Dans une lettre ouverte à Julien Denormandie, la première coopérative porcine de France explique son projet de quitter ATM (le système interprofessionnel d’équarrissage) pour obtenir une meilleure valorisation des coproduits. Un nouvel épisode d’une polémique sur fond de concurrence industrielle et de mutations dans la filière.
Dans le cochon, tout est bon… sauf l’ambiance. Loin de s’éteindre, la polémique sur le financement de l’équarrissage a rebondi le 28 juin, avec la lettre ouverte adressée par la Cooperl au ministre de l’Agriculture. Le leader porcin français y demande à Julien Denormandie de ne pas étendre les cotisations volontaires obligatoires récemment votées par le conseil d’administration d’Inaporc pour financer l’équarrissage (ATM, pour « animaux trouvés morts »). Le 23 juin, sous la pression de l’aval, les administrateurs de l’interprofession avaient choisi à l’unanimité de rendre obligatoires les deux cotisations ATM (amont et aval), jusque-là volontaires. Une décision qui vise « la sécurisation du financement de l’équarrissage », précise Culture Viande (abatteurs) dans sa newsletter du 25 juin, alors que la Cooperl a annoncé sa volonté de quitter ATM en janvier 2022. Un premier « caillou dans l’engrenage » qui pourrait inciter « d’autres acteurs de la filière à se désengager et à faire payer le coût aux éleveurs », prévient François Valy, le président de la FNP (éleveurs de porcs, FNSEA). « Aujourd’hui, le coût de l’équarrissage est mutualisé », rappelle-t-il, et supporté à 80 % par l’aval. Sans ATM, le coût pour les éleveurs pourrait varier de un à dix selon les territoires.
Valoriser les coproduits en biocarburants
De son côté, dans son courrier au ministre, la coopérative bretonne estime que « l’initiative et la liberté d’entreprendre que revendique Cooperl ne mettent manifestement pas en danger la pérennité du système ATM ». Et de rappeler que ses volumes (porcs et bovins) « ne représentent que 5 M€, soit moins de 5 % du total » du budget de l’équarrissage en France (toutes espèces). Si la Cooperl « prend son indépendance », selon ses propres mots, c’est pour mener à bien son projet de valoriser les coproduits en biocarburants, afin d’alimenter sa flotte de camions. Un projet dans lequel elle a « lourdement investi ». « Les animaux trouvés morts en ferme sont la propriété des éleveurs et un gisement potentiel de valorisation, écrit la coopérative. Cette valorisation va revêtir un caractère crucial dans les années à venir, la filière porcine devant au plus vite décarboner sa production. »
Les cotisations votées par Inaporc remettent-elles en cause ce projet ? « Pas du tout », rétorque le président de la Cooperl Patrice Drillet. Dans son courrier, la coopérative exhorte aussi le ministre à demander à Inaporc de « se réformer en profondeur et de faire la transparence sur ses comptes », dénonçant « le caractère opaque et depuis longtemps irrégulier, voire illégal, de l’interprofession porcine Inaporc, organe de gestion des ATM ».
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Recomposition industrielle
La Cooperl rejette donc la main tendue par les Comités régionaux porcins (CRP) de Bretagne et des Pays de la Loire, qui assurent que « la porte aux discussions est toujours ouverte » dans un communiqué du 23 juin. Au-delà de l’équarrissage, les organisations de l’amont proposent de « mettre sur la table tous les dossiers d’enjeux stratégiques et collectifs », dont les priorités du nouveau mandat d’Inaporc. Les CRP souhaitent aussi que les « représentants professionnels » et les « décideurs politiques » discutent de « l’avenir de l’élevage et de l’industrie du porc à l’ouest de la France ».
Pour les CRP, « l’avenir des éleveurs et de toute la filière porcine française ne peut être pris en otage par l’actuelle guerre agro-industrielle ». Une allusion à la bataille industrielle entre la Cooperl et Bigard. La coopérative de Lamballe affiche ses ambitions de développement, avec notamment la récente reprise de l’abattoir Gad à Lampaul-Guimilliau. En parallèle, le groupe Avril a annoncé vouloir céder son abattoir Abera - et le nom du repreneur n'est toujours pas connu. Un mouvement de recomposition industrielle qui attise les tensions, dans un contexte d’érosion de la production porcine. Dans leur communiqué, les CRP de l’Ouest « partagent les idées exprimées du développement de la production », tout en mettant en garde contre toute « surcapacité d’abattage », synonyme de « risque de casse industrielle et d’emplois ».
Création de l’AOP et fin de la castration à vif
D’autres sujets de fond ne manquent pas de créer des dissensions dans la filière : l’organisation des groupements d’éleveurs en AOP, ou encore l’arrêt programmé de la castration à vif. Alors que se dessine un développement du porc mâle entier, l’avantage concurrentiel de la Cooperl, pionnier de cette production, risque de s’amoindrir. La récente dégradation de la conjoncture, liée au recul des exportations vers la Chine, n’est pas de nature à améliorer les relations dans la filière. La Cooperl serait « dans une logique de resserrement sur elle-même », note un observateur avisé. Après avoir échoué à placer son candidat à la présidence d’Inaporc en septembre 2020, la Cooperl a quitté l’interprofession, ainsi que d’autres organisations professionnelles (Fict, Culture Viande). « J’entends que la Cooperl ait sa stratégie, mais en tant que plus grosse coopérative, elle doit un minimum jouer collectif, grince de son côté François Valy, de la FNP. Si demain il n’y avait plus qu’une seule coopérative en Bretagne, le prix du porc serait-il meilleur et les éleveurs seraient-ils plus heureux ? Je n’y crois pas. »