Avant de lancer le campus Hectar avec Xavier Niel, Audrey Bourolleau a travaillé avec l’association Matrice au lancement d’une formation agricole d’entrepreneuriat en agriculture, en janvier. Un premier ballon d’essai que cette structure parisienne, issue de l’Ecole 42, compte poursuivre de son côté, avec pour objectif 80 personnes formées en 2022. Pour son directeur général, François-Xavier Petit, sa formation répond au manque d’une approche centrée sur les "produits" dans l’offre actuelle de parcours d’installation en agriculture.
Qu’est-ce que Matrice, et comment en êtes-vous arrivés à créer une formation agricole ?
Matrice est une association qui se définit comme un institut d’innovation technologique et sociale. Nous agrégeons quatre activités dans un même lieu : des dispositifs d’innovation pour les entreprises/acteurs publics, que ce soit par les traditionnels accélérateurs de start-up ou par des laboratoires d’innovation ad hoc, comme récemment l’Assemblée nationale ou PSA. Nous travaillons aussi sur des approches de transferts technologiques avec des instituts de recherche (CNRS, CEA…) ; des dispositifs de formation aux métiers du numérique, et une résidence artistique. Nous avons une vocation généraliste, toujours sur des sujets technologiques et très proches des sciences humaines.
Récemment, nous nous sommes dits que nos compétences destinées aux entrepreneurs pourraient être utiles à de nouveaux publics, comme l’agriculture ou l’artisanat. L’exploitation est aussi une entreprise. En parallèle de connaissances en agroécologie, nous apportons surtout une approche nouvelle, très entrepreneuriale et centrée sur le produit. En effet, en analysant le secteur, on peut se demander si les problèmes économiques des paysans ne viennent pas, outre du rapport de force avec la grande distribution, mais aussi en partie d’un manque d’approche entrepreneuriale ? On sait que la moitié des agriculteurs n’ont pas formalisé de business model, ou connaissent mal leur coût de revient dans toutes ses composantes.
Notre intérêt pour l’agriculture est aussi lié à notre approche militante de l’entrepreneuriat et du numérique, notre vocation d’association à impact. Nous prônons un numérique responsable, qui pense son impact sur la société, et va par exemple dans le sens d’une relocalisation des activités. Nous pourrions très bien travailler à extraire simplement de la valeur du secteur par la collecte de données, mais nous voulons produire du vivant, de la négentropie, au sens donné par Bernard Stiegler, c’est-à-dire contribuer à fabriquer des organisations, des réseaux. C’est ça aussi le numérique, ce n’est pas que de la donnée.
Quel est le contenu de votre formation, qui ressemble beaucoup à ce que va proposer Audrey Bourolleau avec Hectar ?
Nous avons fabriqué ce premier parcours de six mois, mi-incubation, mi-formation destiné aux porteurs de projets agricoles. Il a débuté en janvier et rassemble actuellement une quinzaine de porteurs de projets, surtout venus d’Ile-de-France, mais pour des projets implantés dans toute la France. Nous avons développé cette première version en partenariat et en co-financement avec Audrey Bourolleau, ce qui a aussi contribué à avancer sa réflexion sur son projet Hectar. Nous avons des liens forts – Matrice est née au sein de l’école 42 fondée par Xavier Niel, mais est une structure autonome –, mais avons des publics et des cibles un peu différents. Nous sommes davantage tournés vers les porteurs de projets qui s’installent, l’agriculture urbaine, les petites fermes, mais aussi les enfants d’agriculteurs qui veulent poursuivre l’exploitation différemment et toute autre personne qui désire changer de vie en s’orientant vers la terre.
Nous aurons formé cette année une quarantaine de personnes, et nous en visons quatre-vingt l’an prochain. La formation est mi-présentielle, mi-distancielle. C’est important car nous tenons à créer des promotions, avec l’esprit de solidarité et de réseau qui va avec. Les porteurs de projet s’apportent ainsi des connaissances et de la camaraderie, ce qui est un renfort important dans la conduite de projets.
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Nous ne sommes pas une formation agronomique, nous venons ensuite, comme un apprentissage de la façon d’encapsuler ces compétences dans un projet entrepreneurial et agro-écologique. Nous voulons appliquer cette culture venue des start-up à des projets agricoles. L’idée est de travailler dans nos ateliers sur son propre business plan, sa propre approche produit. Dans les parcours actuels, il y a une forme de manque dans la capacité à innover, à penser ce que l’on fait comme un produit, à avoir une approche centrée sur les utilisateurs et les expériences. Cette pensée "produit" nous apparait comme trop absente des parcours actuels.
Est-ce que l’on pourrait parler de formation au marketing ?
Le terme est un peu désuet et associé aujourd’hui à l’idée de cache-misère. Nous sommes sur une approche très complète, qui peut impliquer d’aller jusqu’à changer la façon de produire. Nous cherchons à développer une forme de cohérence chez les porteurs de projet. Pour les consommateurs, il sera plus naturel d’écouter un agriculteur qui porte un discours sur ce qu’il fait, que de se fier uniquement à un packaging. C’est pourquoi, dans notre formation, nous avons souhaité apporter des modules de philosophie, d’anthropologie. Nous interrogeons par exemple nos apprenants sur leur rapport à la nature, pour les amener à se positionner eux-mêmes sur ce qui est pour eux naturel, artificiel, sauvage…
Quel est votre business model ?
Nous souhaitons rendre nos formations gratuites pour ceux qui les suivent, comme cela a été le cas pour cette première session grâce notamment à nos fonds propres et aux moyens d’Hectar. Nous réfléchissons à plusieurs sources de financement, qu’elles soient publiques, privées, ou liées à la formation professionnelle.
Matrice est une association de loi 1901, dont le financement est assuré à 20-30 % par des fonds publics, dont ceux du Programme d’investissement d’avenir (PIA), de la Région ou de l’Europe, et 75 % de financements privés, en majorité grâce aux laboratoires d’innovation à destination des entreprises.