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En Argentine, des « pools de semis » géants désormais installés

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Vingt ans après leur surgissement après la crise argentine de la fin des années quatre-vingt-dix, une dizaine de groupes argentins, organisés sous la forme de « pools de semis », exploitent plusieurs centaines de milliers d’hectares chacun. Si certains géants ont disparu – signe de la fragilité de cette organisation – la plupart ont prospéré, jusqu’à acquérir de vastes propriétés foncières, à internationaliser leur capital et leurs activités. Symbole de cette réussite des pools, l’un d’eux, Adeco Agro, est coté à la Bourse de New-York depuis 2011.

Elles s’appellent AdecoAgro, Los Grobo ou Cresud. Si ces noms sont peu connus des agriculteurs français, ces sociétés sont pourtant à l’origine d’une partie significative du soja acheté par les éleveurs du Vieux Continent. Nées dans les années deux mille avec le développement du modèle des « pools de semis » en Argentine, à la faveur de la crise économique et du boom du soja, ces sociétés exploitent chacune plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de milliers d’hectares.

Le modèle du « pool de semis » n’est pas propre à ces géants. C’est une organisation économique qui a fait florès en Argentine à la fin des années quatre-vingt-dix à cause de « l’incertitude financière (nationale et internationale) et de la faible offre de financement par les banques ou par les coopératives », rappelle la chercheuse française Martine Guibert, de l’Université de Toulouse dans la revue Études rurales (2013).

Dans un système financier en crise, les investisseurs étaient à la recherche de placements stables ; à la faveur de systèmes agricoles simplifiés (OGM, semis direct, marché immobilier rural dérégulé), des courtiers leur ont proposé d’investir dans un cycle de production agricole, par l’intermédiaire d’un agronome et d’entreprises de travaux agricoles (contratistas), et de propriétaires disposés à mettre leur terre en location.

Quelques disparus

Vingt ans après, on compte quelques échecs. Ce fut notamment le cas d’El Tejar, un pool créé par un groupe de fermiers originaires du district de Saladillo, et Calyx, un fonds d’investissement créé par d’anciens dirigeants de Louis Dreyfus Argentine. Chacune d’entre elles gérant plus de 300 000 hectares il y a sept ans. Elles n’exercent plus, tout du moins en Argentine.

On peut également citer l’échec du fonds d’investissement uruguayen Union Agriculture Groupe (UAG) qui a fortement réduit la voilure malgré un patrimoine immobilier déclaré de 80 000 ha.

Dernier exemple : l’argentin Unitec Bio, du groupe Corporación América, détenu par le magnat des télécoms Eduardo Eurnekian. Il y a dix ans, il possédait deux domaines de 45 000 ha chacun au Chaco et à Formosa, et cultivait 10 000 ha de coton et céréales sous irrigation il y a dix ans, et qui, aujourd’hui, ne sème plus rien du tout. L’ensemble a été reconverti dans l’élevage de bovins extensif.

Des pools en expansion

Voilà pour les perdants. Mais il reste une majorité de gagnants parmi ces grands pools de semis, qui ont réussi à garder le chemin de la croissance. Adeco Agro est ainsi passé de 127 000 hectares en 2010 à 230 000 hectares en 2019 ; Los Grobos de 47 000 hectares en 2000 à 221 000 hectares en 2020.

Beaucoup de ces sociétés ne se sont pas contentées de louer des terres à l’année ; elles ont fini par acquérir en propriété des surfaces également importantes (Adecoagro, MSU, Cresud, Lartirigoyen, Los Grobo). Et par s’internationaliser dans certains pays voisins.

L’un des symboles de cette « réussite » est la société Adeco Agro. Sur la surface totale cultivée, la propriété atteint 65 % en Argentine, et 25 % en Uruguay ; au Brésil, 8 % des champs de canne à sucre investis par l’entreprise sont à elles.

Côtés en Bourse, diversifiés

« Concrètement, nous nous efforçons de produire chaque culture dans sa meilleure zone agro-écologique en Amérique du Sud, ceci au moindre coût par tonne, explique Alejandro López Moriena, directeur du Développement durable chez Adecoagro. Et nous la transformons en lait, puis en briques de lait, ou en sucre et en éthanol. »

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Le titre Adecoagro est d’ailleurs coté à la Bourse de New York depuis 2011. Et plus récemment, Adeco Agro est devenu industriel laitier suite au rachat de deux usines à la coopérative Sancor début 2019. Elle commercialise ses briques de lait sous la marque Les Apôtres.

Adeco Agro ressemble ainsi à n’importe quelle grande société agroalimentaire : « Le développement durable et la maximisation des efficiences opérationnelles sont nos credos, expique Alejandro Lopez Moriena. Nous voyons à long terme tout en garantissant leur rente à nos actionnaires. »

Des trajectoires diverses

Toutes n’ont pas la même trajectoire. Les fermiers Manuel Santos de Uribelarrea (père et fils) s’improvisent dans le BTP avec la création d’une filiale constructrice d’autoroutes. Managro a décuplé ses activités grâce à l’apport d’un gros investisseur qui est aussi un distributeur d’intrants – le groupe Baya Casal, lui-même une société productrice de grains (40 000 ha semés en 2020, selon son directeur, Enrique Baya Casal).

Los Grobo est lui aussi devenu un distributeur d’intrants, associé à Agrofina, avec trente succursales en Argentine. C’est aussi un stockeur qui assure la commercialisation de 2 millions de tonnes de grains auprès d’exportateurs. En 2017, 75 % des parts de Los Grobo ont été rachetées par le fonds d’investissement Victoria Capital.

En une dizaine d’années, ces sociétés se sont professionnalisées, et se font plus discrètes. À l’instar de Cresud, qui préfère ne pas répondre à notre sollicitition « au vu de la conjoncture locale et mondiale ». Même le célèbre Gustavo Grobocopatel, directeur de la Los Grobo, qui qualifiait les Européens de « jardiniers » en 2013, « ne donne plus d’entretien à la presse ».

Les pools locaux ont disparu

Rappelons enfin qu’un autre facteur de développement des pools a été l’évolution du droit : « La financiarisation de l’agriculture pampéenne a été rendue effective grâce à certains instruments juridiques, tels que la fiducie agricole, qui offrent des garanties aux investisseurs. Innovants à tous les niveaux, les pools de semis constituent la figure emblématique de ce nouveau paradigme agricole », expliquait en 2010 Cécile Févre, dans la revue Géoéconomie.

Et ces pools avaient largement pris la forme de petites associations locales. Ce sont des voisins qui décident de réunir leurs terres et/ou leur matériel et/ou les tâches agricoles en captant des ressources financières de membres de la famille, d’acteurs économiques locaux de la classe moyenne à la classe aisée et de connaissances qui vivent en ville.

Mais ce type de structure, lui, n’a pas fait long feu. « L’époque des pools de semis montés à la va-vite, entre notables de province, c’est fini, commente le négociant en grains Germán Cuesta, fin connaisseur du secteur. Les marges sont devenues beaucoup trop fines ».

Un modèle né de « l’incertitude financière et de la faible offre de financement »

Certaines sociétés sont diversifiées dans la distribution d’engrais ou les laiteries