Abonné

Crise laitière Entremont face à un choix urgent

- - 6 min

Entremont traverse une période très difficile. Ses pertes ont atteint 19 millions d’euros au premier trimestre de cette année et son endettement s’élève à 375 millions d’euros. L’avenir d’Entremont est très important pour la filière laitière bretonne, puisque le leader européen de l’emmental absorbe 30 % de sa production. Le Comité interministériel de restructuration industrielle (Ciri) s’est réuni le 16 juillet pour délibérer sur l’avenir d’Entremont. Plusieurs solutions sont à l’étude : la reprise par Lactalis ou Sodiaal, les deux seuls candidats à l’acquisition du groupe fromager, ou la création d’un GIE qui achèterait les excédents laitiers et en contrôlerait le volume et les prix en fonction du marché. Ces différentes solutions permettraient à Entremont de ne plus subir seul les pertes dues aux excédents laitiers, que le groupe n’arrive plus à valoriser suffisamment. Comme l’explique à Agra alimentation Christian Mazuray, p.d-g d’Entremont Alliance, les difficultés du groupe viennent du prix trop élevé du lait, qui entraîne une perte de compétitivité par rapport aux intervenants étrangers. Le salut d’Entremont comme de bien d’autres entreprises laitières dépendra donc aussi des nouvelles régulations qu’il est urgent de prévoir au plan national et communautaire.

Quelles sont les causes des difficultés que traverse actuellement Entremont ?
Les difficultés d’Entremont sont uniquement liées au prix du lait, qui nous empêche d’être compétitifs. 65 % de notre production (poudre, pâtes pressées) n’a pas de possibilité de différenciation, contrairement à nos fromages AOC, et nous expose donc directement à la concurrence des pays européens. La France tente de s’exonérer de la situation laitière européenne, avec un prix du lait supérieur de 15 à 20 % aux prix pratiqués dans les autres pays européens. Résultat : les volumes d’importations explosent depuis le début de l’année et atteignent aujourd’hui environ 6 % de la production laitière française ! Nous avons perdu beaucoup de parts de marché. Auparavant, les importations étaient très faibles. En 2007, 8000 tonnes d’emmental ont été importées en France, ce chiffre a atteint 34 000 tonnes en 2008, et il va atteindre 60 000 tonnes en 2009 ! Une partie du problème doit être réglé au niveau européen : nous avons bâti notre outil industriel en fonction de la PAC et aujourd’hui nous sommes dans l’incapacité d’être compétitifs. La Commission européenne doit réagir.
Quelles sont les solutions pour sortir de cette impasse ?
Une prise de conscience est nécessaire pour que les volumes de lait en excédent soient pris en charge par l’ensemble de la collectivité. Il y a aujourd’hui une inégalité entre les entreprises qui n’ont pas à gérer les excédents et les entreprises comme la nôtre qui souffrent de cette obligation. Plusieurs solutions sont possibles : les excédents pourraient être gérés directement par les producteurs. La contractualisation constitue la deuxième solution possible : une partie des volumes serait alors acheté au prix du marché mondial. Une autre possibilité serait que les prix du lait soient, peut-être pas égaux, mais au moins comparables dans les différents pays européens. Aujourd’hui, la fabrication de coproduits laitiers n’est plus rentable pour aucune entreprise. Soit ce problème est géré collectivement, soit les entreprises sont condamnées à abandonner cette activité.
La cession est-elle la seule solution pour Entremont ?
Une des solutions étudiées est la cession d’Entremont à Lactalis ou à Sodiaal. Dans ce cas, ce serait uniquement Sodiaal qui reprendrait Entremont, et non pas le tandem Sodiaal-Bongrain. Par la suite, Bongrain consoliderait cette activité fromage avec Sodiaal. Ce sont les deux seuls candidats à la reprise de notre entreprise. Aucun groupe étranger n’a voulu venir jouer les kamikazes en France, ce qui est bien compréhensible. Si l’un des deux groupes reprenait Entremont, nos achats de lait se feraient alors à un prix unique, ce qui serait positif pour les producteurs de lait d’Entremont, qui verraient alors leurs revenus augmenter. En effet, selon un accord conclu le 17 juillet, nous allons payer le lait 245 euros les mille litres, ce qui est inférieur aux prix pratiqués par Sodiaal et Lactalis. Par contre, les producteurs de Lactalis ou de Sodiaal verraient leurs laits achetés à plus bas prix qu’actuellement, ce qui risque de poser problème. La deuxième solution consisterait à créer un GIE inter-entreprises qui achèterait les excédents, en contrôlerait le volume et les prix en fonction du marché et les ferait transformer par le travail à façon. Cela permettrait d’avoir un prix du lait homogène et ainsi Entremont n’aurait pas besoin d’être vendu.
Quand pensez-vous que la situation d’Entremont va se débloquer ? Les producteurs ont posé un ultimatum à mi-juillet…
L’avenir d’un grand groupe comme le nôtre, qui utilise 10 % du lait français et emploie 4000 personnes, ne peut pas se jouer en quelques jours ! Avec leur ultimatum, les producteurs s’octroient des droits qu’ils n’ont pas. Actuellement, les différentes solutions que je viens d’évoquer sont à l’étude et Albert Frère, notre principal actionnaire, n’a pas mis en vente l’entreprise.  
D’autres entreprises pourraient avoir les mêmes difficultés qu’Entremont ?
Bien sûr ! On entend beaucoup parler d’Entremont, mais beaucoup d’entreprises risquent de connaître les mêmes problèmes ou les connaissent déjà. Bongrain traverse une période difficile, et dans les prochaines semaines des entreprises comme Senoble, Le Glac, 3A et Eurial risquent de connaître de grandes difficultés si les choses n’évoluent pas.
Vous avez déposé une offre de reprise de la fromagerie Via Lacta (1). Où en est cette procédure ?
Le tribunal de commerce du Puy-en-Velay devrait prendre sa décision dans les prochains jours. Je ne vois pas très bien comment nous pourrions être intéressés par Via Lacta. Nous avions à l’origine un partenariat et les « politiques » nous ont sollicités pour reprendre cette entreprise. Nous n’avons pas vraiment eu le choix et avons donc déposé une offre de reprise avec de nombreuses conditions suspensives qui ont été levées petit à petit. Les producteurs de Via Lacta sont actuellement en grève. Je comprends leur désarroi, et ce sont malheureusement des situations qui vont se multiplier.

(1) Cf Agra alimentation n°2069 du 11 juin 2009

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

acquisition
Suivi
Suivre
entreprises
Suivi
Suivre