Alors que les industriels de la viande regroupés depuis septembre 2010 dans un « collectif contre le dumping social » ne cessent de dénoncer les distorsions de concurrence que cela induisait, allant jusqu’à interpeller les candidats à l’élection présidentielle sur le sujet, Agra alimentation a rencontré Pierre Halliez, directeur général du Sniv-SNCP, dont le syndicat est à l’initiative et l’un des principaux animateurs de ce collectif. Pour lui, la profession « ne joue pas la politique du bouc émissaire en rejetant la faute de ses difficultés sur les autres, mais veut simplement se battre à armes égales avec ses concurrents, pour mettre un frein à la désindustrialisation qui menace notre pays ».
Agra alimentation : Les difficultés que connait la filière viande en France ne tient-elle pas au fait que les industriels de la viande ne sont pas aussi ambitieux et dynamiques que leurs concurrents étrangers qui n’hésitent pas à sortir de leurs frontières pour trouver de nouveaux débouchés ?
Pierre Halliez : Les filières françaises sont effectivement très hexagonales, alors que nos concurrents étrangers ont opté pour un développement sur les marchés étrangers, avec parfois une implantation hors de leurs frontières. Il ne faut cependant pas oublier que le marché français est le 1er marché mondial et que l’on doit d’abord le consolider pour le satisfaire et faire face à la concurrence. Un important travail de consolidation a pu être fait dans le bœuf autour de leaders comme Bigard ou Elivia. Dans le secteur du porc, cette restructuration est loin d’avoir été faite et les entreprises intervenantes sont loin du niveau des grands concurrents d’Europe du Nord. La France dispose d’atouts non négligeables, bénéficiant d’un outil de production diversifié allant des petits abattoirs à des grands complexes très performants. La qualité des produits français est également unanimement reconnue. Notre pays demeure une terre d’élevage et il est de l’intérêt de tous de maintenir une production en France. À cet égard, la décision récente des pouvoirs publics d’encourager les exportations de bétail sur pied vers la Turquie est assez incompréhensible, Exporter des animaux français vivants, c’est refuser de les abattre et de les transformer en France. C’est enclencher la spirale de la baisse d’activité des abattoirs, et c’est à terme, leur fermeture. L’affaiblissement de l’industrie française des viandes est un bien mauvais pari pour l’avenir de l’élevage dont le maintien dans des bassins de production sans abattoir se révèlera impossible.
Cependant les faits semblent montrer, et vous le dénoncez, que cet outil n’est guère concurrentiel...
Le problème ne tient pas tant à la qualité de l’outil industriel qu’aux distorsions de concurrence qui existent avec nos concurrents. Le principal problème concerne l’Allemagne qui est devenue une véritable plaque tournante de l’abattage, notamment pour le porc. Cela est tellement vrai que le leader danois Danish Crown y a même délocalisé une partie de sa production, se gardant toutefois la maîtrise de l’élevage de ses porcelets. Les exportations danoises de porcelets quasiment nulles il y a quelques années, sont passées à 12 millions de têtes par an, principalement vers l’Allemagne, toute proche géographiquement, où ils sont engraissés puis abattus. Dans ce pays, ils bénéficient de conditions plus favorables pour l’élevage en termes de législation sur l’alimentation, les règles sanitaires ou environnementales. Au niveau de l’abattage, les écarts sont encore plus flagrants. L’Allemagne pratique des salaires plus bas, recourt davantage aux contrats à durée déterminée, sur des périodes plus longues. On peut arriver à des coûts de main d’œuvre, charges comprises, aux alentours de 7 euros de l’heure outre-Rhin, contre 23 à 24 en France. Les pouvoirs publics français en sont conscients et ont fait un premier pas, par un allègement de certaines charges, mais d’un euro seulement ! On est loin de compenser totalement l’écart et il y a une certaine hésitation, politique, de réellement poser le problème vis-à-vis de l’Allemagne. L’Italie et l’Espagne ne sont pas non plus exemptes de reproches. Nous avons donc déposé une plainte auprès de la Commission européenne qui a été jugée recevable. Elle a notamment décidé de se pencher sur le problème du travail détaché. Michel Barnier, commissaire européen en charge du marché intérieur et des services et à ce titre de la concurrence interne, a de la compréhension et a inclus le dumping social comme l’un des douze chantiers pour le marché unique en Europe.
Cela demandera cependant un certain temps...
En effet, la Commission européenne va se trouver confrontée à un travail législatif qui sera long, et l’Allemagne continuera de contourner les règles existantes. On ne peut toutefois pas rester inactifs. En 2011, les pertes de la filière abattage-découpe pour le porc ont atteint 100 millions d’euros. On ne peut pas avoir le même scénario en 2012 et 2013. Sans attendre des décisions européennes, il faut également réfléchir à l’organisation des filières viande en France. Il faut unir l’amont et l’aval pour les rendre plus offensives et ne pas se limiter à des mesures conjoncturelles. Si les pouvoirs publics souhaitent réellement maintenir l’industrie, c’est maintenant. Cela répond à une demande des consommateurs qui veulent manger des viandes de proximité, dont on peut établir la traçabilité et la qualité sanitaire. Le fait que la FNSEA semble vouloir s’orienter vers une logique industrielle est plutôt un bon signe. Il en va de l’intérêt de tous. Les éleveurs ont besoin de visibilité et la profession doit attirer des jeunes pour faire face au renouvellement démographique tout en assurant le maintien d’un savoir faire. L’industrie ne doit pas se résigner soit à travailler à façon des viandes importées, soit à réduire la voilure et fermer des abattoirs.
Ne faut-il pas également reconquérir le consommateur ?
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On constate effectivement une baisse de la consommation, notamment chez les jeunes, où elle peut aller jusqu’à deux chiffres. La filière est l’objet d’attaques de plus en plus vives et d’actions « anti-viande », largement relayées par les media et notamment les télévisions. Face à cette surenchère, le Sniv-SNCP vient de décider d’engager des actions en justice à l’encontre de certains reportages qui diffusent des contre-vérités. Cela nous oblige également à contrer ces opérations de dénigrement par des actions publicitaires pour lutter contre ces idées fausses. Par delà ces polémiques, il nous faut prendre en compte les rapports différents que les consommateurs entretiennent et vont de plus en plus entretenir avec la viande. Les modes de consommation sont en train d’évoluer, ce sera l’un des thèmes qu’abordera le prochain congrès de la viande du 4 au 6 juin à Paris. Le consommateur privilégie le caractère pratique, le prêt à manger, les recettes exotiques. Il faut également prendre en compte l’impact de la restauration hors foyers, dans les restaurants privés ou d’entreprises, dans les collectivités comme les écoles ou les hôpitaux. L’industrie de la viande va se trouver confrontée à un paradoxe qui va être de répondre à des aspirations modernes de consommation tout en respectant la tradition. Il va également falloir travailler sur une meilleure visibilité des produits. Peu de gens se repèrent encore dans la jungle des dénominations des morceaux de viandes qu’ils voient dans les linéaires. Il faut également davantage mettre en valeur l’origine des viandes ou produits transformés, car le consommateur aura tendance à privilégier de plus en plus l’origine nationale, voire locale. L’adoption du logo VPF va dans ce sens.
La crise économique pèse également sur les choix d’achat...
Evidemment, les conditions actuelles influent sur les décisions d’achat. Tout le monde souhaite accéder aux produits de grande consommation aux prix les plus attractifs. La consommation s’est ainsi nettement orientée ces trois dernières années vers les premiers prix. Cependant les industriels ne peuvent accepter que les grandes enseignes mettent en permanence la pression pour obtenir les meilleurs prix et étouffent l’aval. A cet égard la Loi de modernisation économique (LME) est un drame car elle a induit une déréglementation, introduisant une politique permanente des promotions. Tout l’industrie agroalimentaire a intérêt à ce que cette législation soit modifiée. Pour les industriels de la viande, il va falloir également revoir les dénominations des viandes, comme nous l’évoquions. Il faudra segmenter le marché entre viandes premium, standard ou économique, sans donner l’impression de vendre des qualités de bas de gamme.
La physionomie de l’industrie des viandes va-t-elle évoluer dans les années à venir ?
Dans le secteur de la viande bovine, les grandes concentrations ont déjà été réalisées et l’on peut dire que l’essentiel a été fait. Il existe cependant pour certaines entreprises des problèmes de succession à régler. Dans le secteur du porc, des regroupements ont également vu le jour autour de Bigard et de la Cooperl.
Ces regroupements ne sont-ils pas indispensables pour faire face aux géants mondiaux ?
Le Brésil et l’américain Tyson représentent effectivement des géants et sont capables de faire des acquisitions en Europe. Le leader JBS a toutefois rencontré de fortes déconvenues dans son aventure italienne avec le groupe Inalca. Par ailleurs, ils disposent de peu de disponibilités de matières premières en Amérique du sud, en dehors du poulet. On peut les affronter sans trembler. A l’inverse, la France a la possibilité d’offrir de grands compétiteurs sur les marchés internationaux si on retrouve un juste équilibre dans la filière. La viande blanche d’origine France tire bien son épingle du jeu en Asie, sur les marchés de Chine, Corée ou Taïwan.