Le groupe Entremont vient d’inaugurer, à Montauban-de-Bretagne en Ille-et-Vilaine, sa toute nouvelle fromagerie, désignée comme « la pièce centrale » de son nouveau dispositif industriel. L’entreprise savoyarde se remet en ordre de marche pour retrouver de la compétitivité « dans un marché en pleine mutation ».
L’usine construite par Entremont pour 37,4 millions d’euros sur trois ans a été dimensionnée pour une production nominale de 40 000 tonnes d’emmental. Mais elle n’aura la possibilité de les atteindre qu’après la réalisation totale de l’investissement – 17,4 millions d’euros sont prévus en 2005 et 2006 – pour accroître le potentiel de l’usine en affinage, découpe et pré-emballage. Mise en route en juin dernier après la première phase de travaux de 20 millions d’euros, elle fonctionne sur un rythme annuel de 28 000 tonnes (32 000 prévues en 2005), contre 16 500 tonnes auparavant, avec le même nombre de salariés (221 dans tous les ateliers). Elle se veut un outil « de taille européenne, apte à fournir les produits demandés par le marché », a souligné Entremont. Fortement automatisée, elle produit des meules vingt-quatre heures sur vingt-quatre, six jours sur sept.
Sa production représentera 13 % de la production française (243 000 tonnes), et près de 40 % de la production du groupe (113 000 tonnes). Pour autant, le doublement de la production de Montauban n’alourdira pas un marché de l’emmental déjà saturé. « Nous sommes convaincus que le marché ne peut absorber plus de production », a répété plusieurs fois Nicolas Le Chatelier, président du directoire d’Entremont. Aussi l’usine de Montauban rassemble-t-elle le tonnage de l’outil précédent et les fabrications transférées de petites usines aujourd’hui fermées, à Yffignac (Côtes-d’Armor) et Rangau (Allemagne).
Des pertes en 2003
Cette usine symbolise, en fait, la nouvelle stratégie du groupe Entremont, ont expliqué Nicolas Le Chatelier et Gilles Samyn, administrateur délégué, représentant de la Compagnie nationale à portefeuille (groupe Albert Frère) qui détient, depuis cet été, pratiquement 100 % du capital d’Entremont. Après plusieurs années de croissance externe, Entremont a entrepris d’importants efforts de modernisation à tous les niveaux de son dispositif pour « accroître sa compétitivité dans un marché en pleine mutation et répondre aux effets de la réforme de la PAC ».
Car, malgré ses positions de leader européen des fromages à pâte pressée cuite – 40 % des parts du marché en France, Allemagne, Belgique, Luxembourg, plus de 50 % en Europe du Sud –, Entremont qui réalise un chiffre d’affaires de 1,17 milliard d’euros, dont 59,3 % en France, a connu des pertes en 2003. Celles-ci « sont dues à un élément exceptionnel, l’effondrement de la valorisation beurre et poudre », a précisé M. Le Chatelier, qui n’en donne pas le niveau.
Entremont avait, dès 2001, repensé son organisation industrielle dans le lactosérum, important co-produit de l’emmental, en prenant le contrôle d’Eurosérum. L’ensemble des poudres de lactosérum du groupe (230 000 tonnes) transite désormais par cette société qui possède neuf filiales dont sept en France. L’activité engendre 11,5 % des ventes consolidées du groupe, avec des développements forts « dans toute l’Asie du Sud-Est, Moyen-Orient et Amérique latine où la demande pour ces produits est très forte », selon le groupe.
Autre co-produit significatif de l’emmental : le beurre qu’Entremont place intégralement, désormais, dans Beuralia. Cette société est issue de l’alliance stratégique formée en 2004 avec les groupes coopératifs Unicopa et Sodiaal pour traiter et commercialiser 100 000 tonnes de beurre. A lui seul, Entremont fabrique 37 000 tonnes de beurre et matières grasses.
Des coûts de production réduits
Dans les fromages à pâtes pressées cuites, le site de Langres (Haute-Marne) – seule fromagerie qui ne soit pas bretonne – avait déjà bénéficié d’une importante modernisation en 2000. Le lourd investissement de Montauban-de-Bretagne intervient alors que le prix moyen de l’emmental recule : 2 à 2,5 % de moins en 2003, 4 % de moins entre janvier et août dernier. La consommation ne progresse plus et les cours s’affaissent petit à petit.
Entremont a donc décidé de réduire sensiblement les coûts de production. L’outil ultramoderne de Montauban-de-Bretagne va être spécialisé dans les fabrications – râpé à 60 %, portion à 40 % – sous MDD qu’il destinera aux clients « situés à l’ouest d’une ligne Lille-Marseille», a précisé Nicolas Le Chatelier, la base logistique du groupe dans l’Ouest étant située à Brécé (Ille-et-Vilaine).
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A l’est de cette ligne les fromages non affinés transiteront par le site d’affinage d’Annecy. Cette frontière logistique a rendu inutile le maintien, dans l’Ain, du site d’affinage de Trébillet. Il a fait l’objet d’une procédure de fermeture dans le courant 2004. Entre ce site et des aménagements ailleurs, 160 postes ont été supprimés par le groupe fromager qui compte aujourd’hui 3 400 salariés.
Stratégie nouvelle
Dernier élément de la stratégie nouvelle du groupe, le marketing. En raison de la progression des premiers prix (30 % du marché) au détriment des marques (20 %), sur un marché dominé par les marques de distributeurs (50 %), Entremont a décidé d’orienter ses investissements publicitaires sur la marque « Entremont ». Même le contenu publicitaire évolue. S’en est fini de l’imagerie naturaliste de l’emmental (montagne, air pur), place à « la culinarité, au pratique », a expliqué le directeur général commercial, Bruno Vincent-Génod. A la télévision, cette année, Entremont distille des messages plus « tendance », du style : « sauvez plus que votre gratin, sauvez votre couple ».
« Notre seconde marque, Meule d’Or , va être repositionnée sur du promotionnel», a indiqué Nicolas Le Chatelier. « Ce sera la marque la moins chère, les produits seront plus dépouillés en termes de praticabilité, mais avec un haut niveau de savoir-faire et une forte notoriété», renchérit Bruno Vincent-Génod.
renégocier l’accord sur le lait
Pour Gilles Samyn, représentant de l’actionnaire d’Entremont, qui a investi dans l’entreprise 160 millions d’euros depuis son entrée dans le capital, en 1999, « il nous faut poursuivre cette stratégie encore pendant trois ans (…) pour parvenir au niveau d’excellence qu’on recherche ».
Cet effort financier « ne sera valorisé que si chacun des acteurs de cette chaîne de valeurs y participe conjointement et solidairement », a-t-il ajouté dans son discours inaugural devant les officiels, dont les représentants des syndicats d’agriculteurs à qui s’adressait ce message.
Selon lui, l’accord interprofessionnel sur le prix du lait arraché en septembre après un très long bras de fer entre industriels et apporteurs de lait « ne tient pas compte de cette évolution négative des prix de vente», a-t-il ajouté, se disant « certain que les producteurs ont conscience de cette situation difficile ». Nicolas Le Chatelier, lui, va plus loin. Il n’hésite pas à dire que l’entreprise fera son prix du lait « s’il n’y a pas de nouvelles négociations ». Une phrase lourde de sens car l’industriel fromager collecte 1 milliard de litres de lait en Bretagne (300 millions dans l’est et 280 millions en Allemagne).
Interrogé sur ces propos, le président de la section laitière de la Fédération régionale des syndicats d’exploitants de l’Ouest, Marcel Denieul, a confié aux journalistes que « les financiers d’Entremont doivent comprendre que les agriculteurs travaillent sur des cycles longs ».
Les chiffres-clés d’Entremont Chiffre d’affaires du groupe : 1,17 milliard d’euros, dont 59,3 % en France, et 8,7 % dans les pays tiers. Quatre divisions : l’emmental (45 à 50 % du chiffre d’affaires), les fromages sous AOC (comté, beaufort, 10 %), les fromages fondus (5 %) et les produits à faible valorisation (beurre, poudres de lait et de lactosérum) pour le reste. Fabrications : 1,6 milliard de litres de lait transformés en 149 000 tonnes de fromages dont 113 000 tonnes d’emmental. Investissement : 37,4 millions d’euros à Montauban-de-Bretagne, sur trois ans.