Reportage en Ukraine, redevenue en quelques années un acteur incontournable du marché des céréales, où des agroholdings, ces immenses exploitations d’au moins 10 000 hectares, ont misé sur le numérique pour manager leurs centaines de salariés et améliorer leurs rendements. Géolocalisation en temps réel de centaines de machines, récolte massive des données sur les sols, les cultures et les conditions climatiques. Principalement frein à leur développement : le moratoire sur les ventes de terres en vigueur depuis 2001, dont le maintien ou non devrait animer la prochaine élection présidentielle prévue en 2019.
Une autre dimension. Ce sont les premiers mots qui vous viennent à l’esprit lorsque vous posez les pieds sur la moquette bleue électrique du dernier étage de la tour du Leonardo business center de Kiev. Dotés d’une vue imprenable sur le centre historique de la ville, ces bureaux pourraient abriter une antenne régionale de Facebook, ou de Google ou d’une autre de ces entreprises américaines symbole de dynamisme décontracté. Des écrans un peu partout, des trentenaires les yeux rivés dessus ou sirotant un café sur des poufs jaunes négligemment posés par terre, des photos en noir et blanc stylisées de l’époque soviétique accrochées aux murs. Ce n’est pourtant pas Mark Zuckerberg ni son équivalent ukrainien qui vient nous accueillir, mais Katerina Rybachenko, PDG d’Agroregion, 42e agroholding du pays en volumes, mais souvent présent dans le top 3 en termes de productivité à l’hectare. Ces bureaux sont à la fois le siège de cette entreprise produisant près de 220 000 tonnes de céréales par an, et sa « tour de contrôle » d’où elle gère les 37 000 ha de terres qu’elle loue dans le pays.
« Chaque matériel est suivi en temps réel »
Dans une pièce à part, des opérateurs s’affairent devant quatre grands écrans branchés sur des cartes fournies par le logiciel agtech Cropio de supervision par satellite. Elles sont proches de ce que pourrait fournir Google Map, mais par-dessus s’y inscrit toute la vie quotidienne de l’entreprise. « Nous gérons en temps réel toutes les actions sur les parcelles partout dans le pays », explique Katerina Rybachenko. Les différentes parcelles et cultures sont indiquées par un code couleur (orange pour le maïs, vert pour le blé…) et la carte est remplie de logos de voitures, tracteurs, camions indiquant les déplacements des véhicules de l’entreprise. Des traits rouges permettent de voir le cheminement fait pendant la journée, les opérations effectuées dans les champs, les zones où est entreposé le matériel.
« L’opération la plus courante, ce sont les alertes liées à la vitesse. Si un tracteur est arrêté on peut appeler le chef de l’exploitation puis le conducteur du tracteur pour savoir ce qu’il se passe », détaille ainsi Irina, chargée de surveiller la bonne tenue des opérations. « Chaque matériel est suivi en temps réel. Mais viennent également se rajouter des données liées à l’humidité, à la nature des sols, aux cultures », ajoute-t-elle. En bas de l’écran, une timeline permet de remonter le cours de la journée, de voir l’ensemble des opérations réalisées sur les parcelles d’un village situé à deux heures de route de Kiev. L’entreprise gère ainsi « près de 395 machines agricoles et 480 employés » dans des exploitations disséminées dans 4 oblasts (Kiev, Zhytomyr, Chernihiv, Khmelnistky) et distant de plusieurs centaines de kilomètres.
Une équipe d’encadrement venue de l’high-tech
Un fonctionnement ultra-technologique qui, s’il n’est pas une exception en Ukraine, fait tout de même de l’entreprise l’une des plus avancées sur la question. « L’industrialisation du système agricole est de plus en plus forte en Ukraine. Il y a de moins en moins d’entreprises familiales et nous avons besoin des technologies pour nous développer », estime Katerina Rybachenko. Il faut dire qu’Agroregion revient de loin. À la dérive, l’entreprise, qui tire ses racines dans l’époque soviétique, a été rachetée en 2008 par East Capital, un fond d’investissement suédois spécialisé dans les pays de l’est de l’Europe.
Malgré la baisse des prix des céréales sur les marchés la même année, décision est prise d’investir et de changer l’équipe d’encadrement. « Aucun des nouveaux ne venait de l’agriculture, tous avaient en dessous de 30 ans et venaient du monde des nouvelles technologies », se rappelle Kateryna Rybachenko. L’entreprise va alors se lancer dans un développement basé sur l’agrégation de données et le big data. Données GPS, état des sols, des rendements, mesures de carburants sont peu à peu systématiquement relevés, stockés dans un cloud et intégrés à un logiciel maison de gestion intégrée. Aujourd’hui ces données sont fournies à l’entreprise Cropio, qui délivre en retour des analyses.
12 000 contrats de fermage, 50 personnes y sont dédiées
Sept ans après ce tournant, les résultats sont là, assure Agroregion. « La productivité a doublé par rapport à ce qu’elle pouvait être en 2008 », note Kateryna Rybachenko. L’entreprise était ainsi le premier producteur de maïs et de tournesol en Ukraine l’année dernière, alors que le pays est le premier producteur mondial de tournesol et le premier exportateur mondial d’huile issue de cette culture. En améliorant les rendements, l’utilisation des données a également permis à l’entreprise de palier ce qui reste l’un des principaux freins au développement de l’agriculture ukrainienne : le moratoire sur la vente des terres.
Mis en place en 2001, et renouvelé depuis, ce moratoire empêche les ventes de terrains agricoles. Tout passe par le marché locatif. Et c’est aussi une frontière du numérique. Les 37 000 ha de l’entreprise sont ainsi répartis sur près de 12 000 contrats de fermage allant d’une durée de 1 an à plus de 10 ans, qu’une équipe de 50 personnes est entièrement dédiée à gérer. L’absence de droits de propriété sur la terre limite les investissements notamment en matière d’irrigation. « Nous investissons pour construire le système d’irrigation qu’une fois que nous avons un contrat long sur une parcelle, ce qui nous permet de doubler les rendements », explique Katarina Rybachenko.
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Obsession de la traçabilité
Cette obsession de la traçabilité et de la transparence, qui va de pair avec la collecte des données, est très visible dans l’entrepôt central des pièces détachées du site de Boryspil dans la grande banlieue de Kiev. « Toutes les pièces détachées sont classées, numérotées avec un code-barres », explique Oleg Paschenko, le manager de ce site qui emploie près de 100 personnes et où sont cultivés près de 12 000 ha de maïs, tournesol, soja et orges. « Nous utilisons les machines 24h/24, il faut pouvoir trouver rapidement les pièces détachées lorsque nous en avons besoin », ajoute-t-il. Les tracteurs alignés sous les porches vieillissants de cet ancien garage de kolkhoze ne fonctionnant qu’avec l’identifiant du conducteur.
À la production collective ont succédé la responsabilité et la performance de chacun. Une évolution qui ne s’est pas faite sans douleurs. « Lorsque nous avons introduit les premiers systèmes de mesure en 2009, nous avons perdu près de 50 % de nos employés, notamment ceux qui travaillaient dans les champs. Durant les récoltes, les chefs d’exploitations nous appelaient à l’aide. C’était la peur de Big brother », rappelle Kateryna Rybachenko. Au moment de son rachat, l’entreprise comptait ainsi plus de 2000 employés. Comme les luddistes d’autrefois, certains employés allèrent même jusqu’à casser les nouveaux outils de mesures mis en place. Pomme de discorde particulière : les capteurs mesurant le niveau de carburant des machines. « Les conducteurs de tracteurs cherchaient à économiser du fuel et le garder pour eux », explique Kateryna Rybachenko. Le salaire moyen dans le pays se situe autour de 10 000 grivna (325 euros) par mois.
Une occasion pour des start-up françaises
Malgré cela, l’entreprise continue à vouloir développer de nouveaux moyens afin de mieux contrôler sa production. Elle fournit ainsi régulièrement des idées d’améliorations potentielles à Cropio, travaille avec Drone UA, un fabricant de drones pour usage civil. Surtout l’entreprise vient d’ouvrir à Boryspil en collaboration avec Maïsadour, le « Terminal Z », une ferme témoin ultramoderne située non loin de l’aéroport de Kiev et destinée à montrer les capacités d’innovations agricoles du pays. Le groupe français de semences y a implanté son plus grand centre de R & D du pays.
Le directeur général du centre, Romain Desthieux, estime qu’avec des groupes comme Agroregion, l’Ukraine représente une chance pour des start-up françaises porteuses de solutions innovantes en matière agricole. « Le marché ukrainien n’est pas encore mature, notamment pour tout ce qui peut permettre la réduction significative d’utilisation d’intrants », estime-t-il. À condition d’avoir des notions en russe ou ukrainien. Autre avantage : « Ici avec un client, une start-up va pouvoir tester sa solution sur des milliers d’hectares avec des conditions climatiques différentes », ajoute-t-il. Une occasion de récolter une grande masse de données difficiles à imaginer dans des conditions françaises. Une autre dimension.
Définition d’une « agroholding »
L’Ukraine se caractérise par l’extrême disparité de la taille de ses exploitations agricoles. « Les productions laitières et maraîchères sont principalement issues de 6 millions de petites exploitations de semi-subsistances et familiales, tandis que les structures céréalières de quelques centaines à plusieurs centaines de milliers d’hectares louent plus de 30 millions d’hectares », détaille une note d’analyse du centre d’étude et de prospectives de mars dernier. Parmi les structures céréalières, les agroholdings. « Selon l’acceptation ukrainienne, il s’agit d’une entreprise agricole de très grande taille (de 10 000 à plus de 500 000 hectares) dont les filiales de production sont dirigées par des employés et non par le propriétaire du capital », précise la note. Montées en puissance à la fin des années 2000, celles-ci représentent une part grandissante des 42 millions d’hectares de surfaces agricoles utile du pays. En 2014, les structures agricoles de 10 000 à 700 000 hectares représentaient 21 % des SAU du pays (dont 8 % pour celles allant de 200 000 à 700 000 ha).
L’agriculture, secteur vital pour les exportations ukrainiennes
Les exportations de produits agricoles ont représenté près de 42,5 % des exportations ukrainiennes en 2016, soit près de 15,5 milliards de dollars, selon les chiffres fournis par le rapport « Ukrainian Agribusiness » établis par le site Latifundist.com pour les sociétés Crédit Agricole, Baker Tilly et Aequo. Le pays est ainsi le premier exportateur mondial d’huile de tournesol (4,2 milliards de dollars en 2016), troisième exportateur mondial de maïs (3,2 milliards). Il est également un gros exportateur de blé (2,6 milliards de dollars), de colza (1,1 milliard) ou d’orge (747 millions de dollars). L’Asie, notamment la Chine et l’Inde, représente la principale destination des exportations ukrainiennes avec près de 7,3 milliards de dollars en 2016. Les exportations vers ce continent ont d’ailleurs augmenté de près de 11 % en 2016. Suivent l’Europe (4,1 milliards de dollars) et l’Afrique (2,42 milliards de dollars dont près de 1,3 milliard juste pour l’Égypte).