Invités à s'exprimer devant l'APCA et le syndicalisme agricole majoritaire, les principaux partis politiques candidats aux élections européennes ont fait preuve, les uns après les autres, d'un relatif consensus sur les questions européennes. Approfondissement des politiques plutôt qu'élargissement, acceptation d'une Europe à plusieurs vitesses, harmonisation sociale et fiscale souhaitée, rapprochement de l'institution européenne des citoyens, méfiance à l'égard des négociations transatlantiques… les différences de politiques proposées au vote du 25 mai s'expriment davantage en nuances qu'en fractures.
Pas d'inquiétude majeure à avoir mais pas de grands espoirs non plus. C'est ce que les agriculteurs peuvent penser au regard des programmes des grands partis politiques qui se présentent aux élections européennes. Les organisations agricoles ont voulu en savoir plus. Le 14 mai, l'APCA (Assemblée permanente des chambres d'agriculture), la FNSEA, les Jeunes agriculteurs ont invité les leaders ou têtes de liste électorale à s'exprimer. Un « speed dating » à la méthode anglo-saxonne. Chaque homme ou femme politique avait un temps limité pour répondre à trois questions alternativement posées par François Thabuis (JA), Guy Vasseur (APCA) et Xavier Beulin (FNSEA). Une méthode permettant d'éviter l'inutile prise de bec entre politiques, souvent sur des sujets franco-français. UMP, PS, Modem-UDI, Front de Gauche et Front national étaient invités. Mise à part ce dernier, dont l'objectif essentiel est de torpiller l'Europe de l'intérieur, un large consensus semble apparaître, en tout cas sur les questions qui concernent l'agriculture. Est-ce en raison de convictions profondes et partagées pour l'Europe ? Ou bien en raison d'un certain manque d'intérêt pour un thème qui ne parvient pas à passionner les Français ?
Pas d'alternative à la Pac
Premier consensus, il n'y a pas d'alternative à la Politique agricole commune pour soutenir le secteur. « 64 milliards sont prévus pour la France entre 2014 et 2020, ce n'est pas le budget français qui pourrait assurer ce soutien » remarque, pour l'UMP, Jean-François Copé. Seul Gilles Lebreton, tête de liste du FN pour le Grand Ouest, soutient qu'une Paf (Politique agricole française) devrait prendre le relais mais en évoquant un budget de 4 milliards d'euros, bien faible comparé aux 9 milliards provenant de l'Europe actuellement.
Deuxième consensus, un approfondissement des politiques intégrées est souhaitable, mais pas un élargissement. La totalité des candidats ont estimé que l'élargissement récent à 28 membres est allé trop vite, même s'il était justifié sur le plan politique, après la chute du mur de Berlin et la dislocation de l'ensemble soviétique. « Je ne vois pas d'élargissement dans le prochain mandat », annonçait Pervenche Berès, tête de liste PS en Ile-de-France. A contrario, l'Europe doit aller vers davantage d'harmonisation sociale, fiscale, environnementale. « Plaider pour une harmonisation fiscale et sociale est un sujet majeur », insistait Pervenche Berès. Et Pascal Durand, secrétaire national d'Europe Ecologie Les Verts, allait jusqu'à estimer « qu'une Europe solidaire de l'énergie et des transports manque cruellement ». Marielle de Sarnez, députée européenne, vice-présidente du Modem, plaidait elle aussi pour une politique commune de l'énergie, de manière à assurer l'indépendance énergétique, notamment dans des situations comme celle que l'UE connaît sur le dossier du gaz russe.
Deux vitesses
Consensus également des partis politiques pour estimer qu'il faut accepter le principe d'une Europe à deux vitesses, sans que le mot soit explicitement utilisé. La zone euro, en particulier, pourrait constituer la zone marchante de l'Europe puisque c'est en son sein que l'harmonisation de la politique est la plus nécessaire. « Il faut une Europe recentrée sur la zone euro », insiste Marielle de Sarnez. Et s'il n'est pas question d'élargissement de l'UE, Pervenche Bérès n'excluait pas que des pays européens membres de l'UE mais non dans la zone euro puissent rejoindre celle-ci. Dans ce cadre, rares sont ceux qui ne demandent pas un renforcement du couple moteur franco-allemand. Cependant, Pervenche Berès mettait en garde : « Si on se disperse trop dans des géométries variables, on va perdre de la capacité à peser au niveau mondial ».
DANS une lettre ouverte envoyée le 14 mai, jour de la rencontre entre les organisations professionnelles et les politiques pour l'Europe, le président de la FNSEA fait un vibrant appel aux agriculteurs afin d'aller voter.
Evoquant le général de Gaulle, il rappelle à quel point l'Europe est un héritage de paix après les déchirements de la guerre.
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« Voter pour l'Europe, c'est avant tout donc voter pour la paix. » Il évoque également Jacques Delors, artisan d'une Europe de l'efficacité économique et qui justifie à son tour le fait de voter. Puis, à la lumière du dernier livre de Michel Barnier, le commissaire européen, il croit en une Europe allant vers plus de démocratie et moins de technocratie. Enfin, il alerte contre ceux qui se servent de l'Europe comme « défouloir fourre-tout, ceux qui n'ont qu'un projet : réveiller les peurs, ressasser les haines, abolir l'euro, montrer du doigt les différences et flirter avec la musique facile du “tous pourris” ». Revenant au monde agricole, il est convaincu que celui-ci a une histoire spécifique avec l'Europe et vice et versa.
« Aujourd'hui nous sommes à un tournant de cette histoire mais le seul chemin à emprunter c'est avant tout d'aller voter le 25 mai prochain. »
Europe plus proche
Ces objectifs doivent aussi être mis au service d'une Europe plus proche des citoyens, notamment français, estimaient la plupart des leaders politiques présents au « speed dating » des organisations agricoles. Rapprocher l'Europe des Français, oui, mais par quel moyen ? D'abord « en évitant de transposer les directives européennes avec tant de zèle qu'elles deviennent inapplicables en France », expliquait Jean-François Copé, touchant un point qu'il savait sensible pour les agriculteurs. Autre voie, le fait d'associer étroitement chaque pays membre et son Prlement à la rédaction des textes adoptés ensuite par l'UE, expliquait Pierre Laurent, sénateur et secrétaire national du PCF. Pas question, pour ces politiques, de prôner une Europe franchement fédérale ou centralisée. La plus fédéraliste sans doute, prônant même l'élection du président de la Commission européenne au suffrage universel, Marielle de Sarnez, n'estimait pas moins qu'il faut conserver le principe de subsidiarité, c'est-à-dire régler les problèmes locaux sur le plan local. Et de proposer, pour bien montrer aux citoyens comment fonctionne l'institution, une réforme qui consisterait à mettre des caméras dans toutes les réunions de conseils des ministres au niveau européen. « Il faut que les conseils européens soient publics », insistait la vice-présidente du Modem. « L'Europe doit être incarnée », ajoutait-t-elle.
À LA suite de la tribune libre européenne de François Hollande, parue le 9 mai dans le quotidien Le Monde, Bernard Lannes, président de la Coordination Rurale, adresse au chef de l'Etat une longue lettre dans laquelle il suggère « une vision de l'Europe sensiblement plus volontaire que celle que vous évoquez. » « A vous lire, explique Bernard Lannes, la mondialisation des échanges de productions serait non seulement inéluctable mais aussi souhaitable, tandis que l'universalité des migrations humaines représenterait un certain danger. » Un « libéralisme à deux vitesses difficilement compréhensible », selon le syndicaliste et qui « fait surtout l'impasse sur une donnée essentielle : toutes les productions ne peuvent être traitées indifféremment, car toutes ne représentent pas pour notre pays et pour l'Europe un enjeu vital identique ».
Bernard Lannes veut convaincre François Hollande de réhabiliter la notion de préférence communautaire. « Aurez-vous cette audace, dit-il, de défendre une conception sereine de l'Europe laquelle mettrait un frein à sa fuite en avant en cessant de promouvoir son élargissement perpétuel ? » Quant à la Pac, « nous vous serions également reconnaissants si vous cessiez de faire croire aux Français que « la politique agricole commune a été préservée ». Enfin, « les agriculteurs français vivent encore pleinement en agriculteurs européens, écrit le président de la CR. Je ne doute pas d'ailleurs qu'ils se déplacent en nombre pour voter le 25 mai. Ni europhiles ni eurofous, nous sommes désormais des euroréalistes, pour qui il est urgent que l'Union européenne se ressaisisse ».
Méfiance vis-à-vis du TTIP
Dernier sujet de consensus, la grande méfiance à l'égard du « partenariat transatlantique » (TTIP) actuellement en discussion entre la Commission européenne et les États-Unis. Négociations obscures et cachées pour les uns (Front de Gauche), négociations risquées pour les autres. Jean-François Copé insistait sur la nécessité de faire respecter nos normes de production, notamment sur les questions alimentaires. « Sinon, on ne signera pas », lance-t-il. Et Pervenche Berès de rappeler qu'un tel traité n'est pas décidé par la Commission mais doit être voté par le Parlement, adopté par le conseil des ministres, puis ratifié par les Parlements avant d'être définitivement adopté. Un exemple qui montre que l'Europe, pour être plus convaincante auprès des Français a surtout besoin d'être davantage expliquée.