La part de marché du champagne de vignerons s’érode, les viticulteurs champenois vendent de plus en plus leur raisin aux maisons de négoce pour qu’elles le vinifient : le Syndicat général des vignerons de Champagne (SGV) a sonné l’alarme, à son assemblée générale le 7 avril à Reims. Le président du SGV, Maxime Toubart, a voulu prévenir le vignoble champenois que le danger de se laisser endormir par une situation confortable est plus redoutable qu’un choc salutaire.
Le champagne de vignerons, c’est-à-dire le champagne issu de la vinification des vignerons eux-mêmes, ne représente plus que 28 % des ventes de bouteilles de Cchampagne (donc 72 % pour le négoce), alors que la profession se fixe comme référence le « tiers historique ». Le président du SGV a employé la métaphore de la grenouille plongée dans l’eau tiède, qui s’y sent bien et ne réagit pas quand l’eau chauffe. Elle finit ébouillantée.
Des circonstances favorables à l’engourdissement depuis 2008
Le SGV redoute un tel scénario pour ses adhérents viticulteurs : ils peuvent trouver momentanément leur compte à court terme en vendant leur raisin à un prix rémunérateur aux maisons de Champagne, mais ce faisant ils laissent échapper de la valeur ajoutée et se font peu à peu racheter leurs terres par les maisons. Alors que les producteurs ne livraient que 56 % de leur raisin au négoce en 1999, le taux d’engagement est passé à 63 % en 2016, « un record ».
Même pendant la crise des années 1990, où les ventes « du vignoble » (c’est-à-dire effectuées par les vignerons et non par les maisons de champagne) s’étaient effondrées bien plus brutalement qu’à l’heure actuelle, l’engagement en raisins « est resté mesuré ». Parce que le prix du raisin s’était lui aussi effondré, n’offrant donc pas un repli intéressant. Or, depuis 2008, « la tendance est différente ». « Malheureusement, je ne crois pas que ce soit seulement conjoncturel. Les ventes du vignoble baissent, mais le prix du raisin, lui, ne baisse pas, il reste attractif ». Du coup les récoltants confrontés à la baisse de leurs expéditions de bouteilles choisissent de revenir à la vente de matière première, avec des contrats entre livreurs et acheteurs qui redeviennent de plus en plus longs, et « avec des raisonnements de plus en plus individuels et des réflexions certainement gagnantes à court terme, mais risquées à plus long terme », a démonté Maxime Toubart. « La grenouille s’engourdit. La dépendance économique du vignoble au négoce, dont nos prédécesseurs ont mis tant de temps à sortir, regagne du terrain ».
2 centimes par kilo de raisin pour la promotion du champagne de vignerons
Le président du SGV a exposé ses ambitions pour 2017. Il a proposé une cotisation de 2 centimes par kilo de raisin pour la promotion du champagne de vignerons sur le marché intérieur, sachant qu’une bouteille de champagne sur deux est consommée en France. Ces 2 centimes par kilo de raisin représenteraient six millions d’euros. Maxime Toubart n’exclut pas d’associer à ce projet des maisons de champagne parce qu’elles bénéficieraient des retombées du regain de notoriété du champagne.
Exemples d’actions de communication : dès le 28 avril, un bar éphémère se réinstallera dans la cour du syndicat à Épernay, et un travail est en cours pour redéfinir l’identité visuelle de la marque collective (nouveau nom, nouveau logo, nouvelle charte graphique).
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Autre chantier, celui de l’œnotourisme, et en la matière, « nous avons une vraie marge de progrès ». La Champagne attire moins de touristes que d’autres régions viticoles comme le Bordelais ou la Bourgogne, mais le président du SGV est confiant : « Aujourd’hui, de nombreuses initiatives émergent », le syndicat « est souvent sollicité pour être partenaire, accompagner projets individuels et collectifs, organiser et coordonner des actions ».
Les vignerons de champagne sont par ailleurs confrontés à un projet de plantations de vignes mené par le syndicat d’une IGP (indication géographique protégée) voisine. Ce projet d’une dizaine d’hectares ne concernerait pas la production de vin effervescent, mais profiterait de la notoriété du champagne. « Nous proposons un cordon sanitaire de quelques kilomètres », qui pourrait être une zone tampon entre l’AOC champagne et les plantations de l’IGP. Les discussions sont en cours. Le SGV appelle ses membres à la vigilance, car une fois les vignes IGP plantées il ne sera plus possible de négocier.
« La dépendance économique du vignoble au négoce, dont nos prédécesseurs ont mis tant de temps à sortir, regagne du terrain »
Jean-David Lévitte : « Le vin est l’incarnation du savoir-vivre »
Pour son assemblée générale, le SGV a invité comme grand témoin Jean-David Lévitte, longtemps ambassadeur de France aux États-Unis, ancien conseiller de Jacques Chirac et de Nicolas Sarkozy, et maintenant membre de l’Institut. Après avoir dressé un panorama de la géopolitique mondiale (le passage du bilatéralisme de la guerre froide au multilatéralisme actuel), Jean-David Lévitte a fait part de son « empathie pour le lobbying pour le vin, car le vin est l’incarnation du savoir-vivre ». Amateur déclaré du vin, dont le champagne, il a plaidé pour le secteur du vin, activité économique entièrement réalisée dans le vignoble. « Même Airbus ne fait pas aussi bien car les pièces d’avion sont produites dans plusieurs pays et seulement assemblées à Toulouse ! ».
Les États-Unis, forts dans les rapports bilatéraux, sont moins à l’aise dans les rapports multilatéraux, d’où leur raidissement actuel sur tous les sujets liés au multilatéralisme. À tort. Car « si les autres pays croissent sur le plan économique, tant mieux, cela fait des marchés », dont l’Amérique peut prendre une part, a fait remarquer Jean-David Lévitte.
Estimant que plus que jamais la France a besoin « d’une diplomatie viticole forte », Bernard Farges, président de la Cnaoc (AOC viticoles françaises) et de l’Efow (AOP viticoles européennes) a soutenue que si le lobbying pour le vin était aussi développé que le lobbying pour l’armement, le monde serait plus vivable. Quant aux indications géographiques, elles ne sont pas tant des outils de guerre économique, que « des marques collectives ». Elles sont aussi vecteurs de coopération, quand la France apprend à des terroirs chinois, indiens, africains ou même américains à défendre leurs spécificités, a souligné Jean-Bernard de Larquier, président du Bureau national interprofessionnel du cognac (Bnic).