L'Ademe a publié son étude sur le gaspillage alimentaire qui permet de dresser un état des lieux de la situation en France. Chaque année, c'est 10 millions de tonnes de produits alimentaires qui finissent à la poubelle, soit une valeur théorique de 16 milliards d'euros qui partent au caniveau. Si chaque acteur de la chaîne alimentaire est responsable à son niveau de l'amont à l'aval, l'étude montre que c'est aussi ensemble, avec de nouvelles initiatives et de nouvelles organisations au sein des filières, mais aussi de nouvelles pratiques alimentaires, que des solutions pourront être trouvées pour réduire les pertes et le gaspillage, en plus des initiatives privées ou publiques qui existent déjà.
Le gaspillage alimentaire, même s'il n'est pas nouveau, est un sujet toujours d'actualité. Rappelons que la France s'est engagée à réduire de moitié le gaspillage alimentaire d'ici 2025 dans le cadre du Pacte National de 2013. Et une loi a été promulguée en février 2016, suite au rapport de Guillaume Ga-rot, ancien ministre délégué à l'Agroalimentaire et député de la Mayenne, afin de mieux encadrer certaines mesures (Agra Alimentation du 11 février 2016). Dans le cadre de ses missions, l'Agence de l'Environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe) vient de réaliser une étude portant sur « l'état des lieux des pertes et gaspillages ». Rendue publique le 26 mai, cette étude montre où se situe le gaspillage alimentaire filière par filière et permet ainsi d'identifier les leviers de progression de chacun à son niveau et ensemble. À cette occasion, l'Ademe a lancé la campagne nationale de sensibilisation « Ça suffit le gâchis ! » afin « d'impliquer les consommateurs, entreprises et collectivités dans la lutte contre les pertes et gaspillages alimentaires, et de redonner de la valeur aux aliments », indique-t-elle.
Les résultats de l'étude sont basés sur le recueil de données auprès de 570 acteurs intervenant dans les différentes filières qui ont ensuite été croisées et recoupées.
DIX MILLIONS DE TONNES DE PRODUITS ALIMENTAIRES PERDUS
Au final, toutes les filières et acteurs confondus, pas moins de dix millions de tonnes de produits sont perdus et gaspillés pour l'alimentation humaine, dont une petite partie seulement, (moins de 2 millions de tonnes, soit moins de 20 % des pertes) est valorisée en alimentation animale. La valeur commerciale de ces pertes et gaspillages est évaluée à 16 milliards d'euros, « soit 36% du budget dédié au paiement des intérêts de la dette française », note l'Ademe. Cette valeur exclut d'éventuelles valorisations réalisées par les acteurs en alimentation animale, énergie (méthanisation) ou compost. De même, « cette valeur est théorique dans la mesure où la réduction des pertes et gaspillage pourrait nécessiter des actions ayant un coût direct (investissement, temps humain pour mettre en place des actions de réduction, communication) ou indirect (pertes d'activités pour un secteur du marché par exemple, dans le cas d'un commerçant qui diminuerait son offre pour réduire ses pertes et gaspillages) qui n'a pas été étudié », explique l'Ademe. L'agence indique que des travaux devraient être lancés prochainement afin de déterminer « les conséquences économiques et en termes d'emplois d'une réduction de moitié du gaspillage alimentaire d'ici 2025 ».
En attendant, l'impact carbone de ces 10 millions de tonnes d'aliments gaspillés est évalué à 15,3 millions de tonnes équivalent CO2, « soit 3 % de l'ensemble des émissions de l'activité nationale (les émissions de la France sont de 491 Mteq CO2, données 2013) ou encore 5 fois les émissions liées au trafic aérien intérieur », selon l'Ademe.
QUI GASPILLE, COMMENT ET QUOI
Sans surprise, que l'on soit une entreprise ou un particulier, dès lors lors qu'il y a gaspillage, il y a perte financière. Pour autant, « au regard des poids de produits achetés et/ou vendus, la part de produits perdus et gaspillés est faible. Elle varie entre 3,3 % (pour la distribution) et 7,3 % pour la consommation », indique l'étude. Le poids des pertes et gaspillages est en quelque sorte dilué à chaque étape et paraît donc infime. Pour le consommateur à domicile par exemple, cela représente d'après l'étude 29 kg/pers./an, représentant environ 30g/repas/convive en tenant compte de la préparation, des restes de repas et de ce qui est jeté, y compris les liquides en dehors des repas. Mais au final, ces parts même minimes individuellement finissent par peser, d'autant qu'elles concernent tous les acteurs à tous les niveaux. En tête, les pertes en poids sur la phase de consommation représentent un tiers des pertes et gaspillages, soit 50 kg par personne et par an. (CF graph : Répartition des pertes et gaspillages en poids). Les producteurs arrivent juste derrière avec des pertes en poids (32%) plus importantes que celles des autres acteurs. Un phénomène qui s'explique par le fait que les poids en amont sont plus importants. « Il est donc préférable de prendre en compte le taux de pertes et gaspillages (plutôt que les poids) si l'on souhaite rendre compte du rôle relatif des acteurs », recommande l'Agence. Au constat, on gaspille plus au restaurant que chez soi, c'est-à-dire quatre fois plus. Un chiffre qui devrait permettre de soutenir le développement des « doggy bag », une pratique encore peu répandue en France, hormis quelques initiatives dans quelques restaurants (Agra Alimentation du 17 décembre 2015). Mais aussi permettre de repenser la structuration de l'offre en restauration, selon l'Ademe.
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Par grandes masses de produits (étude de 28 filières représentant plus de 90% de la production alimentaire française), l'étude a également montré que le consommateur gaspille essentiellement des produits « périssables », alors que les produits « saisonniers » le seront plutôt au niveau de la production, en raison des difficultés d'adaptation des marchés aux aléas de production et que les produits transformés sont surtout gaspillés au niveau des phases amont, lorsqu'il faut « rendre le produit consommable par le consommateur final » (cf graph : Evaluation globale des pertes et gaspillages pour l'alimentation humaine-toutes filières).
RÉFLÉCHIR ET CHANGER ENSEMBLE
Quant à la valeur théorique des pertes et gaspillages, elle correspond à plus de 40 % à l'étape de consommation, « ce qui s'explique facilement par l'augmentation de la valeur du produit au fil de la chaîne (coût du transport, de la transformation, de la vente, en y intégrant la publicité… », explique l'Agence.
Par habitant, les pertes et gaspillages générés au stade de la consommation représentent environ 108 € par an et « 240 € par an et par personne si l'on considère l'ensemble des pertes et gaspillages générés tout au long de la chaîne rapporté à la population française ».
Tout en dressant un inventaire des différentes initiatives engagées pour réduire le gaspillage tant en amont que du côté des transformateurs et des distributeurs, mais aussi de la restauration collective et des consommateurs eux-mêmes, sans oublier des mesures transverses de type Regal, l'Ademe constate que « c'est lorsque les actions des uns permettent de réduire les pertes et gaspillages des autres que les actions deviennent particulièrement intéressantes car l'ensemble de la chaîne alimentaire est structurellement modifié ». C'est dans une approche commune du problème que des solutions peuvent encore être trouvées, en incluant l'amélioration des systèmes de production, mais aussi des pratiques alimentaires, recommande l'Ademe, ainsi que par un travail plus global vers « une alimentation durable ». Et heureusement aujourd'hui la lutte contre le gaspillage alimentaire est devenue la norme, parce que la pression sociétale est forte.
L'enjeu de la lutte contre le gaspillage alimentaire a favorisé l'émergence de nombreuses initiatives privées. En voici deux exemples parmi de nombreux autres. Ainsi, Comerso se présente comme une solution clé en main pour les entreprises donatrices. Elle compte une centaine de clients, à 80 % des distributeurs et à 20 % des entreprises. A charge pour cette start up de trouver les associations susceptibles de recevoir le don. Comerso « née il y a trois ans pour combler un vide, précise le président et co-fondateurs Pierre Yves Pasquier est la seule entreprise en France à proposer prendre en charge le don de A à Z ». La société récupère les denrées alimentaires (90 % des produits, le reste en produits d'entretiens) à durée de vie courte (frais, DLC courte, DLUO proche), les livre à des associations de manière sécurisé et assure la collecte des attestations fiscales*. Les camions frigorifiques qui assurent le transport des produits sont équipés d'un process de traçabilité qui permet de garantir le respect de la chaine du froid tout au long de la prise en charge des denrées. Implanté dans la région Ouest, Comerso travaille avec le réseau Envie, qui dispose d'une flotte de 12 camions et travaille avec des chauffeurs en réinsertion. La société a pour objectif d'être présent sur toute la France et envisage même de se développer à l'étranger. Les dirigeants finalisent une levée de fonds pour poursuivre le développement de Comerso. De son côté, la société Phenix (36 salariés) s'est créé avec l'objectif de « réduire le volume des déchets quel que soit le produit », explique Baptiste Corval, l'un des cofondateurs. L'alimentaire représente 70 à 80 % des volumes traités. Phénix qui travaille avec la plupart des entreprises de la distribution offre un panel de services, allant de l'analyse, à la mise en place d'un réseau d'association ou de destockeurs, en passant par de la formation en interne, tout en offrant un accès à leur plateforme web, qui met en lien l'offre et la demande. La société a procédé à deux appels de fonds depuis sa création en 2014 pour un montant total de 2,4 millions d'euros, auprès de fonds IFR essentiellement. La start up dont la volonté à terme est de mutualiser plusieurs services a décidé de s'attaquer à l'international, « le Portugal, l'Espagne et l'Italie dans un premier temps » explique Baptise Corval. Après un chiffre d'affaires de 700 000 euros l'an dernier, Phenix vise 2 à 2,8 millions cette année. * crédit d'impôt de 60 % de la valeur HT du don
L'étude de l'Ademe : http: //www.ademe.fr/etat-lieux-masses-gaspillages-alimentaires-gestion-differentes-etapes-chaine-alimentaire