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Entre citoyens et collectivités, les ambitions divergent pour l’agriculture urbaine

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Alors que l’agriculture urbaine poursuit son développement, les acteurs traditionnels de l’aménagement du territoire ne se saisissent que tardivement du phénomène. Et lorsque ces acteurs traditionnels, notamment les collectivités, y mettent enfin le nez, il apparaît que leurs ambitions sont bien loin de celles des initiateurs de l’agriculture urbaine.

De par son essor et de par son caractère protéiforme, l’agriculture urbaine attire l’attention des scientifiques du monde entier. Plus de cinquante d’entre eux, venus de France, des États-Unis, d’Afrique et d’Asie, étaient réunis du 6 au 9 juin à Toulouse, à l’occasion du colloque international « Agricultures urbaines et durables : vecteur pour la transition écologique », organisé par le réseau scientifique Agriville. Chacun d’entre eux a présenté le fruit de ses recherches, que ce soit sur la diversité des types d’agriculture urbaine (terrains enclavés, jardins sur les toits, cultures en sous-sol…) ou sur les ambitions des différents acteurs (objectif alimentaire, environnement, lien social, attractivité économique…). Un point commun semble cependant lier cette diversité : l’arrivée tardive des acteurs traditionnels de la vie publique et la nouvelle orientation qu’ils donnent à ce mouvement initié par les citoyens.

Pour les précurseurs, produire de l’alimentation

Pour Elsa Bernot, chercheur au Centre de recherche historique, les initiateurs de l’agriculture urbaine sont en fait les jardiniers « ordinaires » : ceux qui cultivent individuellement leur parcelle de terre, et transforment par leur addition, les paysages urbains. Elle les a observés à Montreuil (France) et Détroit (États-Unis) et a constaté qu’en dehors de tout « souci du légal et du formel », ils cultivent des terres qui leur appartiennent ou qui jouxtent leurs terres. Parmi les précurseurs de l’agriculture urbaine se trouvent également les citoyens qui travaillent collectivement la terre sur des jardins familiaux (anciennement appelés jardins ouvriers). Chez ces citoyens, le rôle premier de l’agriculture urbaine est bien la production d’alimentation, par tradition (dans les jardins familiaux notamment) ou par nécessité économique (dans des villes économiquement ravagées comme Détroit).

Les jardins collectifs comme réserve de foncier

« Premiers propriétaires fonciers des jardins », les collectivités ont « un rôle majeur à jouer dans la création, la pérennisation et la protection des potagers urbains » estime Jean-Noël Consalès, chercheur à l’université Aix-Marseille. Mais, sous couvert d’enjeux environnementaux ou sociaux, ces collectivités voient parfois les jardins urbains comme des réserves de foncier disponible. À Marseille par exemple, a-t-il observé, des jardins collectifs historiques sont actuellement transformés en route. Les collectivités ont su saisir les failles juridiques en la matière. Jean-Noël Consalès, qui a étudié sept agglomérations françaises (Lille, Paris, Grand Nancy, Nantes, Grand Lyon, Grand Toulouse et Marseille), a remarqué que dans les documents d’urbanisme des collectivités (Plan local d’urbanisme, Schéma de cohérence territoriale), les « jardins familiaux », juridiquement protégés (en cas d’expropriation, les propriétaires sont en droit d’obtenir des terrains équivalents en surface et aménagement), disparaissent peu à peu au profit de « jardins collectifs » ou « jardins d’insertion ». Car ces autres dénominations appellent une protection juridique moindre et, de fait, facilitent le changement de destination des terres. « Faut-il un droit des jardins collectifs ? », s’interroge Jean-Noël Consalès. La réponse n’est pas évidente, car « dès que l’on met en place une norme, cette norme est dépassée », remarque-t-il.

L’agriculture urbaine comme faire-valoir économique des agglomérations

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Selon Elsa Bernot, certains acteurs publics peuvent utiliser l’agriculture urbaine comme un argument d’attractivité et, de fait, un outil de ressource économique. À Détroit par exemple, « la municipalité en faillite fait appel à des investisseurs privés » pour développer des projets d’agriculture urbaine. La Hantz Farms par exemple, projet d’un entrepreneur qui a eu l’ambition de faire « la plus grande ferme urbaine des États-Unis » devient l’illustration d’une « politique néolibérale » actionnée par le levier de l’agriculture urbaine, explique la scientifique.

Montreuil, commune également étudiée par Elsa Bernot, a décidé de faire du quartier des Murs à pêches un espace mêlant habitations et agriculture urbaine. Un tel quartier peut permettre à la commune de remplir des objectifs environnementaux, mais également d’attirer une nouvelle population sur ses terres. Mais pour l’aménager, la municipalité a dû reprendre les terres qu’elle prêtait à une population Rom. L’agriculture urbaine vient alors là répondre à des enjeux environnementaux et économiques, bien moins à des enjeux sociaux.

Quid des agriculteurs ?

Collectivités, citoyens, législateurs, entrepreneurs… De nombreux acteurs ont été cités par les chercheurs au cours du colloque. Les grands absents étant finalement les agriculteurs eux-mêmes. « Ne serait-il pas nécessaire de rassembler tous les acteurs de l’agriculture urbaine – et notamment les agriculteurs – au sein d’une structure dédiée ? », s’est interrogé un membre de l’auditoire lors du colloque. Après un instant de flottement, une intervenante d’AgroParisTech a rassuré quant à la prise en compte du phénomène d’agriculture urbaine par la profession agricole. « Ils sont encore discrets sur la question, mais la FNSEA et les Jeunes agriculteurs travaillent sur le sujet », a-t-elle fait savoir.

À Détroit, la municipalité en faillite fait appel à des investisseurs privés pour développer des projets d’agriculture urbaine