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Industrie France – Allemagne : regards croisés

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À Cologne, l’Anuga vient de fermer ses portes. A cette occasion, Agra alimentation a voulu confronter le regard des représentants des industries agroalimentaires de part et d’autre du Rhin. Jean-Philippe Girard, président de l’Ania (association nationale des industries agroalimentaires), et Stefanie Lehmann, porte-parole de Christoph Minhoff, directeur général de la BVE (Bundesvereinigung der deutsche Ernährungsindustrie) se sont prêtés au jeu.

En Allemagne, quelles sont les attentes des industries agroalimentaires suite aux élections ?

Stefanie Lehmann : Nous considérons le résultat des élections comme approprié pour les besoins de l’économie allemande. Maintenant, les négociations en vue de la formation d’une coalition doivent aboutir à un résultat responsable. Pour l’industrie agroalimentaire, l’un des enjeux concerne la politique énergétique, afin de sécuriser l’approvisionnement de nos usines. Par ailleurs, nous refusons que l’Etat contrôle la consommation alimentaire ; le consommateur est politiquement mature et entièrement responsable de ses décisions d’achat.

Quelle appréciation porte l’Ania sur le différentiel de compétitivité de la France avec l’Allemagne ?

Jean-Philippe Girard : La question du coût du travail est importante. Il n'existe pas de salaire minimum harmonisé en Allemagne si bien que les Sociaux Démocrates voudraient en instaurer un autour de 8,50 euros de l'heure si une coalition venait à être formée avec la CDU-CSU d'Angela Merkel. Pour l’heure, on estime qu’un tiers des travailleurs dans l’agriculture et l’agroalimentaire ne touche même pas ce salaire. Au-delà, on constate qu’il y a en Allemagne une proximité entre l’Etat et les entreprises qui crée la confiance. En France, nous cherchons encore la façon de dialoguer alors que les Allemands sont déjà dans l’action. En Allemagne, les paroles sont suivies d’actes et beaucoup de choses sont plus simples qu’en France.

Quelle est la position du BVE sur la question du dumping social ?

SL : Nous demandons que des conditions d’emploi stable soient assurées. Dans notre secteur, 70 % des salariés sont couverts par des accords salariaux collectifs qui assurent un haut niveau de rémunération. Les entreprises sont très engagées dans la formation, ce qui permet un bon niveau de qualification des salariés. Tout cela doit être encouragé par un environnement stable.

Quelles sont vos attentes vis-à-vis du gouvernement français ?

JPG : Les dispositifs de soutien à l’export existent. Ils sont axés sur les primo-exportateurs et jouent la carte du collectif. Mais cela ne peut jouer qu’un rôle incitatif. Les dispositifs de soutien à l’export ne sont pas l’élément déclencheur. Pour exporter, il faut être compétitif et serein. Or, nous sommes sans cesse sous la menace d’une nouvelle réglementation et d’une nouvelle fiscalité. Qui va prendre en plus le risque de se lancer à l’export dans ce contexte ? Nous devons mieux soutenir et mieux accompagner nos PME qui sont l'activité et la vie de nos territoires.

Quel regard porte la BVE sur la France ?

SL : La France est un marché très important pour l’Allemagne. Dans l’agroalimentaire, c’est notre second marché à l’export. En 2012, les importations de produits alimentaires français ont atteint 4,4 milliards d’euros en Allemagne et les exportations vers la France ont atteint 4,9 milliards d’euros. Les consommateurs français apprécient les produits de qualité et les produits allemands sont qualitatifs. La France est un marché intéressant car les Français consacrent 13,5 % de leur budget à l’alimentation contre 11,5 % pour les Allemands, ce qui génère une situation très concurrentielle sur le marché allemand.

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Comment résumeriez-vous la conjoncture en Allemagne ? Et en France ?

SL : Les IAA allemandes résistent bien dans un contexte économique difficile, avec des coûts de production en hausse et une concurrence intense qui pèse sur les marges des entreprises. 32 % de nos ventes se font désormais à l’export, ce qui veut dire que les conditions de marché et le moral des consommateurs à l’étranger ont une influence grandissante sur la santé des IAA allemandes. Après un premier semestre stable, les industriels sont clairement optimistes pour les mois à venir.
JPG : La conjoncture est difficile avec une production industrielle en berne, même si l’agroalimentaire résiste mieux que d’autres secteurs. Nous risquons de finir l’année sur un recul de 1 % de la production en France. La balance commerciale se tasse et nous allons sans doute passer sous la barre des 9 milliards d’euros d’excédent commercial. Une entreprise dépose le bilan chaque jour, et la région Bretagne est très durement touchée.

Quels sont les atouts des IAA allemandes ?

SL : L’industrie agroalimentaire allemande emploie 555 000 personnes dans 6 000 entreprises, qui sont des PME à 95 %. Le chiffre d’affaires du secteur, qui est le quatrième secteur industriel allemand, a avoisiné 170 milliards d’euros en 2012. Le secteur peut compter sur sa qualité, sa sécurité et sa fiabilité et aussi sur une forte orientation client. Notre offre n’a jamais été aussi variée et sûre, avec 170 000 produits différents. La compétitivité de nos entreprises s’appuie sur une concurrence importante sur notre marché domestique et sur les exigences des consommateurs allemands. Le « made in Germany » est un gage de qualité demandé à l’international. Un des enjeux pour rester compétitif à l’avenir concerne l’engagement dans une démarche durable.

Et ceux des IAA françaises ?

JPG : L’agroalimentaire est la première industrie de France avec 160,9 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 495 000 salariés. Notre solde commercial est largement positif. L’activité n’est pas facilement délocalisable. Nous transformons plus de 70 % de la production agricole française. Nous avons aussi développé l’un des meilleurs systèmes qualité et traçabilité au monde, qui est reconnu. Enfin nous proposons une gamme très large. Les consommateurs ont deux fois plus de choix qu’en Allemagne par exemple. Et nous sommes présents sur l’ensemble du territoire.

Et leurs point faibles ?

SL : La croissance des industries agroalimentaires allemandes est tirée par l’export, notamment hors Union européenne. Le grand export ne pèse que 23 % des ventes à l’international, mais il a crû de 33,9 % en 2012. De fait, les barrières commerciales et les obstacles réglementaires dans des marchés clés créent de plus en plus de difficultés pour nos entreprises, particulièrement pour les PME. Sur ce sujet, nous avons absolument besoin d’un engagement politique fort.
JPG : Nous comptons de très nombreuses entreprises, 13 500. 97 % sont des PME, dont beaucoup sont petites, avec 73 % de TPE dans les adhérents à l’Ania. Or, il faut une taille critique pour innover, exporter et être compétitif. Nous avons un véritable enjeu de taille. Nous sommes aussi très dépendants de la grande distribution, ce qui met nos marges sous pression. Enfin, nous devons travailler sur notre image et notre attractivité. Regardez l’affaire de la viande de cheval… Un fraudeur, et c’est tout un secteur qui est éclaboussé.

Comment travailler sur cette image ?

JPG : J’aimerais que nos entreprises mettent davantage l’accent sur la fierté de produire en France, plutôt que sur la culture du chiffre. Les entreprises allemandes mettent en avant leurs collaborateurs et leur fierté de produire. Nous pourrions nous inspirer de cette communication très positive, d’autant que nous avons de belles histoires d’entreprises. Un autre élément de communication, c’est la nutrition. D’après les derniers chiffres de l’OCDE, nous avons 11 % seulement d’obèses en France, contre plus de 15 % en Allemagne et 34 % aux Etats-Unis. La diversité et la qualité de nos produits peuvent jouer un rôle dans la lutte contre l’obésité.