Vingt ans après sa réintroduction, le plantigrade tue désormais un millier d’animaux chaque été dans les six départements pyrénéens. Dans les vallées de l’Ariège, particulièrement touchées, les troupeaux vivent sous la menace permanente et grandissante de l’ours. Robin, Evan, Marion et Cécile. Quatre éleveurs et bergers ariégeois nous racontent leur vie sous la menace tyrannique du prédateur, entre rêves brisés, peur et lassitude.
Pour atteindre la cabane d’estive, il faut marcher trois heures depuis le village d’Aulus (150 habitants). Le chemin serpente entre les sapins, qui s’éclaircissent pour laisser apparaître les cascades d’Ars. Alors que l’on continue de monter, les rochers qui permettent de traverser les cours d’eaux se font plus nombreux et plus imposants, jusqu’à devenir des petites falaises.
C’est là, à 1 600 mètres d’altitude, que l’on entend en cette fin juillet le premier tintement de cloche. Et c’est là que l’on trouve cette cabane ronde en pierre qui abrite six petits lits superposés, et dans laquelle Evan Dreux nous a donné rendez-vous.
C’est la sixième saison pour ce jeune homme de trente-deux ans en tant que berger du groupement pastoral de Coumebière. Sur un troupeau d’environ 560 brebis, il en a perdu quarante il y a deux ans, trente l’année dernière. « Cette année, seulement trois pour l’instant », compte-t-il.
« À 100 mètres de la cabane »
Comme ailleurs, les attaques se font plus nombreuses depuis quelques années à Coumebière. D’après un rapport de l’Office français de la biodiversité (OFB) publié en avril 2020, alors que les ours tuaient ou blessaient 200 à 300 brebis par an entre 1996 et 2016 sur l’ensemble des départements pyrénéens, ce chiffre a atteint 500 bêtes en 2017, puis 1 173 en 2019. La population estimée d’ours serait passée dans le même temps de 7 à 50 individus.
C’est au matin, en sortant de la cabane qu’Evan a surpris un ours il y a trois ans. « Il mangeait une brebis à cent mètres de moi. J’ai envoyé trois pétards, et il a fini par lâcher la bête », se souvient Evan. La brebis tombe dans le vallon, plus bas. Mais Evan ne la retrouve pas quand il revient la chercher une demi-heure plus tard. « On sait que parfois l’ours revient les chercher », soupire le jeune homme.
Chaque année, les ennuis commencent pour Evan au mois de juillet. Car il remonte peu à peu avec le troupeau, et dès qu’il atteint le sommet de cette vallée d’Ars, les nombreux à-pics rendent difficile de contrôler les bêtes. « Elles s’habituent de plus en plus à rester groupées, mais au bout d’un moment la topographie fait qu’elles s’échappent. »
Eviter les escabotes
Le berger passe alors sa journée à « retourner » les bêtes, comme on le dit dans les montagnes, c’est-à-dire à contenir toutes les brebis dans des zones assez larges pour toutes les accueillir, grâce au chien de troupeau. Tout l’enjeu est d’éviter les « escabotes », ces petits groupes de brebis dispersés qui se forment sur les corniches, isolés et vulnérables face à l’ours.
Une tête se glisse dans la porte de la cabane. Marion Verbois, vingt-huit ans, a été professeure de musique dans une autre vie, mais elle suit depuis quelques mois une formation de bergère à Saint-Girons. Accompagnant Evan en tant que stagiaire, cette lutte permanente contre la volonté des brebis l’épuise déjà. « J’ai du mal à trouver le sens. Qu’est-ce qu’on veut, les garder en état ou les garder en vie ? », s’interroge Marion.
Marion, qui se définit comme « écolo », avoue au détour d’une phrase : « On peut même dire que j’étais pro-ours avant. » Avec son nouveau métier, son avis a évolué. Elle pencherait désormais plutôt pour une séparation franche, avec une zone dédiée au plantigrade. « Ce n’est pas possible de garder l’ours et les gens qui vivent sur le même territoire », observe Marion.
« On se sent coupable »
Dans le monde idéal d’Evan, il n’y aurait en revanche pas d’ours du tout. D’un signe de la tête, il montre la montagne. « Juste en face, là, j’ai eu un dérochement une fois. Six brebis. Je me suis dit que si la veille j’étais allé les chercher avec la frontale, j’aurais pu les sauver. Mais j’avais marché toute la journée, je n’en pouvais plus. On se sent coupable après, avec les éleveurs. »
Le sentiment qui prédomine dans les hauteurs, confie Evan, c’est l’anxiété. Les matins de brume surtout, lorsqu’une cloche sonne au loin, ou que les chiens lèvent le museau en l’air. « C’est toujours quelque chose de stressant qui plane dans l’air. Psychologiquement, ce n’est pas évident de tomber sur des carnages comme ça avec du sang partout », reconnaît le berger.
Le tableau est à chaque fois le même. « Une brebis sur le dos avec les pattes écartées, le sternum arraché et l’intérieur des pattes griffées. Il ouvre la panse mais il ne mange que le cœur et le foie, tout le reste est déposé à côté », décrit Evan.
Lenteurs administratives
Face à cette perspective, les deux bergers arrivent-ils à penser à autre chose qu’à l’ours ? Un silence. C’est Marion qui se lance. « On est descendus hier au village, et comme à chaque fois qu’on voit les éleveurs, c’est devenu l’unique sujet de conversation. En les charriant je leur ai dit : “heureusement qu’il est là, sinon vous ne sauriez plus de quoi parler” ».
Face à la recrudescence des attaques, le ministère de la Transition écologique a autorisé pour la première fois en 2019 les effarouchements à l’aide de tirs non létaux. Les gardes de l’OFB peuvent donc désormais recourir à des balles en caoutchouc ou des balles doubles détonations à la demande des éleveurs pour faire fuir un ours agressif. Mais en 2020, l’arrêté reconduisant cette dérogation a tardé. « Pendant trois semaines, il y avait des brebis qui se faisaient taper partout, et on ne pouvait rien faire parce que l’arrêté n’avait pas été publié », s’agace Evan.
L’arrêté a finalement bien été reconduit le 12 juin 2020. Et quelques semaines plus tard, Evan a sollicité à son tour l’OFB pour un effarouchement. Les gardes de l’OFB étaient déjà mobilisés pour quatre ours de l’autre côté du col, à Ustou (300 habitants), et Evan craignait qu’ils ne déplacent les prédateurs vers son troupeau. Finalement les gardes n’ont pas été d’une grande aide, déplore Evan. « Ils sont arrivés avec un jour de retard. Et le lendemain, il y a eu une averse, et ils sont repartis par peur de ne pas pouvoir redescendre. »
Changer pour continuer le métier
Peu après les attaques d’Ustou, Marion et Evan ont aussi fait appel à la Pastorale pyrénéenne. Cette association propose des bergers d’appui, qui accompagnent pendant trois jours les estives attaquées. Les bergers de la pastorale protègent le troupeau par une clôture temporaire, et passent la nuit entre les bêtes dans leur tente. Si le passage de la Pastorale a été un peu trop court au goût de Marion et d’Evan, il les a tout de même rassurés. « On dormait mieux. Ça soulage », souligne Marion.
Evan cherche aujourd’hui à modifier ses pratiques d’estive. « Je veux continuer à faire ce métier. C’est pour les éleveurs, aussi. Si on arrête la montagne, on arrêtera l’élevage tout court. » Avec l’un des jeunes éleveurs du groupement, il envisage donc de faire pâturer le troupeau sur de nouvelles terres de l’autre côté du col, en Espagne. « C’est plus tranquille là-bas. Il y a de l’herbe partout, et moins de cailloux. On passerait une semaine ici et on laisserait le troupeau s’échapper de l’autre côté », prévoit Evan.
Avant que ces projets ne se concrétisent, Marion le quittera pour aller passer quelque temps dans une estive plus calme, « là où ça tape moins ». « Quand je vois dans quel état ça me met, je me dis qu’il faut aussi se préserver », confie la jeune femme. Pour la suite, elle et Evan pensent à s’installer en tant qu’éleveurs. Les brebis étaient évidemment leur premier choix, mais l’option semble désormais trop risquée. « On va faire du lama, ou du bison », grimace Evan.
« Je m’en fous de l’ours »
Plus bas dans la vallée, à Bordes-Uchtenstein, Robin Cazalé évite d’évoquer la prédation devant son père, dont il a repris la ferme. « Quand le troupeau descend à l’automne, il voit qu’il en manque, mais on n’en parle pas. Je le protège », soupire Robin.
Le jeune homme de vingt-cinq ans est président du groupement pastoral du Trapech. « Président des emmerdes, oui », grogne-t-il. Cette estive est l’une des plus touchées par l’ours, juste derrière Ustou. Entre les indemnisées et les disparues, Robin estime personnellement en perdre une vingtaine au total chaque année, sur un troupeau de trois cents mères.
Restez au courant en temps réel !
Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.
« Là vous avez de la chance, il fait beau. Mais si vous venez un jour où il y a du brouillard… Je suis écœuré, écœuré », répète Robin. Il n’achève pas ses phrases, roule nerveusement des cigarettes. Ce n’est pas au prédateur qu’il en veut le plus, mais à l’État « qui ne le gère pas ». « Je ne suis pas anti-ours, moi. Je m’en fous de l’ours. Il pourrait y en avoir trois mille, du moment qu’ils ne viennent pas bouffer mes bêtes », s’agace Robin.
Ne pas déplacer le problème
Robin refuse, lui, de faire appel aux effaroucheurs. « Je ne veux pas donner mes problèmes à mon voisin », explique Robin. En l’absence d’un effarouchement généralisé dans la montagne, regrette-t-il, une détonation ne fait que pousser l’ours vers une autre estive, c’est-à-dire vers d’autres collègues.
Les patous, il n’en veut pas non plus. Bien différents des chiens de berger, ces chiens de protection célèbres dans les Pyrénées font partie intégrante du troupeau toute l’année. Ils sont chargés non pas de rassembler les bêtes, mais d’aboyer en cas d’attaque pour prévenir les éleveurs. Leur utilisation a notamment été encouragée par l’association Artus, dès les premières réintroductions d’ours, à la fin des années 1990. C’est désormais la Pastorale pyrénéenne qui, en plus des bergers d’appui, assure la reproduction et l’intégration des chiens dans la plupart des troupeaux.
Robin a tout de même fini par accepter neufs patous pour le groupement. Des chiens qui, souligne-t-il, demeurent très dangereux. « Allez les gérer en bas dans le village, l’hiver. Vous les attachez, ils aboient toute la journée, c’est insupportable », s’énerve Robin. En tirant sur la fin de sa cigarette, il répète, bravache, ce qu’il a déjà dit à la préfète au téléphone : « On a une véritable bombe entre les doigts. Si un gamin se fait mordre par un chien, je vous avertis, c’est vous les responsables. »
Nouvelles organisations
À l’ombre de l’étable, il fait une chaleur écrasante. Robin roule une nouvelle cigarette, l’allume, et montre en expirant la fumée le bardage de bois du bâtiment neuf. « Là-dedans, j’ai quarante brebis qui ne sont pas montées à l’estive. Mais entre les taons, les mouches, le soleil… elles ne sont pas habituées à ça. »
Si ces brebis sont encore en bas, c’est qu’elles ont avorté au cours de l’été précédent. C’est l’un des effets collatéraux de l’ours : il y a désormais deux saisons de reproduction. Le système auparavant, était pourtant bien rodé. Mises à la reproduction au printemps, les brebis passaient l’été à l’estive, et redescendaient pour agneler dans la vallée. De peur ou de blessure, un quart environ des brebis de Robin perdent désormais leur agneau en haut, et doivent être remises au bélier à l’automne, à contretemps du reste du troupeau.
« Vous devenez fou »
« Une année, je me suis fait attaquer en plein jour, il neigeait », se souvient Robin. Près des deux béliers tués, l’éleveur découvre les traces du prédateur. « Je n’avais pas de chien, les brebis étaient au filet. Je ne pouvais pas les laisser se faire tuer. J’ai dormi au milieu ». Sur le moment, explique-t-il, c’est l’adrénaline qui fait tenir contre la peur. « Mais trois jours après vous devenez fou. Fou. »
Abandonner l’élevage ? S’il y a déjà songé, il n’en a pas vraiment envie. « Je ne sais pas si je suis capable de me lever le matin pendant tout le reste de ma vie pour aller frotter des fromages à la fromagerie », confie Robin. Il y a en plus le bâtiment à rembourser, et puis cet autre éleveur aussi, avec qui il vient de se mettre en Gaec.
Toute sa colère vient au fond de là. De cette sensation que l’État l’a acculé dans une impasse où il doit assister chaque été à la mort de ses bêtes, sans aucun autre futur désirable. « Psychologiquement je ne vais pas tenir. Pourtant j’ai du cran, j’ai envie. Mais aujourd’hui on fait de la viande à ours, et ça c’est pas normal. »
« La montagne, c’était un moment magique »
Attablée devant un Perrier, Cécile Giboureau a cinquante-huit ans, mais elle est une jeune éleveuse. Elle s’est installée en 2006 après une carrière dans le conseil en élevage, concrétisant un rêve d’enfant. Ses premières années en Ariège, auprès de son compagnon et de leur troupeau de 60 tarasconaises, elle s’en rappelle comme d’un rêve.
« La montagne c’était un moment magique, loin de la comptabilité et des ennuis du quotidien. Il n’y avait pas de berger dans l’estive. On montait les troupeaux, et on les laissait aller. Chacun avait son territoire, mais les bêtes se couchaient toutes ensemble sur les crêtes. »
Dix ans plus tard, en 2017, des subventions de l’Union européenne ont poussé les éleveurs de son association foncière pastorale de Massat-Le Port à recruter leur premier berger. Juste à temps pour la première attaque, la même année. « Avant, j’avais de l’empathie pour les collègues sur les estives prédatées, mais sans comprendre vraiment. La première attaque change tout. Pour moi c’est bouleversant », avoue Cécile. Avec une dizaine de brebis perdues chaque année, elle est pourtant loin, précise-t-elle, d’être l’éleveuse des plus touchées de son estive, ou de la région.
Emmener les animaux au carton
La voix tremble, se gonfle de larmes. « Maintenant j’ai cette peur tout le temps. Ça s’atténue un peu en hiver, mais dès que l’été approche, je regarde mes brebis en me disant que je vais les emmener une fois de plus au carton. Et je trouve ça dégueulasse. » Ces angoisses irriguent toutes ses relations, que ce soit avec les autres éleveurs ou avec ses proches. « Ça vous envahit, ça pourrit toute vie sociale », soupire Cécile. L’ours s’invite même jusque dans ses nuits. « En ce moment, je fais beaucoup de cauchemars. Je vois les attaques, je compte mes brebis, je les cherche. »
Pour tenter de minimiser les dégâts, elle a, elle aussi, revu son organisation. Depuis les premières attaques, elle monte son troupeau à l’estive un mois plus tard, vers la fin juin. « Je n’en suis pas fière, mais on ne veut pas être le premier à monter, ni le dernier à descendre », confie Cécile.
Alors, depuis deux ans, lorsque le mauvais temps arrive mi-septembre, et que les attaques reprennent, elle craque. « Je ne peux pas. Je ne supporte pas. J’appelle de toute urgence mon transporteur, qui est bien gentil et qui me trouve tout de suite un créneau pour les descendre », regrette Cécile.
« Maintenant, tu t’en vas »
Car la fin de saison explique Cécile, est particulièrement difficile. « L’année dernière, on s’est même demandé si notre berger allait remonter. Il passe plus de temps à s’occuper des brebis mortes que des vivantes. Ce n’est pas un métier, de chercher des cadavres. »
Si elle croisait l’ours, serait-elle tentée de le tuer, comme d’autres l’on fait à Ustou ? « J’aurais du mal. C’est une belle bête », reconnaît Cécile.
Elle avoue quand même avoir passé son permis de chasse pour défendre son troupeau. « Je sais que ce n’est pas légal. Mais si je le vois, j’aimerais juste l’effaroucher sérieusement. Juste pour lui dire : voilà, ça ne se fait pas, maintenant tu t’en vas. »
Loup : le CGEDD alerte sur une « grande fragilité humaine » en Hautes-Alpes
« La mission a été alertée sur les situations de grande fragilité humaine qui suivent très souvent les évènements de prédation », écrivent les inspecteurs du Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD) dans un rapport publié le 2 septembre. Le CGEDD avait été missionné en décembre 2019 par le ministère de la Transition écologique pour déterminer « en quoi le plan loup peut apporter des réponses efficaces » aux difficultés de l’élevage liées au loup, et d’identifier « le cas échéant, des pistes d’action et de partenariats adaptées ». Si les inspecteurs soulignent « le professionnalisme de la brigade loup », confirmé par la bergère et les six éleveurs interrogés, ils constatent que les professionnels peuvent « être démunis face à la question de la protection des troupeaux ». Fort de ces divers constats, le CGEDD formule plusieurs recommandations, dont l’amélioration du soutien psychologique grâce à la MSA, le déploiement de l’outil Maploup pour suivre géographiquement les attaques, la facilitation du recours à la brigade loup, ainsi qu’un soutien gouvernemental plus appuyé à l’initiative de la Chambre d’agriculture des Hautes-Alpes proposant aux éleveurs un accompagnement technique personnalisé. Les ONG ne pourront plus plaider la mise en danger d’autrui.