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Xavier Reboud, directeur de recherche Inrae « Explorer les interdictions ponctuelles de pesticides »

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En marge d’un colloque international dédié à la sortie des pesticides, le directeur de recherche de l’Inrae Xavier Reboud appuie la nécessité de fixer un horizon politique à la sortie des pesticides. Une trajectoire qui pourrait selon lui s’envisager de multiples façons, entre les interdictions strictes et les autorisations sans restriction, avec des objectifs différents en fonction des classes de molécules, ou encore en fonction des territoires, via les plans alimentaires territoriaux.

Le colloque qui s’ouvre à Dijon s’intitule « vers la sortie des pesticides ». Alors qu’Ecophyto prévoit une baisse de 50 % des utilisations, faudrait-il selon vous fixer un horizon de sortie en France ?

Pour les scientifiques, c’est maintenant une évidence qu’il faut travailler dans cette optique. La première fois qu’on m’a dit ça, j’ai pensé que c’était idiot. Je faisais le parallèle avec la médecine : comme les médicaments, nous utiliserons toujours des insecticides et des herbicides. Mais refuser de se fixer une ambition de sortie nous empêche cependant aujourd’hui de mobiliser les leviers majeurs alternatifs aux pesticides.

Au temps zéro, tous ces moyens alternatifs sont évidemment plus longs, plus chers, moins fiables. Mais on peut tout à fait renverser le slogan « pas d’interdiction sans solution ». Il n’y aura pas de solution, tant qu’aucune interdiction ne sera programmée par un calendrier. Ce signal est important pour se mettre en ordre de marche : changer en même temps la protection phytosanitaire, revoir le choix des variétés, réviser les objectifs de rendement, adapter les performances des installations de collecte et de transformation. Et c’est cela qu’on ne parvient pas encore à faire.

Quels sont aujourd’hui ces leviers pour les exploitations spécialisées en grandes cultures ?

La diversification, en premier lieu, mais plusieurs problèmes se posent concernant la disponibilité de variétés adaptées aux nouveaux usages, des conseils techniques adaptés ou l’organisation filières organisées. Des problèmes de filière se posent encore pour de nombreuses espèces, comme la caméline, la moutarde ou même la féverole. Il y a bien sûr aussi la génétique, avec des variétés couvrantes de blé, qui permettraient de se passer d’herbicides. Mais même celles qui font aujourd’hui 95 % des rendements des variétés dites élite sont négligées par les agriculteurs. Je pense également à des variétés tolérantes à la jaunisse comme la betterave britannique Jemina, qui n’a pas non plus trouvé son marché faute de répondre aux standards en termes de rendement.

Car une sucrerie qui a besoin de 25 000 ha pour fonctionner ne peut pas se permettre une baisse de 20 % de production, et il faut envisager des installations industrielles dédiées. La question se pose de la même façon sur la valorisation des espèces en diversification, qui ont besoin de leurs infrastructures de tris, de leurs silos, de leurs réseaux commerciaux. Au champ, on observe aussi ces effets de masse critique, que seules les logiques collectives permettent d’atteindre. Dans le vignoble, par exemple, le biocontrôle sur la lutte contre les papillons de la grappe, grâce aux phéromones, fonctionne mieux si plusieurs agriculteurs s’engagent localement. Partout, on bute sur cette difficulté. On ne peut parfois pas faire des petits pas, et la logique consistant à prôner le changement progressif a ses limites.

L’agriculture biologique est-elle aussi une solution ?

Les producteurs bio et leurs soutiens disent souvent que si l’on prenait en compte les coûts de dépollution, l’agriculture biologique serait jugée plus performante que l’agriculture conventionnelle. C’est une question de pondération, mais des travaux un peu anciens du BRGM montrent effectivement que pour 440 000 utilisateurs d’eau, l’agence de l’eau de la plaine d’Alsace dépense près de 23 millions d’euros en quinze ans pour lutter contre les excès de nitrates et de pesticides.

Sur un bassin de ce type-là, on voit que l’agriculteur bénéficie au fond d’une aide cachée. Certes, il achète son engrais et vend ses céréales au prix de marché. Mais la société prend dans le même temps en charge pour lui les coûts de dépollution du système. Or plutôt que de polluer-dépolluer, la logique voudrait qu’une forme d’action préventive, pourquoi pas par de la contractualisation, vienne limiter les pollutions. De fait, ce type de système existe à Vittel ou Volvic, ou dans les agences de l’eau. Mais personne n’a encore réussi à déployer ce type de stratégie en dehors des activités industrielles liées à la consommation d’eau, simplement pour respecter les nappes. La même logique peut prévaloir pour préserver la biodiversité.

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L’interdiction des pesticides pourrait-elle mettre en péril la sécurité alimentaire ?

Avec un système moins artificialisé par la fertilisation ad libitum et la protection phytosanitaire chimique, les systèmes sont bien sûr moins productifs. C’est ce qui donne lieu à ces discussions sans fin pour savoir si l’agroécologie ou l’agriculture biologique peuvent nourrir le monde. Des scénarios comme Tyfa ou Afterres montrent que de nombreuses sources de rattrapage existent. Jouer sur les pertes post-récolte notamment, qui sont de l’ordre de 25 à 30 %, permettrait de rattraper le manque à gagner en termes de production pour nourrir la planète.

L’autre piste serait de cultiver plusieurs espèces en même temps dans une seule parcelle, légumineuses et céréales par exemple. Si ces espèces sont bien choisies, et qu’elles n’ont pas la même profondeur d’enracinement, on peut produire facilement un cinquième de plus par unité de surface. L’association blé-pois permet notamment de dégager un reliquat d’azote pour l’année suivante, mais dès la première année le rendement du pois gagne aussi près de 20 %. Comme le blé tient les tiges du pois, celles-ci sont plus facilement récoltées par la moissonneuse-batteuse. Au final, s’il avait fallu cultiver ces espèces sur des surfaces séparées pour la même production, vous auriez eu besoin d’un cinquième de surface en plus. Théoriquement, avec deux espèces qui ne gênent pas, on produit deux fois plus par unité de surface. Chaque espèce s’est montrée moins gênée que si elle avait été cultivée avec elle-même.

Comment expliquez-vous les échecs de l’interdiction du glyphosate ou des néonicotinoïdes ?

Les deux situations sont radicalement différentes. Les effets environnementaux du glyphosate ne sont pas énormes, et ses effets sur la santé sont difficiles à mettre en évidence. La difficulté, ce sont les 8 000 t utilisés annuellement, qui font que nous sommes tous exposés. Supposons que le risque d’attraper un cancer soit de 1 pour 100 000, en phase avec ce que suggère l’Inserm, on ne peut pas mesurer le risque dans les cohortes d’agriculteurs, qui atteignent à peine 50 000 producteurs. En revanche, comme l’ensemble de la population est concerné, on pourrait atteindre 600 cancers supplémentaires par an, ce qui est loin d’être négligeable.

La toxicité des néonicotinoïdes est, en revanche, leur principale raison d’existence. C’est une famille de molécules qui a été spécifiquement développée pour qu’un tout petit peu de produit dans la semence puisse protéger l’ensemble de la plante dans tous les tissus. Il fallait donc que la plante soit rémanente dans l’environnement, qu’elle migre facilement dans les plantes, et qu’elle soit suffisamment toxique pour rester efficace en étant diluée. Quand elles ont été inventées, nous avons été nombreux à les trouver très pertinentes, parce qu’elles permettaient de réduire les épandages en protégeant juste la plante au plus près des besoins. Mais nous avons ensuite compris qu’une molécule comme la clothianidine, dont la demi-vie est de 3 000 jours, reste dans la parcelle pendant au moins vingt ou trente ans. Et pendant toute cette durée, cette parcelle n’a donc plus autant d’auxiliaires, et la chimie reste nécessaire. C’est exactement ce qui s’est passé en betterave : la première année sans néonicotinoïdes, en 2018, il n’y avait plus de régulation biologique, et les systèmes ont continué d’avoir besoin d’insecticides.

Comment faudrait-il selon vous organiser cette sortie des pesticides ?

Dans le système français, seules deux options existent : soit les produits sont interdits, soit on leur accorde une autorisation de mise sur le marché (AMM), mais l’utilisation est alors complètement libre moyennant de respecter les règles d’usage propres aux molécules. Je trouve intéressant la piste explorée au Luxembourg, qui peut accorder des autorisations une année sur deux seulement. L’année où les produits sont interdits, le secteur agricole doit donc travailler sur les alternatives pour les rendre plus efficaces et ainsi devenir crédibles. On pourrait aussi creuser la piste des autorisations au cas par cas par les préfectures, en fonction des alertes sanitaires. Entre tout interdire et tout autoriser, on pourrait en tout cas trouver un juste milieu avec des utilisations ponctuelles.

Une discussion pourrait être aussi lancée avec la profession pour envisager d’interdire en premier lieu les herbicides, dont on sait se passer en grandes cultures avec du travail du sol, ou les insecticides, dont l’agriculture biologique s’est déjà débarrassée. La définition d’objectifs sur des territoires assez grands permettrait également cette synchronisation entre la production et le reste de filière qui me semble nécessaire. La piste pourrait passer par les plans alimentaires territoriaux, avec des objectifs clairs, comme la restriction de certains produits sur les céréales, dans un principe de cahier des charges d’AOC généralisé à l’échelle d’un territoire pilote. Malheureusement, les objectifs environnementaux restent encore souvent en deuxième ou troisième ligne aujourd’hui dans les PAT par rapport à la question du mieux manger.

« Il n’y aura pas de solution, tant qu’aucune interdiction ne sera programmée »

« La logique consistant à prôner le changement progressif a ses limites »

« Entre tout interdire et tout autoriser, on pourrait trouver un juste milieu »