.

(3) En cas de maltraitance animale avérée par un employé d’abattoir, celui-ci est soumis à une contravention de 420 €. Aujourd’hui, « aucun délit ne touche directement un directeur d’abattoir », a spécifié Stéphane Le Foll, le 5 avril.

L214 prône une autre forme de société à travers le véganisme

Pour Brigitte Gothière, porte-parole de l’association L 214, au travers du bien-être animale et du véganisme, « il s’agit de trouver une autre façon de vivre avec les animaux ». « Pourquoi l’élevage ne deviendrait-il pas uniquement une activité de service ? », s’interroge-t-elle. « Les gens imaginent que les animaux vont nous envahir ou qu’ils n’existeront plus. Or c’est ni l’un ni l’autre ! », continue-t-elle. Elle se refuse au mot « produire », « élever » mais revendique le « vivre avec », le verbe « accompagner » tout en insistant sur « une justice envers les animaux ». À l’image de l’évolution des mentalités envers les populations noires ou de la libération de la femme, elle considère maintenant que c’est au tour des animaux. Elle imagine une société où quelques personnes s’occupent à temps plein de ces derniers, dans des espaces naturels. Un métier financé par de l’argent public comme celui de la PAC. « Il nous manque encore un scénario pour expliquer comment réorganiser cette société avec des animaux qui ne soient pas des ressources à notre disposition », affirme-t-elle en estimant que les réponses du ministre ne sont pas à la hauteur des enjeux. « C’est de la com ! […] C’est mettre des bouts de sparadrap sur une plaie ouverte », observe-t-elle. L’association n’a pas été conviée aux réflexions du ministère.

L’abattoir d’Alès toujours en difficulté, malgré sa réouverture

Si l’abattoir d’Alès a été réouvert, les tonnages effectués sont insuffisants pour continuer à conserver une rentabilité sur le long terme, selon Luc Hincelin, responsable de la commission élevage à la chambre d’agriculture du Gard, interrogé le 6 avril par Agra Presse. Il évoque le chiffre de 40 % de baisse d’activité, avec une fermeture le mercredi. L’abattage halal qui représentait une grosse partie de l’activité a été arrêté, comme l’abattage des chevaux et des bovins camarguais. Pour l’abattage halal, « la cage-piège a été jugée trop grande par les services de l’État. Il faut soit la changer, soit la modifier », explique-t-il. Ce qui impliquerait un budget de 150 000 € que la mairie, propriétaire de l’abattoir, n’est pas prête à investir. Les éleveurs font donc abattre à Marvejols, Pézenas ou Tarascon. « Les abattoirs de proximité servent les circuits courts », continue-t-il. Lui-même reconnaît une plus-value de 30 à 35 € par animaux vendus via ce circuit, avec 160 km de route en cas de disparition de l’abattoir d’Alès, la plus-value diminue fortement. « Nous, les éleveurs, sommes les victimes » de cette affaire, estime-t-il.

Stéphane Le Foll propose une aide psychologique aux employés des abattoirs

Stéphane Le Foll s’est dit prêt à travailler avec le ministère du Travail pour mettre en place un accompagnement psychologique pour les salariés des abattoirs. Il expliquait, lors de la présentation de sa « stratégie bien-être animal » le 5 avril, qu’« il y a des moments où les salariés des abattoirs perdent un peu les pédales. Et cela peut aussi se comprendre. Il faut donc aider ces salariés à maîtriser ce stress qui existe et qui les conduit à faire des choses répréhensibles. » Il parle également « de formation, d’accompagnement ». Il refuse la présence de caméra de surveillance, arguant que « le travail est déjà assez pénible ». Tuer et découper des animaux 8 heures par jour ne laisse pas indifférent comme le rapporte le témoignage d’Andy West qui justifie ainsi le fait d’avoir arrêté de consommer de la viande : « I stopped eating animals because of human rights ».