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En Allemagne, une marque « permacole » pionnière

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Le grossiste allemand Lehmann Nature et l’enseigne de grande distribution Real (groupe Métro) ont lancé un label pionnier de fruits et légumes, « Real - Permakultur », se revendiquant de la permaculture. Selon des chercheurs allemands, ce cahier des charges couvre davantage de problématiques écologiques que le cahier des charges de l’agriculture biologique, mais reste flou dans l’application de certains aspects. Pour le chercheur François Léger, la permaculture est par principe peu compatible avec ces démarches, et, de fait, le plus souvent pratiquée en circuit court. L'association Fermes d’avenir prône de son côté une mesure des performances, plutôt qu'un cahier des charges.

Contrairement à l’agriculture biologique, qui s’est tournée dès les années cinquante vers la création de marques commerciales, pour devenir ensuite un cahier des charges et un label officiels, la permaculture semble réticente à toute démarche d’encadrement, de marque ou de cahier des charges.

« Il y a une forme d’incongruité du label dans la démarche de permaculture, explique François Léger, chercheur à AgroParisTech. Car il s’agit de passer d’un contrat marchand avec le consommateur à un contrat moral. » En pratique, les agriculteurs en permaculture « sont souvent en circuit court, dans une logique proximaliste où les labels apportent peu de choses. Ce qui fait leur force, c’est justement un rapport très personnalisé avec les clients. »

D’ailleurs, durant les conventions européennes du mouvement de la permaculture (Convergence - permaculture network), qui ont lieu tous les deux ans, « il est peu question de labellisation, rapporte François Léger. Les débats portent plutôt sur la façon de faire exister la permaculture au-delà d’une technique de culture, comme un mode d’organisation de la société. »

Pionniers allemands

En Allemagne, le concept est pourtant devenu un label commercial. Un cahier des charges a été créé en 2015 par un grossiste, Lehmann Natur, et une enseigne de distribution nationale, Real (groupe Metro). Ce label baptisé « Real-Permakultur » comprenait en 2017 une gamme limitée de sept légumes et un fruit, selon le magazine Biolinéaires.

De manière moins claire, certaines marques communiquent autour de ce concept. La société anglo-saxonne Lush (savons, shampoings) soutient des projets de fermes en permaculture à travers le monde, auprès desquelles elle s’approvisionne ensuite. Plus récemment, la société française Babybio a racheté une ferme en Maine-et-Loire, pour y pratiquer « une agriculture de conservation s’inspirant des principes de la permaculture ».

Des trois, la démarche allemande est clairement la plus aboutie. Les chercheurs Immo Fiebrig (philosophe) et Sabine Zikeli (agronome) l’ont étudiée de près, pour savoir ce qu’elle apportait de différent au label bio. Première conclusion : tous les fournisseurs du label doivent au préalable être certifiés bio, ce qui signifie que les deux démarches sont « compatibles ». Deuxième conclusion : elle ne reflète pas l’entièreté du concept de permaculture.

Les apports permacoles

Toutefois, le cahier des charges apporte des éléments nouveaux, absents ou peu présents en bio : cultiver selon une méthode de conception/zonage en permaculture (keyline design) ; la limitation du labour, de la compaction du sol ; mise en avant de l’agroforesterie ; création de réserves d’eau, d’habitats pour les pollinisateurs. « Le label bio fait une promesse sur certains sujets, mais pas sur l’énergie, le climat, la qualité nutritionnelle, la juste rémunération des agriculteurs, la préservation du sol ou de l’eau », explique Hélène Calandot.

Pour les chercheurs allemands, la permaculture est « probablement le plus complet des concepts de durabilité ». Mais ils constatent toutefois que beaucoup d’aspects ne sont pas aussi clairs que la bio, sur le bien-être animal ou les produits phytos. « La permaculture peut être vue comme plus faible ou floue, comparée à un plan d’action spécifique permettant de donner au consommateur une information claire sur les méthodes de production de son alimentation et les impacts environnementaux. »

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Plutôt qu’un cahier des charges basé sur des pratiques, l’association Fermes d’avenir prône, de son côté, « une démarche de mesure des performances et de progrès par rapport à des résultats sur les aspects sociaux, économiques et environnementaux» (voir graphique ci-joint) à l'instar des approches de type Nutriscore, qui permettent d’avoir des scores sur différents critères. À l’issue de son recensement des fermes en permaculture/agroécologie, le réseau proposera un audit.

Une « vision propre »

« Il n’y a pas de grille qui puisse nous indiquer : “ça, c’est une forme de permaculture ou pas” », explique également Frédéric Jouin. Pour autant, le technicien du GAB72 s’est construit une « vision propre » des critères agronomiques d’un système permacole réfléchi. « Je ne vois pas de différences fondamentales entre un système bio exigeant qui va bien au-delà du simple cahier des charges européen, et les pratiques d’agriculteurs qui se réclament de la permaculture », affirme-t-il.

Parmi ses critères : faire attention à ce que l’environnement de la ferme soit propice aux auxiliaires (oiseaux, insectes, reptiles, batraciens) ; limiter les apports de matière organiques pour éviter les lessivages d’azote « comme c’est le cas chez certaines personnes par manque de connaissances agronomiques » ; limiter le travail du sol ou éviter le labour, mais pas forcément l’interdire (pour casser une prairie par exemple).

En somme, à chacun sa voie de progrès. Dès son installation en 2012, Jérôme Dehondt a opté pour le non-travail du sol. « Le seul travail qui est fait est celui des plantes elles-mêmes et de l’activité biologique des vers de terre, champignons, bactéries, etc. », explique le maraîcher. Résultat : « Je suis passé d’un pH de 4,5 à 7,2 et d’un taux de matière organique d’environ 1 % à 3 %. Et ça continue de s’améliorer ! Je n’ai pas quantifié l’activité biologique du sol, mais elle est incomparable avec ce qu’elle était à mon arrivée. »

Mais le principal est sûrement le sentiment du « sens » retrouvé, que partagent ces adeptes. « J’ai retrouvé du sens, je vis vraiment. » Cette parole de Yolain Gauthier pourrait être celle de nombreux convertis à la permaculture.

Quitte parfois, à se détourner finalement de l’agriculture. « J’ai vendu ma ferme, je pars en fin d’année », lâche Antoine Rocher qui a acheté une caravane et projette de vivre en nomade avec ses enfants pour « les aider à grandir » en les incitant « à aller vers les gens ». « Quand le grand aura l’âge de passer le bac, on reviendra, et je pense que je me réinstallerai dans un petit lieu tranquille. »

« Il y a une forme d’incongruité du label dans la démarche de permaculture »

« J’ai retrouvé du sens, je vis vraiment. »