L’annonce surprise, le 9 juin, de l’expropriation du conglomérat agro-industriel Vicentin a provoqué la stupeur des professionnels du secteur agricole. Elle fait suite à des mesures pénalisantes pour ce secteur comme la hausse des taxes à l’exportation de soja et des restrictions de la Banque centrale argentine visant les agriculteurs et les importateurs d’intrants agricoles.
Six mois jour pour jour après son investiture, le président argentin Alberto Fernández a frappé un grand coup vis-à-vis du secteur agricole, le 9 juin, en expropriant le conglomérat agro-industriel Vicentín, l’un des principaux exportateurs de grains, huiles, farines et biocarburant d’Argentine, mis en liquidation judiciaire en février dernier avec une dette totale évaluée à plus d’un milliard d’euros, selon diverses sources.
Cette décision hautement symbolique a été prise par décret au nom de la défense de la souveraineté alimentaire. Elle a provoqué la stupeur et des critiques mêlées de crainte de la part de nombreux acteurs du secteur privé, au premier rang desquels les actionnaires du groupe Vicentín, qui ont assuré à plusieurs médias argentins avoir été mis devant le fait accompli et se préparer à la défense de leurs intérêts. D’autres voix sont attendues comme celle de Glencore associé à Vicentin dans l’huilier Renova ou encore celle du groupe Ceibo, fondé par d’anciens dirigeants de Louis Dreyfus, candidat à la reprise de Vicentin.
Un ancien secrétaire d’État à la tête du groupe
Le groupe Vicentín emploie près de 5 000 personnes et comprend 36 entreprises dont le huilier Renova, le parc d’engraissement de bovins Los Corrales de Nicanor, l’abattoir Friar, le fabricant de yaourts Arsa, une cave située à Mendoza, ainsi que des sociétés au Brésil, au Paraguay et en Espagne. Toutes ses sociétés devraient se trouver bientôt placées sous l’égide de l’État argentin dont le représentant nommé à cet effet, en tant que contrôleur financier est Gabriel Delgado, qui fut secrétaire d’État à l’Agriculture du gouvernement de Cristina Kirchner de 2012 à 2015. Celle-ci est désormais vice-présidente de la République et, à ce titre, la présidente du Sénat qui devrait entériner, sous peu, le décret présidentiel en question.
La première mesure du gouvernement d’Alberto Fernández avait été d’augmenter le niveau de la taxe sur les exportations de soja de 25 % à 30 % en décembre dernier, puis à 33 % en février. Les quatre syndicats agricoles nationaux d’Argentine, unis depuis 2008 au sein de la Table ronde 1, avaient alors manifesté leur mécontentement. Les Confédérations rurales argentines avait même appelé à un arrêt des opérations commerciales d’une durée d’une semaine pour protester contre la hausse de la taxe, une grève qui a fait l’effet d’un pétard mouillé.
Un pays en pleine crise
Le contexte de crise économique en Argentine, marqué par la renégociation de la dette externe de l’État auprès de ses créanciers, laquelle serait sur le point d’aboutir, est aggravé par le ralentissement de l’activité économique dû au confinement de longue durée adoptée par les autorités nationales (imposé depuis la fin mars au moins jusqu’au 28 juin) pour freiner la diffusion du Covid-19. Déjà fragile, l’économie argentine a flanché sous le coup d’une dévaluation du peso, qui a perdu près de 40 % de sa valeur par rapport au dollar depuis le début du confinement. Un nouveau décrochage de la monnaie argentine pourrait advenir de façon imminente et mettre en péril les capacités financières du gouvernement. D’où la priorité donnée, outre l’urgence sanitaire, au contrôle du marché des changes. Et là encore, le secteur agricole en fait les frais.
Ce contrôle accru du marché des changes s’est en effet traduit pour lui par deux mesures prises par la Banque centrale de la République argentine (BCRA). La première, entrée en vigueur fin mai, a exclu de l’accès aux emprunts à taux d’intérêt annuel bonifié de 24 % en pesos (avantageux au regard d’un taux d’inflation encore plus élevé) les agriculteurs conservant plus de 5 % de leur récolte déclarée invendue. « L’autorité monétaire considère que les détenteurs d’un tel capital en valeur dollar n’ont pas besoin de son assistance », décrypte Hugo Rossi, expert-comptable et membre du ministère de l’Agriculture sous le gouvernement de Mauricio Macri.
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Taux de change officieux
La deuxième mesure prise dans la foulée par la BCRA, c’est-à-dire début juin, a eu des répercussions sur l’approvisionnement en intrants des céréaliers. Elle établit que toute entreprise importatrice de biens sur le sol argentin détenant des devises étrangères déclarées hors du pays doit utiliser celles-ci dans ses opérations d’import plutôt que d’acheter des dollars au taux de change officiel de 70 pesos pour 1 dollar auprès de la BCRA. Rappelons que sur le marché libre, la devise états-unienne s’échange pour 1 contre 125 pesos.
« Prenons pour exemple une multinationale comme Syngenta. Depuis l’adoption de la mesure de la BCRA, Syngenta doit payer avec ses propres ressources en dollars les biens qu’elle importe sur le sol argentin, ce qui est moins avantageux que d’acheter des dollars avec des pesos au taux de change officiel », explique Hugo Rossi. Résultat, les agriculteurs les mieux informés ont fait le stock d’engrais pour la campagne de blé qui commence et celle de maïs à venir, tandis que les fournisseurs ont interrompu leurs ventes lors des premiers jours de juin en prévision de la hausse attendue de leurs prix de vente.
Bras de fer avec les agriculteurs
Un bras de fer est actuellement engagé entre la BCRA et les représentants syndicaux agricoles argentins qui se sont réunis à Buenos Aires, au siège de celle-ci, lundi dernier. « Les taxes à l’export, mais surtout le cumul des prélèvements obligatoires cassent la rentabilité de toutes les filières agricoles, pas seulement celle du soja, témoigne à Agra Presse Jorge Chemes, le président de CRA. Or, le secteur agricole représente de 70 % à 80 % de la richesse créée en Argentine. Comprenez que les producteurs de soja perçoivent une rémunération en pesos au taux de change officiel de 70/1 dollar, derechef amenuisé de la taxe à l’export de 33 %, c’est-à-dire qu’ils touchent un dollar à 43-44 pesos. De plus, l’absence d’accès aux emprunts bancaires à des taux raisonnables place nombre d’entreprises céréalières et laitières en situation de faillite ».
Les professionnels du secteur agricole redoutent l’influence grandissante des partisans de Cristina Kirchner au sein du gouvernement d’Alberto Fernandez. Ce dernier ferait encore rempart à leurs velléités comme en témoigne le gel du budget alloué au secrétariat d’État à l’Agriculture familiale, contrôlé par une faction kirchneriste issu du Mouvement Evita [Peron, NDLR] qui ne répondrait pas à l’autorité du ministre de l’Agriculture Luis Basterra, ainsi que son silence face au projet de création d’une Junte nationale des grains déposé au Parlement par une députée kirchneriste visant à placer le commerce international des grains sous l’égide de l’État.
La première mesure du gouvernement avait été d’augmenter la taxe sur les exportations de soja
Un contrôle accru du marché des changes qui pénalise l’importation d’intrants