Entre les soutiens de Bruxelles en baisse, les protections en peau de chagrin du fait de l’OMC, la tendance à la diminution des prix du lait dans le monde, et la crainte de l’obésité chez les consommateurs, les producteurs cherchent à défendre une issue possible : la diversité des produits à forte typicité, comme les fromages. La filière française a une carte spécifique à jouer qui échappe à la logique de la banalisation. C’est ce qui est ressorti du congrès de la FNPL.
« Le prix du lait a encore été notre préoccupation majeure durant l’année qui vient de s’écouler », a déclaré Régis Chevallier, secrétaire général de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL). Jusque-là, le problème du prix ne se posait pas avec une telle acuité, mais avec la réforme de l’OCM laitière, Bruxelles soutient moins les marchés du beurre et de la poudre de lait, qui étaient les deux armatures du soutien de marché. Les conséquences risquent de se faire sentir sur les autres valorisations du lait. Il faut maintenant faire en sorte que la bagarre industrielle sur le beurre et la poudre de lait « n’écrase pas » le marché des produits élaborés, de grande consommation, produits laitiers frais et fromages. Un marché où se réalisent 70% de la valeur ajoutée de la production.
La libéralisation des marchés laitiers européens s’est déjà manifestée en 2005 par une réduction de 7,5% du prix d’intervention du beurre et de 5,3% de celui de la poudre de lait. Au 1er juillet 2006, de nouvelles baisses (respectivement 8,1 et 5,6%) attendent ces produits. Au total, la diminution sera de 25% et de 15% respectivement sur la période 2004/07. La Commission a par ailleurs réduit les restitutions aux produits laitiers, et diminué l’aide à l’écoulement de beurre pâtissier-glacier, débouché important pour l’équilibre du marché de la matière grasse du lait.
Accès au marché et baisse des prix mondiaux
Sur la scène mondiale, les cours du lait et de ses dérivés seront probablement plus bas à l’avenir et plus fluctuants, selon Erhardt Richarts, expert chez ZMP, organisme statistique allemand qui fait autorité dans le monde entier. La production mondiale de lait est passée de 541 millions de tonnes en 1995 à 627 (dont 527 millions de tonnes de lait de vaches) en 2005. Elle augmente de 1,3% par an, a ajouté Robert Brzusczak, directeur général de la filiale belge de Bongrain.
En outre, la négociation à l’OMC conduisant à réduire les aides à l’exportation et à augmenter le taux d’accès au marché dans le monde entier, les bas prix menacent de malmener les débouchés européens, notamment sur la fraction grasse du lait, la plus difficile à vendre. « Le risque est grand de voir nos marchés déstabilisés par des importations massives à bas prix et l’UE contrainte de procéder à une nouvelle réforme de la Pac, avec de nouvelles baisses de prix», explique une fiche de la FNPL sur les enjeux de l’OMC sur le lait. Au total, ce sont 300 000 tonnes de beurre excédentaires dans l’UE qu’il faudra écouler sur le marché intérieur ou transformer en produits finis pour l’exportation sur des marchés concurrentiels, selon Robert Brzusczak.
Le problème, pour la filière laitière, est qu’en Europe la consommation de produits laitiers par habitant n’augmente plus. Les consommateurs européens craignent le surpoids et la concurrence des pâtes tartinables d’origine végétale est rude.
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L’esprit gaulois rétif aux modèles hyper-intensifs
Quelle est la solution ? Sortir du système des quotas et ne laisser survivre que les producteurs les performants sur le plan des coûts de production ? C’est ce que fait le Danemark, où le nombre d’éleveurs laitiers est passé de 30 000 en 1985 à 10 000 vingt ans plus tard, et passerait à 3 000 en 2015. De même, un centre de production de 1,2 milliard de litres de lait annuels a été implanté au Nouveau-Mexique (États-Unis), en plein désert. Ce type de modèle est différent de la conception française, ont réagi les congressistes. Pour eux l’élevage répond à la fois à des objectifs locaux (emplois, équilibres économiques régionaux) et internationaux (exportation par des groupes multinationaux, mais assise sur un fort contenu d’image).
Certes, la tendance dominante dans le monde et dans l’Union européenne est à la hausse de la production de fromages, ce qui pourrait être un bon signe. Mais il ne s’agit pas des fromages au sens où on l’entend en France. « Rien à voir avec la culture du fromage. Ce qui est vendu sur le marché mondial est de la marchandise de masse, d’une autre nature que celle de vos spécialités», a indiqué Erhardt Richarts. Il s’agit de grands produits industriels (édam, gouda) qui n’apportent que peu de valorisation supplémentaire. Et pour lesquels la bataille des prix fait rage.
De fait, c’est de plus en plus le prix qui est le sésame capable d’ouvrir les marchés. La preuve, la poursuite du développement continu du hard discount en Allemagne, grand marché pour les Français et grand concurrent aussi. Ce développement « n’est pas un signal favorable pour les producteurs français », a reconnu Erhardt Richarts. Un signe d’autant moins favorable depuis que les index des prix français ont intégré une référence aux tarifs du lait à la production en Allemagne.
Cette tendance, où le prix est ce qui décide le consommateur à acheter, heurte « l’esprit gaulois » toujours en recherche de valorisation. « En allant sur le marché mondial, attention à ne pas niveler la qualité sur le standard, ce qui ne correspond pas à l’image de ce que les consommateurs attendent des produits français », a souligné Thierry Roquefeuil, secrétaire général adjoint de la FNPL. Dans le pays aux 400 fromages, « n’oublions pas que notre marché ne vaut que par sa diversité et ses terroirs », a-t-il conclu.