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PÉNURIE DE BLÉ DUR FranceAgriMer invite producteurs et industriels à travailler ensemble

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Mercredi 12 novembre, le conseil spécialisé « céréales » de FranceAgriMer a défini un plan d'action. Les mesures soutiennent la production à court et moyen terme. En attendant, les cours d'achat pour l'industrie continuent de grimper.

Les prix flambent. Alors que la tonne de blé dur s'échangeait à 275 € en juillet, son cours a grimpé à 353 € fin septembre, et à près de 450 € aujourd'hui. Xavier Riescher, en tant que président du syndicat des industries des pâtes alimentaires et de la semoule (SIFPAF), a tiré la sonnette alarme et a obtenu un rendez-vous avec les pouvoirs publics qui s'est tenu le 12 novembre dernier. La profession, représentée ce jour-là par son vice-président Bernard Skalli, p.-d.g. de Pastacorp Lustucru Rivoire & Carret, réclame une fluidification des marchés en amont pour éviter les logiques spéculatives. Le syndicat souhaite que les pouvoirs publics favorisent la culture du blé dur en accordant de meilleures subventions. Enfin et surtout, Xavier Riescher demande depuis plusieurs semaines que la hausse du prix de la matière première soit immédiatement répercutée conformément à la loi Hamon, qui prévoit l'obligation pour les distributeurs de renégocier les tarifs dans les deux mois suivant la forte hausse des cours.

À l'issue de la réunion, FranceAgriMer a rappelé que la loi Hamon s'appliquait bien en l'espèce. L'office agricole s'engage à accompagner sur trois ans la production et l'industrie pour qu'elles définissent ensemble des plans d'action concertés et durables, notamment de contractualisation. Les régions de production traditionnelles du Sud recevront 7 millions d'euros d'aides couplées de la future Pac. D'autres régions, comme le Centre, seront incitées et accompagnées dans la production de cette culture plus complexe et risquée de la culture du blé tendre.

FORTE INFLATION FACE À FAIBLES MARGES

Pour les industriels, la situation est critique. Pour Panzani France, le leader du marché, dirigé par Xavier Riescher, qui achète 500 000 tonnes de blé dur par an. Mais aussi pour tous les autres industriels comme Alpina-Savoie qui traite 60 000 tonnes de blé dur par an et qui dispose d'un outil de production de semoule utilisé à 60 % pour ses produits vendus en GD et à l'export (10 %), et 40 % pour d'autres producteurs de pâtes. « Aujourd'hui, nous travaillons avec nos clients pour réajuster les prix, explique Jean-Philippe Lefrançois, directeur général d'Alpina-Savoie, fabricant de semoules et de pâtes à Chambéry, dont l'entreprise réalise 44 millions d'euros de chiffre d'affaires. En attendant, notre trésorerie doit supporter la hausse des cours. Notre entreprise dispose d'un stock de couverture jusqu'à la fin de l'année. Le problème est mondial ».

La dernière crise de 2007 avait conduit cette société savoyarde devant le tribunal de commerce un an plus tard. En 2009 le groupe Galapagos prenait 70 % des parts à la famille Chiron et relançait l'entreprise. La situation reste tendue pour les producteurs de pâtes. « Le numéro un en Espagne est dans le rouge depuis deux ans, le numéro un en Allemagne perd de l'argent depuis trois ans. C'est partout comme cela en Europe », insiste Xavier Riescher. La France produit 241 573 tonnes de pâtes dont 15 % sont exportés. Le pays en consomme 512 465 millions de tonnes dont 60 % importés principalement d'Italie. La production et la consommation de couscous atteignent respectivement 88 000 et 87 000 tonnes dont 25 % échangés à l'international.

PÉNURIE MONDIALE

Le blé dur représente 75 % du prix de revient d'une pâte de qualité supérieure, hors, il manque 3 millions de tonnes de blé utilisable pour la production. L'industrie ne pourra être servie qu'à 80 % de ses besoins, prévoit le SIFPAF. A l'échelle mondiale, la production de blé dur représentera cette année 33 millions de tonnes alors que la consommation mondiale est de 38 millions de tonnes. Manquent 5 millions de tonnes qui seront compensées en partie par les stocks estimés à 2 millions de tonnes. A la différence du blé tendre qui s'appuie sur un marché à terme, celui du blé dur n'en dispose pas. Conséquence : ses stocks sont minimes.

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BAISSE DE PRODUCTION DURABLE

La France accuse une baisse des récoltes sur deux ans de 38 % passant de 2,5 millions de tonnes à 1,5 million de tonnes. Les intempéries pendant la floraison ont rendu plus du tiers du millésime 2014 inapte à la production de pâtes. « La hausse des cours pourrait favoriser la plantation de blé dur dans l'Hexagone cette année même si le montant des subventions chute de 40 €/ha cette année, en raison de la baisse des aides couplées », précise Pascal Madar, directeur général du Comptoir agricole du Languedoc, dans le Gard. La production européenne atteint 7 millions de tonnes contre 8 millions les années précédentes. Cette chute vient s'ajouter à une baisse des mises en culture depuis plusieurs années au profit de cultures plus rentables et moins fragiles comme le maïs dans le Sud-Ouest ou le riz en Italie. Les surfaces cultivées en blé dur atteignent leur plus bas niveau historique depuis 1945 dans la Péninsule.

Mais surtout, la moisson fut également mauvaise au Canada, qui assure les deux tiers des transactions mondiales. Pour la première fois depuis 20 ans, un tiers de la récolte n'atteint pas les standards de qualité requis pour faire des pâtes et sera déclassé en nourriture animale. Sa production n'a été que de 3,8 millions de tonne contre 6 millions l'année dernière.

LIVRER LES DISTRIBUTEURS

Cette crise rappelle celle de 2007 où les industriels n'ont pu livrer un temps les distributeurs ou à des prix très élevés. L'utilisation de blé tendre pour faire des pâtes leur reste interdite en France, en Italie et en Espagne. Les industriels d'Europe du Nord, d'Afrique et de Turquie pourraient intégrer plus de blé tendre dans la composition de leurs produits.

En France, les pâtes de qualité supérieure devraient voir rapidement leur prix grimper de 15 à 20 centimes le kilo, celle de certaines MDD rester stables. Quelques enseignes pourraient renoncer à poursuivre la distribution des références à leur marque ou s'approvisionner à l'étranger avec des produits moins qualitatifs. La Turquie, complètement absente du marché français il y a deux ans, exporte des produits à bas coût. Ses ventes atteignent 300 000 tonnes en France. Les concertations promises éviteront-elles les crises futures ? L'histoire le dira. Emmanuel Brugvin