Journaliste pour Charlie Hebdo, auteur d'ouvrages volontiers polémiques sur l'histoire des pesticides et de l'industrie de la viande, Fabrice Nicolino vient de livrer un essai corrosif sur l'histoire de «l'industrialisation de l'agriculture»*, cheval de bataille de la Confédération paysanne.
Quel est l’objectif de cet ouvrage ?
Mon idée de départ, c’était de raconter à un vieux de la vieille ce qui lui est arrivé. Il est né dans une France où le monde paysan était puissant, diversifié, où il y avait des villages très actifs, des gens qui travaillaient dans le moindre vallon. Il a connu la civilisation paysanne, il ne se doutait pas qu’il s’agissait des dernières années de ce monde, car après la guerre tout s’est accéléré.
Vous vous défendez d’être nostalgique, mais on a tout de même l’impression, que, comme chez l'historien Fernand Braudel que vous citez, la disparition de la civilisation paysanne est, pour vous, un « crève-cœur ».
Je suis nostalgique de cette civilisation, mais pas des conditions de vie de nombreux paysans, des sols en terre battue dans les fermes, de la dureté au travail. Je pense que tout ça devait changer. Cette civilisation offrait à tous, par delà la dureté des temps, une place, certes pas toujours très enviable, mais remplie de relations sociales riches, de solidarité, de compréhension entre les hommes.
Dans cette histoire que vous racontez, il y aurait ceux qui ont défendu la cause «paysanne» et ceux qui l'ont trahie. Qu’est-ce qui sépare donc à vos yeux André Pochon de Michel Debatisse, qui sont issus du même moule de la Jac (jeunesse agricole catholique) ?
Ils sont tous les deux très modernistes, ils voulaient tous les deux changer l’ordre des choses. Je reconnais à Debatisse une sincérité, il était habité par des idées généreuses au départ. Mais il est devenu président de la FNSEA, puis ministre. Pochon est resté à la terre, sur sa ferme. Tous les deux voulaient dynamiter les structures d’antan, mais Pochon voulait rester dans le cadre de l’univers paysan, que les gens travaillent dans des conditions simples, sans avoir recours à tout ce que l’agriculture industrielle a produit. Debatisse a choisi de devancer le processus de modernisation, de disparition organisée des paysans. Entre les deux, mon choix est vite fait.
Vous reprenez une image de Fernand Braudel, des paysans quittant les campagnes comme « une armée en déroute ». Contre qui se battait cette armée ?
L’industrialisation de l’agriculture a été décidée, à la sortie de la guerre, et pour de bonnes raisons, par moins de cent personnes. On est loin de l’idéal démocratique. L’ennemi c’est ce petit groupe: des zootechniciens, des agronomes, des scientifiques, des paysans modernistes comme Debatisse, de technocrates comme Jean Monnet, commissaire au plan, Jean Fourastié qui a popularisé le mot productivité. Ce petit groupe se dit que l’agriculture française est arriérée, et que la période est très favorable au changement. Ce groupe s’est appuyé sur le plan Marshall, et ont alors déferlé en Europe des tracteurs américains, des produits nouveaux, engrais, pesticides, ça a été le point de départ de l’industrialisation.
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Vous semblez souhaiter que les paysans n'aient jamais «lâché» les campagnes, qu'ils y soient tous restés. Une partie d'entre eux ne devaient-ils pas nécessairement quitter le métier afin que les salaires des agriculteurs restants puissent coller à ceux de la population?
J'aurais été ravi à titre personnel que la civilisation paysanne ne lâche pas prise. Mais soyons sérieux, c'était une grosse machine de guerre, il y avait unanimité nationale. On ne pouvait pas réclamer des paysans de 1945 qu'ils aient été plus conscients que quiconque. Je ne vois pas sur quelles forces sociales et politiques les paysans auraient pu s'appuyer. En ce sens, je considère que c'était la seule voie possible, mais elle n'était pas souhaitable.
Comment définissez-vous l'agriculture industrielle? Braudel lui-même peine à définir l'industrie dans L'identité de la France.
C'est l'abstraction. Tout est transformé en une marchandise comme une autre, la terre, les animaux. L'industrialisation transforme des êtres réels en exploitants agricoles, qui deviennent d'une certaine manière des ouvriers dans une chaîne de fabrication.
C'est le passage d'un monde simple et complexe, à un monde complètement simpliste où personne n'existe vraiment, et qui obéit à des règles totalement autres.
L'industrialisation est aussi une grille de lecture utilisée par la Confédération paysanne. Je ne la trouve pas claire. N'est-il pas plus efficace de parler de la montée des capitaux investis en agriculture, ou de la montée de l'endettement pour décrire les 50 dernières années ?
Pourquoi avez-vous du mal avec l'agriculture industrielle ? N'est-il pas évident que l'on est passé de l'agriculture à l'industrie de l'agriculture, qui obéit d'autres règles ?
Propos recueillis par Mathieu ROBERT
* Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu'est devenue l'agriculture, éditions Les Échappés, 2015