La société Bioceres va bientôt récolter 250 000 tonnes de blé issue de ses variétés transgéniques dites HB4. Les risques commerciaux énormes encourus par l’ensemble de la filière en cas de mélange avec des lots de blé destinés à la consommation provoquent la colère des stockeurs et des exportateurs de céréales.
L’inquiétude de l’ensemble des acteurs de la filière argentine du blé vis-à-vis de la récolte, en cours, de quelque 250 000 tonnes issues de blés OGM cultivés par la société Bioceres sur une surface totale de 55 000 hectares dans non moins de quatre provinces du pays sud-américain, a atteint son paroxysme. Elle tourne à la colère face à « l’irresponsabilité de Bioceres d’exposer toute la filière au risque de mélange et de dissémination aux conséquences potentiellement désastreuses pour notre commerce international », fustige Miguel Cané, le directeur de l’interprofessionnelle du blé (Argentrigo). La destruction totale de cette récolte de la discorde est maintenant réclamée par la Fédération argentine des organismes-stockeurs de céréales, « si le risque de sa présence dans des lots de blé commerciaux n’est pas complètement écarté », a précisé son président, Fernando Rivara.
Le gouvernement argentin avait autorisé Bioceres, fin 2020, à réaliser des essais scientifiques en plein champ pour tester ces variétés de blé qui contiennent dans leur ADN un gène de tournesol, dit HB4, qui leur conférerait une meilleure tolérance au stress hydrique. L’entreprise s’est engouffrée dans la brèche pour effectuer, en partenariat avec une cinquantaine de céréaliers, une multiplication de semences à grande échelle. Cette récolte 2021/2022 de blé transgénique permettrait en effet d’emblaver la moitié de la sole argentine de blé de 7 millions d’hectares.
Après le « soja Maradona », le « blé Messi »
Le blé OGM a d’ailleurs récemment franchi une étape importante en vue de sa commercialisation. La semaine dernière, la commission technique nationale de biosécurité brésilienne (CTNBio) a donné son feu vert à la consommation de farine issue de telles variétés. Célébrée par Bioceres, cette annonce a fait bondir sa valeur boursière de 7 % du jour au lendemain, mais elle a aussi redoublé les craintes de ceux qui jugent fou de vouloir mettre un blé OGM sur le marché mondial en l’absence de débouché. « Je me moque de l’avis du gouvernement de Jair Bolsonaro, fulmine le représentant des stockeurs argentins Fernando Rivara. Le seul avis qui compte est celui des meuniers brésiliens. Or, ceux-ci rejettent catégoriquement tout blé OGM ».
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De telles craintes portent autant sur la réaction des marchés (l’offre argentine est substituable, représentant 7 % du commerce mondial du blé) que sur les risques de dissémination illégale de blé OGM chez les agriculteurs argentins. Les exportateurs de grains basés en Argentine, mais aussi les meuniers, ont ajouté dans leurs contrats d’achat, depuis septembre, une clause spéciale de non-présence d’OGM. Leur tolérance étant zéro, une seule trace d’OGM détectée pourrait occasionner des rejets de marchandise.
Les craintes d’une diffusion massive dans la campagne sud-américaine se basent sur un précédent. Les premiers sojas OGM résistants au glyphosate (Round-up Ready) avaient été introduits au Brésil par voie de contrebande de semences avant même leur autorisation de mise sur ce marché. Le « soja Maradona », comme l’appelaient, à l’époque, les agriculteurs brésiliens, avait été homologué en Argentine dès 1995. Mises devant le fait accompli de sa culture au Brésil, les autorités de ce pays l’avaient peu après autorisé à leur tour. Le blé étant, comme le soja, une espèce autogame, le scénario d’un « blé Messi » transféré d’Argentine au Brésil en toute illégalité est possible. La société Bioceres a décliné nos demandes d’information.