Les membres de la Fédération du commerce et de la distribution ont travaillé sur un nouveau système d'étiquetage nutritionnel, qu'ils ont dévoilé au moment même où le projet de loi de santé défendu par la ministre Marisol Touraine arrivait au Parlement. Un projet qui semble rencontrer un accueil favorable auprès de l'Ania, jusqu'à présent opposée à un système qu'elle juge stigmatisant.
Alors que le projet de loi santé de Marisol Touraine entame à peine son parcours législatif, la Fédération du commerce et de la distribution (FCD)(1) a créé la surprise en dévoilant le 16 mars son projet d'étiquetage nutritionnel collectif. Parties du système Aquellefrequence mis au point par Carrefour à l'automne dernier, « un système qui nous semblait intéressant », souligne Fabienne Prouvost, la directrice de la communication de la FCD, « les enseignes (Auchan, Carrefour, Casino, Cora, Monoprix, Franprix/Leader Price, Metro, Système U… notamment NDLR) et certains industriels ont travaillé sur un système commun », alors que « l'existant n'est pas forcément lisible », ajoute encore cette dernière. Il n'est un secret pour personne que même s'il n'est pas présenté comme le modèle officiel dans le projet de loi de Santé, le système du professeur Serge Hercberg est loin de faire l'unanimité dans les rangs des professionnels de l'industrie agroalimentaire.
UN SYSTÈME STIGMATISANT
« Le système de feux nutritionnels mis au point par le professeur Hercberg ne nous semble pas correspondre aux attentes des consommateurs. Au contraire, il stigmatise certains produits », justifie encore la FCD pour expliquer son approche. De fait, pour valider sa démarche, la fédération s'appuie sur une enquête en ligne réalisée du 27 février au 13 mars par le Crédoc auprès d'un panel de 1 200 consommateurs (représentatif des responsables des achats en France). « Ce test démontre que 85 % des consommateurs déclarent qu'une approche graphique, fondée sur la fréquence de consommation des aliments, exprimée à la semaine, est compréhensible et simple à utiliser au quotidien », indique le communiqué de la FCD. Au final, il ressort de ce test que l'approche graphique la mieux comprise par les consommateurs est la suivante (voir p. 3) :
Au contraire du système Hercberg, le système de la FCD, qui repose sur la notion d'équilibre alimentaire, introduit plusieurs critères et notamment la notion de portion et de fréquence de consommation, deux arguments chers à l'Ania. L'Association des industriels de l'agroalimentaire a toujours été totalement opposée à un système de pastilles de couleurs qui donnerait un jugement global sur tel ou tel aliments, sans répondre aux interrogations des consommateurs sur la manière de manger équilibré. « Il n'existe pas de système idéal, mais pour être pertinent, le futur système devra au moins prendre en compte les quatre paramètres que sont la taille de la portion, la fréquence de consommation, le moment de consommation et les associations », rappelle une nouvelle fois Cécile Rauzy, directrice Alimentation et Santé à l'Ania. Cette dernière précise en outre l'attachement des industriels de l'agroalimentaire pour un système éducatif et non simplement directif. « Le système sur lequel travaille la FCD est intéressant. Il est en phase avec plusieurs déterminants que nous avions listés », a-t-elle donc souligné.
RÉDUIRE LES INÉGALITÉS SOCIALES
Si aucun consensus n'a pour le moment été trouvé, les choses semblent donc avancer dans le bon sens, l'enjeu du débat étant loin d'être neutre. Rappelons que ce projet de loi de santé qui couvre un champ d'action assez large, prévoit à son article 5 le principe d'un étiquetage nutritionnel simplifié, afin d'aider le consommateur à faire les bons choix pour sa santé et donc contribuer à la réduction des inégalités sociales de santé. De nombreuses études montrent en effet l'impact de l'obésité sur la réussite à l'école ou l'intégration dans le monde du travail. « L'objectif est de permettre une différenciation sur le plan nutritionnel des produits entre catégories et au sein d'une même catégorie, dans le but de faciliter, in fine, un apport nutritionnel de meilleure qualité pour chacun, notamment pour les personnes dont le niveau d'éducation ne permet pas une analyse complète des étiquetages nutritionnels et qui sont également les plus vulnérables sur le plan de la santé et de la nutrition », lit-on dans l'exposé des motifs dudit projet de loi.
UNE DÉMARCHE CONSTRUCTIVE
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Dans un débat déjà très décrié, la ministre de la Santé n'a pas intérêt, en plus, à se mettre à dos les professionnels de l'agroalimentaire et de la distribution, d'autant que ni les uns ni les autres ne s'opposent à la loi. « Nous ne sommes pas contre l'article de loi tel qu'il est formulé, mais nous sommes contre une approche trop médicalisée », insiste Cécile Rouzy. En outre, « l'affichage étant volontaire, tout ceci doit se faire dans une démarche constructive au risque de passer totalement à côté de l'objectif voulu par le projet de loi. C'est pourquoi nous regardons les pistes existantes », indique encore la spécialiste Alimentation de l'Ania.
En l'état, Leclerc et Intermarché n'étant pas membres de la FCD, ne sont pas associés au projet. Mais « plusieurs marques nationales vont nous rejoindre », nous a précisé la FCD, non sans insister sur le fait que leur « démarche est ouverte à tous, industriels et distributeurs ». La Fédération du commerce et de la distribution compte tester son système d'information nutritionnelle dans ses magasins en temps réels « dans les prochains mois », nous a encore précise la porte-parole, afin de pouvoir le mettre en œuvre grandeur nature « à la fin de l'année ».
(1) La Fédération du Commerce et de la Distribution représente les entreprises du commerce à prédominance alimentaire. Ce secteur compte 750 000 emplois, 1 992 hypermarchés, 5 702 supermarchés, 4 605 maxidiscomptes et 17 000 magasins de proximité, soit environ 30 000 points de vente pour un volume d'affaires de 194,5 milliards d'euros.
Sur le thème des « feux verts nutritionnels », voir aussi p. 12, sur l'expérience britannique
Selon une étude publiée en mai 2014 par The Lancet, 2,1 milliards de personnes en 2013, soit environ 30 % de la population mondiale, sont concernées par les problèmes d'obésité, contre 857 millions d'individus en 1980.
L'Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande de limiter la consommation de sucres libres ou cachés pour lutter notamment contre l'obésité. Selon l'OMS, ces sucres ne devraient pas dépasser 10 % de la ration énergétique journalière de la population, à tous les âges de la vie, soit l'équivalent de 50 grammes de sucre ou 12 cuillères à café. Or, l'organisation signale qu'une grande partie des sucres consommés aujourd'hui sont « cachés » dans des aliments qui ne sont pas considérés comme des sucreries. Une cuillère à soupe de ketchup représente 4 grammes de sucre caché et une canette de soda sucré peut contenir jusqu'à 40 grammes de sucre caché, soit 10 cuillerées à café. Concrètement, l'OMS préconise un meilleur étiquetage des aliments, qui en montrant la teneur en sucres cachés, permettrait d'en réduire la consommation. La consommation de sucres cachés est très variable dans le monde. Dans certains pays européens (Hongrie, Norvège), elle s'élève à 7-8 %, alors qu'elle grimpe jusqu'à 16-17 % dans d'autres (Espagne et Royaume-Uni). Au Portugal, cette consommation s'élève à 25% chez les enfants. Ailleurs, dans le monde, l'Amérique latine est la région où l'on consomme le plus de sucre, avec 131 grammes par jour par personne.
Le projet de loi santé défendu par Marisol Touraine vient d'arriver au Parlement. Après l'examen par la commission des affaires sociales, qui a commencé par l'audition du ministre de la santé le 17 mars, il sera débattu dans l'Hémicycle du 31 mars au 10 avril. Afin de ne « pas allonger outre mesure » les débats sur un texte déjà assez contesté par les médecins libéraux, notamment opposés à la généralisation du tiers payant, ce projet de loi sera examiné en procédure accélérée. Dès mardi, alors que Marisol Touraine a dénoncé les attaques personnelles dont elle a fait l'objet depuis des mois, la commission a adopté un amendement du rapporteur du texte, Olivier Véran (PS), renforçant « le parcours éducatif en santé » prévu, de la maternelle au lycée, par le projet de loi.