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En France, la filière laitière bio change d'échelle

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La filière laitière bio française est en train de vivre un virage historique. Depuis début 2016, les demandes de conversion ne cessent de progresser. Pour maîtriser la vague, la filière s'organise avec un objectif partagé : éviter de reproduire les travers de la filière du lait conventionnel, en régulant le marché.

Les retours de terrain ne trompent pas : la filière laitière bio française passe la vitesse supérieure pour se développer. Christophe Audouin, directeur général de Les Deux Vaches, en fait le constat : « Oui, nous avons des demandes avec une accélération mi-2015. » Il explique le phénomène par « un effet de contagion positif » entre éleveurs. « Ces derniers constatent que [...] l’on est sorti du marché de niche », continue-t-il. L'assemblée générale de Lait bio de France (fédération nationale des groupements d'éleveurs laitiers bio), le 15 mars, était l'occasion de se projeter au-delà. La production augmenterait de 8 % en 2017. La tendance prendrait encore de la consistance en 2018. « Nous sommes dans un changement d'échelle », ajoute le président de Lait bio de France (LBF) Patrice Lefeuvre.

Gérer les conversions

Les éleveurs de plus en plus nombreux poursuivent les regroupements. Ainsi « à terme, on aura une organisation de producteurs (OP) bio Sodiaal », témoigne une éleveuse de LBF. Chez Biolait (700 éleveurs bio, 30 % de la collecte française) comme ailleurs, chaque demande est étudiée en fonction de « certains points de vigilance » comme la solidité économique de l’exploitation. « Une conversion, cela vide une trésorerie dans les deux premières années. Souvent, les aides publiques n’arrivent pas à temps. En plus, aujourd’hui, on est sûr qu’il n’y a pas du tout d’équilibre entre le nombre de demande et le budget prévu dans les enveloppes de l’État », annonce Christophe Baron d’emblée. Stéphanie Pageot, présidente de la Fnab, rappelle qu'une réunion est prévue entre la filière, les Régions et le ministère de l'Agriculture sur la question de l'épuisement des aides bio pour la période 2014-2020. Il n'y a cependant pas encore de date prévue.

Créer des débouchés

Les Deux Vaches ont le projet de se développer en Espagne. Sur la Normandie, ce sont 25 producteurs qui approvisionnent l’entreprise, avec 3 à 4 nouveaux producteurs par an et un sourcing si nécessaire chez Danone, du fait du partenariat entre les deux entreprises. « Le nombre de conversions doit accompagner la croissance de la marque estimée à 10-15 % par an pendant encore trois ou quatre ans », selon Christophe Audouin. Cependant, « si le projet espagnol devait connaître une accélération, cela pourrait devenir tendu » dans les approvisionnements, avoue-t-il.

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Christophe Baron reconnaît que « le marché du lait bio garde une stabilité de prix avec des écarts de 20-30 € dans un sens comme dans l’autre. Il est déconnecté du prix du lait conventionnel ». Il précise bien cependant que ce n’est pas le cas chez « tous les industriels ». Cette stabilité a de quoi attirer les producteurs dans un contexte de crise. De fait, l'engouement pousse la filière à la prudence. L'idée est d'éviter les travers de la filière laitière conventionnelle. En tête de liste : éviter la chute des prix. « Nous avons l'ambition de travailler pour organiser la production et qu'elle soit maîtrisée », affirme Patrice Lefeuvre. S'agissant d'endiguer les volumes supplémentaires et les conversions, Sidler Karin, trésorière de LBF, résume : « Nous n'avons pas de solutions, mais nous y travaillons. » De son côté, Fiona Marty, en charge des affaires européennes à la Fnab, observe qu'en 2015, le prix payé au producteur est de 43,5 centimes par litre, soit une légère baisse par rapport à 2014 (45,1 centimes par litre).

Quelques inquiétudes…

En outre, certains s’inquiètent d’une possible déstabilisation du marché d’ici quelques années. Ainsi Christophe Audouin craint une demande chinoise trop forte « qui vienne perturber les marchés » avec « des laiteries qui spéculent » sur le dos des producteurs en acceptant trop de conversions pour se couvrir. Là encore, comme dans la filière conventionnelle, le producteur deviendra la variable d’ajustement. Un risque d’autant plus grand que l'ambition du bio se ressent aussi au niveau de la distribution. Carrefour entend « démocratiser » le bio en lançant ses propres magasins spécialisés. Le directeur de Biocoop Gilles Piquet-Pellorce ne semble pas s'en inquiéter : « Tant mieux, s'il respecte les valeurs du bio », commente-t-il. Il se veut rassurant : « On ne se battra jamais sur les prix les plus bas, si c'est pour faire peser sur un des maillons de la chaîne. »

« On ne se battra jamais sur les prix les plus bas, si c'est pour faire peser sur un des maillons de la chaîne » (DG de Biocoop)

Des primes à la conversion de l’ordre de 30 à 50 €/1 000 l de lait

Selon la lettre d’information conjoncturelle de décembre-janvier de la Fédération nationale de l’agriculture biologique (Fnab), la plupart des collecteurs ont mis en place des primes pour accompagner les éleveurs dans leur conversion. Ainsi, Biolait offre une prime de conversion de 30 € /1 000 l pour les producteurs quel que soit leur emplacement sur le territoire, durant les deux ans nécessaires à la conversion. La coopérative propose également une prime à l’installation et une prime à la reprise d’une ferme bio. Eurial, Sodiaal, Ucanel et Unicoolait ont mis en place une prime de conversion d’un montant 30 €/1 000 l et La prospérité laitière une prime de 50 € /1 000 l, destinée à leurs adhérents souhaitant passer en bio, d’après la Fnab. Danone propose aux producteurs de Normandie situés dans la zone de collecte de l'usine du Molay-Littry, usine approvisionnant Les Deux vaches, une prime à la conversion de 50 €. La Sill (laiterie bretonne) accorde une prime de 30 € pour les éleveurs de la région Bretagne. Saint-Père propose une prime de 30 € à ses livreurs sur la région des Pays de la Loire et à ceux présents dans un certain rayon autour de l'usine. Lactalis offre une prime  de 30 €/1 000 l sur les régions Bretagne, Pays de la Loire et Normandie pour les producteurs situés autour des usines de transformation.