Et si les premières victimes des hausses des matières premières étaient les agriculteurs eux-mêmes ? En tout cas une partie d’entre eux, les éleveurs. La progression sans précédent des prix des céréales se répercute presque automatiquement dans les tarifs des aliments du bétail. Les fabricants ne peuvent pas faire autrement tant leurs taux de résultat sont minces. Quand bien même, ils cherchent des alternatives comme l’importation de maïs venant d’Amérique du Sud. Il n’empêche : coincés entre des coûts qui flambent et des distributeurs récalcitrants à faire passer des hausses auprès du consommateur, les éleveurs n’ont plus beaucoup de solution à leur portée. C’est dans cette atmosphère compliquée que doit s’ouvrir le salon de l’élevage Space, à Rennes, le 11 septembre. Les éleveurs y seront d’autant plus attentifs aux propos de Nicolas Sarkozy.
«La situation n’a jamais été aussi tendue et grave », a martelé le 5 septembre Guillaume Roué, le président de l’interprofession porcine Inaporc. En cause : la flambée des cours des céréales depuis plusieurs mois qui provoque celle des prix des aliments composés pour le bétail. « La hausse a surpris tout le monde », affirme Adolphe Thomas, président du Syndicat des industriels de l’alimentation animale (Sniaa). Premièr domaine touché : la filière porcine, où le taux de l’aliment dans la ration est un des plus élevés. Selon l’Institut technique du porc (Ifip), il faut près de 3 kilogrammes d’aliment (dans lequel les céréales représentent 70 % des ingrédients) pour produire un kg de viande de porc. Depuis 2006, le prix moyen de l’aliment pour porc charcutier est passé de 158 euros par tonne à 235 euros par tonne en août 2007. Conséquence, les charges des éleveurs explosent et passent au-dessus des prix qui leur sont payés. En 2006, le coût de production d’un kilogramme de porc était en moyenne de 1,238 euro/kg, dont 70 centimes incombant directement à l’aliment. Aujourd’hui, le coût est passé à 1,57 euro/kg dont 1 euro issu de l’aliment ! « En une seule année, nous avons perdu 15 années de gains de compétitivité », déplore Guillaume Roué. Alors que le coût de production ne cesse de grimper, le prix du porc payé aux éleveurs a chuté à 1,24 euro/kg en moyenne, contre 1,40 euro/kg, en l’espace de 34 semaines seulement ! Selon l’Ifip, le déficit pour un éleveur s’élèvera en 2007 à 12 euros par porc produit, ce qui devrait induire une perte de 45 000 euros pour un élevage moyen français de 170 truies naisseurs engraisseurs. Du jamais vu, selon les professionnels ! Si la situation se poursuit dans les prochains mois, « il y aura de la casse », prévient Guillaume Roué. Une « perte de production engendrerait une baisse de l’offre et une inflation non maîtrisable sur les prix de la viande », ajoute-t-il. Et la situation pourrait effectivement durer. « De jour en jour la spéculation s’installe », affirme Jean-Luc Cade, président de Coop de France nutrition animale à propos du coût des matières premières.
« Répercuter les hausses au consommateur »
Face à ce constat dramatique qui pourrait s’accentuer dans les prochains mois, les différents représentants de la filière porcine tirent la sonnette d’alarme et tentent d’alerter l’opinion. « Il est vital de répercuter nos hausses de coûts jusqu’au consommateur », lance Guillaume Roué, reconnaissant que cela est « très difficile actuellement dans un contexte anti-inflationniste imposé par le gouvernement ». « L’écart entre le coût de production et le prix de vente n’est plus tenable, c’est du jamais vu », réagit Jean-Michel Serres, le président de la Fédération nationale porcine (FNP). « Il faut indexer le prix payé au producteur sur le coût de revient », demandent les producteurs. Selon les modélisations de l’Ifip, pour passer d’un prix payé aux producteurs de 1,25 euros/kg à 1,57 euro/kg, une hausse de 50 centimes du kilo de jambon frais engendrerait une augmentation du prix consommateur de 8,7 % pour le jambon cuit supérieur et de 5,8 % du jambon sec tranché supérieur. « Les grandes surfaces font de la provocation en pratiquant actuellement des promotions déraisonnables. Nous allons dénoncer ces pratiques dans les hypermarchés », lance Jean-Michel Serres. Une manifestation pourrait également avoir lieu le 11 septembre au Space, à Rennes, lors de la venue de Nicolas Sarkozy. Dans ce contexte particulièrement difficile, Inaporc propose également de développer la contractualisation et les systèmes d’assurance en matière de couverture des risques. « Il est aussi nécessaire d’ouvrir le débat sur l’utilisation des graisses animales » pour l’alimentation des espèces porcines et avicoles et de « trouver de nouveaux marchés à l’exportation pour soutenir le cours du porc », souhaite par ailleurs Guillaume Roué. Consolation justement pour la filière : l’annonce, le 4 septembre, de la signature d’un contrat d’expédition de 7 000 tonnes (et 3 000 tonnes optionnelles) de viande de porc vers la Chine, provenant de 11 abattoirs français.
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« Une filière prise en étau »
« Des céréales sur patte », résumait récemment Jean-Michel Lemétayer à propos des volailles, deuxième grande filière touchée par la flambée des cours des matières premières. Selon l’Institut technique de l’aviculture (Itavi), l’indice reflétant le coût des matières premières de l’aliment volailles (calculé à partir des prix des matières premières lissés sur 3 mois) est en hausse de 32% sur un an en poulet, à août 2007. « Cela entraîne une hausse du coût de production, sortie élevage, de 18% sur un an et de 21% depuis le point bas de mai 2006 », constate Pascale Magdelaine, responsable du département économie de l’Itavi. Pour Christian Marinov, directeur adjoint de la Confédération française de l’aviculture (CFA), « la hausse du prix de revient sur le kilo de carcasses, après abattage est de l’ordre de 10 à 12% sur un an ». Mais devant ces augmentations de coûts, les prix payés aux producteurs, comme en porcs, ne suivent pas. « Il y a eu des revalorisations très partielles, plus ou moins importantes selon les groupes, qui ne couvrent pas l’augmentation des charges des éleveurs », souligne Christian Marinov. « La filière se retrouve prise en étau entre des hausses de charges de production et la volonté des distributeurs de tenir les prix », analyse-t-il. Si les professionnels se refusent pour l’instant à quantifier les conséquences que pourrait subir la filière, Christian Marinov reconnaît cependant qu’il y a actuellement « une grande inquiétude chez les producteurs » et que « des pertes pourraient avoir lieu si la situation actuelle se poursuit ».« Il faut que les distributeurs acceptent de revaloriser leurs prix », demande la CFA.
Actions « collégiales » de sensibilisation
Du côté des éleveurs de ruminants, la situation est pour l’instant un peu moins tendue. Selon Bernard Malabirade, membre du bureau de la Fédération nationale bovine (FNB) et responsable de la Charte des bonnes pratiques d’élevage, « l’aliment composé représente environ un tiers de la ration ». D’où un impact moins élevé sur les trésoreries des éleveurs. En revanche, le secteur de l’engraissement des jeunes bovins subit la crise de plein fouet. 33 000 éleveurs sont directement touchés selon la FNB. « Nous arrivons à des augmentations de coût de production de 100 à 120 euros par animal engraissé » constate Denis Sibille. Pour l’instant, « il est trop tôt pour quantifier précisément les conséquences de la hausse des cours des céréales sur la filière », ajoute Bernard Malabirade. La filière bovine devrait profiter du Sommet de l’élevage début octobre pour communiquer sur le sujet. Pour peser sur les prix de l’aval, l’élevage français doit être uni et l’a bien compris. Des « actions collégiales » entre producteurs de porcs, de volailles et de bovins sont programmées dans les grandes surfaces de l’Ouest pour alerter l’opinion publique et faire pression sur les distributeurs. Si l’amont de la filière a besoin de l’aval, l’inverse est tout aussi vrai. Le secteur de l’abattage-transformation pâtirait énormément d’une « casse » dans l’élevage français comme le craignent et l’annoncent les producteurs. « Nous sommes prêts à faire face à nos responsabilités en matière de négociations de tarifs vis-à-vis de la grande distribution », annonçait d’ailleurs, le 4 septembre, Robert Volut, le Président de la Fédération de l’industrie de la charcuterie et de la transformation (Fict).