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Grandes cultures En Argentine, le soja roi essuie les critiques

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Le soja connaît une forte croissance en Argentine, au détriment d’autres cultures. Sa meilleure rentabilité explique le phénomène, qui érige le pays au rang de premier exportateur mondial en farine et huile. Revers de la médaille, les systèmes d’exploitation sont déstabilisés. La durabilité de l’agriculture argentine paraît menacée.

«Une dépendance au soja s’est développée en Argentine », estime Julio Calzada, directeur des études économiques à la Bourse du Commerce de Rosario, s’exprimant lors d’un voyage de presse de l’Afja (Association française des journalistes agricoles) début novembre. C’est la production reine du géant sud-américain. Une source importante de devise, puisque la quasi totalité alimente le marché international. L’Argentine est le premier exportateur mondial de farine et d’huile de soja. Avec l’explosion des prix – ils ont été multipliés par cinq en quinze ans –, la dépendance au soja touche l’ensemble de l’économie du pays. Les spécialistes parlent de « choc des termes de l’échange », moteur d’une croissance argentine autour de 7 % jusque cette année. En cause, le poids de l’agriculture et particulièrement du soja, qui représente un quart des exportations nationales (22 Mds sur 84 Mds de dollars), elles-mêmes issues pour moitié de l’agro-industrie (48 Mds). « La prépondérance du soja crée un problème de durabilité de l’agriculture, lié au manque de rotation, à l’érosion des sols », déplore Julio Calzada.
 
Une « sojatisation » du pays
En traversant la pampa humide, le visiteur novice est frappé par l’omniprésence des grandes cultures. L’élevage a quasiment disparu. Anciennement intégrées aux rotations, les prairies ont perdu de leur intérêt pour maintenir la qualité des sols. La technique du semis direct s’en charge. Résultat, les troupeaux ont migré vers les régions marginales. Le soja, plus rentable, a pris le dessus. En dix ans, les surfaces cultivées sont passées de quelque 20 M à 30 M ha. La production de grains a été multipliée par deux au bout de quinze ans, atteignant près de 100 Mt. Des gains liés au retournement des prairies et à la croissance des rendements. Le soja apparaît comme le principal bénéficiaire, avec 5 M ha de surfaces en plus sur la dernière décennie, contre à peine 2 M ha pour les céréales. Autre pilier du système, le semis direct dépasse les 27 M ha.
 
Le port de Rosario, N°1 mondial des oléagineux
« 40 % de la production argentine de grains se situe dans un rayon de 300 km autour de Rosario », indique Juan Carlos Piotto, directeur du terminal portuaire de l’ACA (Asociacion de cooperativas argentinas), au nord de la ville. Elle prend la direction du Paraná, où s’agglutinent des cargos Panamax desservant les marchés internationaux. Sur 65 km le long du fleuve, le port de Rosario concentre une vingtaine d’usines de fabrication d’huile ou de farine, qui pèsent quelque 60 Mt, soit plus des trois quarts des exportations argentines de grain. « C’est le numéro un mondial pour le complexe oléagineux », signale Julio Calzada. Les installations de l’ACA sont à l’avenant. Face aux journalistes en visite, Juan Carlos Piotto met en avant ses silos d’une capacité de 32 000 t, « les plus gros d’Amérique latine ». L’activité en cette fin de campagne 2012/13 tourne pourtant au ralenti, à cause d’une production céréalière amoindrie (lire l’encadré).
 
Un potentiel agricole bridé
À entendre l’agro-négoce argentin, le gouvernement freine le développement de la production, bride le potentiel agricole du pays, en raison notamment des taxes à l’exportation (de 5 à 35 %) et du contrôle des prix. Les relations apparaissent tendues entre un « campo » dominé par le libéralisme et un pouvoir interventionniste. « 87 % de ce qu’un agriculteur gagne tombe dans les caisses de l’Etat », rapporte Juan Carlos Herrero, secrétaire général de la Federacion Agraria. Car aux taxes à l’exportation s’ajoutent les impôts fonciers, sur les bénéfices (35 %), la richesse, les contrats signés, les mouvements financiers… La liste est encore longue.
 
Résistance aux herbicides
« Avec une telle pression fiscale, seuls les meilleurs survivent », estime Federico Zerboni, à la tête d’une « estancia » de près de 4 000 ha non loin de Buenos Aires. Un autre souci le préoccupe. Comme chez tous les agriculteurs argentins adeptes du système « OGM – semis direct – glyphosate », la résistance des adventices aux herbicides se développe. Un phénomène aggravé en monoculture, solution alléchante pour le soja, vu ses marges élevées. Ce n’est pas le choix de Federico Zerboni, qui pratique une rotation assez classique dans la région, avec quatre à cinq cultures sur trois ou quatre ans et jusqu’à deux récoltes annuelles. « Le semis direct est un système de production, pas une technique », défend-il, pointant les avantages en termes de fertilité, porosité, structure des sol, maintien de la matière organique. « Pratiquer la monoculture n’est pas la bonne voie ».
 
Des bovins envoyés à l’hôtel
L’exploitation possède aussi un troupeau d’environ 500 vaches. Une activité jugée non rentable, étant donné les prix actuels. Sur le marché aux bestiaux de Liniers, les bovins sont cotés entre 10 et 11 pesos le kilo vif (0,83 à 0,93 euro au taux non officiel). D’autres producteurs en arrivent à réduire les surfaces consacrées à l’élevage, d’où l’expansion des feed lots. L’image des troupeaux broutant les grands espaces dans la pampa en prend un coup. Des « hôtels » à vaches voient même le jour. Comme celui d’Ignacio Rivarola, à Santa Lucia (nord de la province de Buenos Aires). Le feed lot, d’une capacité de 12 000 têtes, reçoit en pension les animaux durant 90 jours, jusqu’à leur finition. « L’évolution des marchés explique le développement des feed lots en Argentine, analyse le patron de l’entreprise familiale. Face à l’expansion des cultures au détriment des prairies, la solution est de concentrer l’élevage. »
 
Le « désert vert » du soja
Cette évolution n’est pas du goût de Juan Carlos Herrero, représentant des petits et moyens producteurs (100 à 300 ha). « Après la conquête du désert et l’extermination des Indiens, voilà le désert vert du soja », juge-t-il, craignant d’être « prisonnier » d’une seule culture. « La politique agricole fait que c’est la seule culture rentable. »

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