Liée à l’Union européenne par un accord d’association, l’Ukraine bénéficie d’un accès privilégié au marché unique. Mais pour la filière laitière, dominée par l’élevage des particuliers et peu organisée, les conditions sanitaires ne permettent pas d’en profiter.
Deux chiffres illustrent parfaitement la dualité de l’élevage laitier ukrainien. D’un côté, plus d’un million de particuliers détiennent, par troupeau d’une ou deux vaches, 77 % du cheptel bovin national. De l’autre, quelque 250 élevages, ne détenant pas moins de 875 vaches en moyenne, produisent un tiers de la collecte ukrainienne. Dans ce contexte, le secteur laitier peine à se développer et à répondre aux exigences sanitaires tant sur le marché intérieur que pour l’export, explique l’Institut de l’élevage dans un dossier dédié à ce pays publié en juillet
« Il y a deux faces très différentes de la production laitière ukrainienne, confirme Gérard You, responsable du service économie des filières à l’institut de l’élevage. D’un côté, des micro-exploitations de particuliers qui représentent la majorité de la production. De l’autre, une production moderne assez secondaire mais qui fournit l’essentiel de la collecte. »
Une production laitière informelle
La production laitière ukrainienne reste encore relativement informelle ; seuls 40 % du lait sont collectés. Peu dynamique, elle s’érode doucement mais sûrement. « Estimée à 10 millions de tonnes en 2017 (25 millions de tonnes en France, ndlr), la production laitière décline au rythme de 2 % l’an en moyenne depuis 2005 », indique l’institut de l’élevage. La production des particuliers diminue rapidement et n’est pas compensée par la légère augmentation des grandes exploitations.
En aval, « la transformation est très disparate avec beaucoup d’acteurs », observe Gérard You. Les français Danone, Lactalis et Savencia sont présents mais « ont du mal à se développer ». Pourtant, « sur le marché intérieur, la demande est là », assure l’économiste.
Pays céréalier par excellence, l’Ukraine mise avant tout sur ses productions végétales, ou animales lorsqu’elles découlent directement de la production de grain, comme la volaille. « Le secteur bovin n’est pas jugé stratégique, concède Gérard You. Les Ukrainiens arriveront à maintenir leur niveau de production en substituant au secteur informel le production organisée. Cela prend du temps. »
Se mettre à niveau sur le sanitaire
Car si, avant l’embargo russe, l’Ukraine exportait vers la Russie « des volumes conséquents », aujourd’hui l’enjeu reste la qualité sanitaire des produits laitiers, tant à l’export que sur son marché domestique. 91 % de la production laitière des particuliers devraient être interdits d’utilisation d’ici 2022 du fait de sa mauvaise qualité. En tout, cela représente un peu plus du tiers de la production nationale. Cette interdiction concerne les laits dont le nombre de germes est supérieur à 500 000 par ml et le nombre de cellules supérieur à 600 000. En France, les critères de qualité du lait spécifient que le nombre de germes supérieur doit être inférieur à 100 000 par ml et le nombre de cellules inférieur à 400 000.
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Une situation sanitaire qui compromet les possibilités d’export de la filière laitière ukrainienne. II est estimé que « seuls 11 % de la collecte nationale du lait sont conformes à la réglementation européenne en 2017 », relate l’institut de l’élevage. « Toutefois, les entreprises agricoles semblent en mesure d’améliorer très vite la qualité de leurs livraisons […] sous la pression des transformateurs laitiers à la recherche de lait aux normes de l’UE », poursuit l’Idèle.
Peu probable qu’ils remplissent les contingents
« Le grand enjeu pour l’Ukraine lié à l’accord d’association avec l’UE est la mise aux normes sanitaires. C’est aujourd’hui un obstacle à l’exportation », décrypte Gérard You. Si l’Ukraine dispose de contingents à droits nuls vers l’UE, il est « peu probable qu’elle puisse les remplir ».
Elle a toutefois su saisir l’opportunité de la flambée des cours de la matière grasse laitière pour exporter du beurre vers l’Union européenne. « Dès 2017, certains transformateurs déjà aux normes, ont profité de la conjoncture laitière pour exporter davantage de beurre vers l’UE », observe l’Idèle. Cela n’a pas été sans conséquence en Ukraine : faute de disponibilités sur le marché intérieur, la matière grasse laitière a été remplacée par des huiles végétales.
Les micro-exploitations de particuliers représentent la majorité de la production
Seuls 11 % du lait ukrainien sont conformes à la réglementation européenne
Une viande bovine ukrainienne mal valorisée
« L’Ukraine n’a pas de tradition de consommation de bœuf grillé », commente l’Institut de l’élevage dans un dossier dédié à ce pays publié en juillet. La moitié des volumes de viande bovine produite dans le pays, où seul 1 % du cheptel bovin est de race allaitante, serait consommée sous forme de charcuterie mélangée à du porc. Les morceaux les plus nobles comme les muscles d’arrière sont même utilisés dans la fabrication de saucisses si « la demande va dans ce sens », affirme l’Idèle. Dans ces conditions, « le prix de la viande bovine est aligné sur celui de la viande porcine ». Le prix au kilo de carcasse est de 1,80 € pour les vaches de réforme, 1,95 € pour les mâles de 1 à 2 ans (1,48 € pour le porc). Difficile alors de valoriser les veaux. « Près de 700 000 veaux seraient abattus chaque année sans être engraissés. Élever ces veaux jusqu’à 18-24 mois permettrait d’accroître la production nationale de viande bovine de 50 % », explique l’Idèle. La Géorgie ou l’Azerbaïdjan, où la « viande bovine est mieux appréciée », pourraient bien être intéressées, et l’Ukraine est reliée à la Chine par le train de la nouvelle route de la soie. Des opportunités qui restent à saisir et qui « confortent les Ukrainiens dans l’idée de développer leur propre filière ».