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Gestion, agroécologie... les nouveaux besoins de la formation agricole

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« S’il y a un état d’urgence sécuritaire, il y a aussi un état d’urgence économique et sociale », a rappelé François Hollande, lors de ses vœux pour 2016 avant d’annoncer un plan de formation massif destiné à contribuer à la réduction du chômage. Les agriculteurs, en pleine crise agricole et à la limite, pour certains, de la faillite, feront-ils partie de ces fameuses « 500 000 personnes de plus qui seront accompagnés vers les métiers de demain » ? La question de la formation des agriculteurs se pose bel et bien. Qu’elle soit continue, initiale ou par apprentissage, qu’elle concerne les exploitants ou les salariés, jamais le besoin de formation n’a été aussi grand dans le monde agricole.

« Le système scolaire est tout à revoir ! On forme des techniciens et pas des chefs d’entreprise », s’est exclamé Raymond Vial, président de la Chambre d’agriculture de la Loire lors du colloque Agriculture et Capital organisé par l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture, le 1er décembre. Un constat sans appel malheureusement partagé par la profession. « C’est l’ouverture d’esprit dont on a besoin ! », s’inquiète-t-il. Il constate également que les jeunes agriculteurs de 35-40 ans, avec un parcours hors agricole, « ont la capacité d’acquérir rapidement la technique ». Le problème pour les jeunes d’aujourd’hui est donc bien d’acquérir l’esprit d’entreprise. Christophe Perrot, économiste à l’Institut de l’élevage, lors du colloque « Territoire et élevage », organisé par l’Académie d’agriculture de France, le 13 novembre émettait les mêmes interrogations, notamment vis-à-vis des producteurs de lait. Il « doute sur le niveau de formation » des agriculteurs de demain. « Un jeune de 18 ans après un bac pro et en ayant été apprenti sur la ferme de son père est mal armé face au contexte économique qui l’attend ». Joris Miachon, jeune agriculteur titulaire d’un BTS et récent maître d’apprentissage mais également responsable de la section jeune à la Coordination rurale, reconnaît que, longtemps, la formation agricole « a été une voie de garage » pour les jeunes rétifs aux études. Son apprenti en CAP agricole « ne sait pas bien pourquoi il est là ! ». Il trouve « décevant » que les agriculteurs n’aient « pas donné envie à leurs enfants de reprendre l’exploitation ». Une réalité qui dure depuis des dizaines d’années. Bien au contraire, la réussite pour des parents agriculteurs, c’était de voir leurs enfants partir vers des métiers plus rémunérateurs et à la ville.

Un métier de plus en plus complexe

Aujourd’hui, la donne s’inverse, le métier d’agriculteur se complique dans un contexte de volatilité accru, de développement du numérique et d’agrandissement des structures. « Les données économiques sont complexes, en plus des données techniques », reconnaît Nicolas Nouail, proviseur du lycée agricole de Pixérécourt (54). Pour preuve, « le niveau d’étude à l’installation s’élève », observe-t-il. « Quel est le bon niveau aujourd’hui pour s’installer ? », une vraie question qui interroge aussi la profession puisque selon un interlocuteur, « aujourd’hui, si un certain nombre de diplômes offrent la capacité à s’installer, des interrogations existent quant à élever ce niveau ». Nicolas Nouail se veut rassurant : « Les référentiels des BTS, bac pro… sont en perpétuelle évolution ». Le 6 janvier, une vidéo de Michel Lévêque, sous-directeur des politiques de formation et d’éducation (DGER), postée sur le site du ministère de l’Agriculture aborde le concept d’« innovation pédagogique » : « C’est un projet d’établissement ou un projet d’une équipe pédagogique pour répondre à un besoin ou à une difficulté », comme « le décrochage scolaire » ou la rencontre entre élèves de cursus différents. Il donne une image en perpétuelle évolution de l’enseignement initiale, un enseignement qui représente tout de même 31 % du budget du ministère pour 2016. Nicolas Nouail conforte cette impression : « Nous avons un système de formation avec des modèles de fonctionnement d’exploitation innovants ». La ferme de Pixérécourt est aussi « un support de formation », selon lui, avec « une réduction des intrants, le développement de l’agroforesterie, l’utilisation du croisement entre animaux ». Il précise bien que « nous ne sommes pas dans le modèle mais dans un modèle », que les enseignants utiliseront en lien avec les élèves pour évaluer les performances techniques et économiques. L’établissement a eu la volonté depuis une dizaine d’années d’adapter le système de production à l’environnement. Un choix également politique car comme le rappelle Nicolas Nouail, « nous avons aussi le devoir de porter ce message ». Il cite en exemple la possibilité de convertir l’exploitation au bio et les réflexions que cela induit : « Quel message souhaitons-nous porter ? ». Si le centre de formation de Pixérécourt a fait des choix en avance sur son temps, tous ne l’ont pas fait.

La formation agricole peine à faire sa révolution

Christophe Perrot compare volontiers l’évolution de la formation agricole avec celle de la fiscalité : « La fiscalité agricole a énormément de mal à évoluer dans un contexte de volatilité des cours. Il y a une inertie phénoménale. La formation agricole, c’est encore pire ! ». Il continue : « L’idée générale qui circule, c’est que l’on forme des producteurs de lait. Ils savent très bien ce qu’est un animal », mais côté « business plan, anticipation de la volatilité ou plan de financement », ce n’est pas du tout leur tasse de thé, au point que « j’ai entendu dire que la crise de l’élevage avait un impact plus fort en France du fait de ce manque d’intérêt à la gestion et au plan de financement ». Il dénonce aussi « un problème d’autonomie décisionnelle. Cela prend du temps de chercher de l’information et les jeunes préfèrent être sur leur tracteur ou en salle de traite ». Interrogé sur la formation continue, Joris Miachon estime que les agriculteurs « ont l’impression de donner purement et simplement de l’argent à un organisme de formation. Cela a été le cas par exemple pour Ecophyto. » Il reste perplexe face à la multitude de formations proposées. La formation est effectivement aussi un marché lucratif qu’organismes de conseil, chambres d’agriculture, centres de gestion, centres de formation pour adultes se partagent. Nicolas Nouail reconnaît que la concurrence est rude, mais « il faut rester suffisamment intelligent pour qu’elle soit saine ». Il prône le partenariat. « C’est un monde petit et nous avons tout intérêt à coordonner nos efforts », estime-t-il.

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Des formations longues et progressives ailleurs en Europe

« Beaucoup de pays européens ont une formation longue et progressive, comme au Danemark ou au Pays-Bas », observe de son côté Christophe Perrot, toujours dans le secteur laitier. « Les jeunes sont obligatoirement salariés à l’étranger. Bon nombre vont en Nouvelle-Zélande par exemple. Aux Pays-Bas, on dit que les producteurs sont des ingénieurs et au Danemark, ils ont tous un bac + 3 », continue-t-il. Les jeunes s’installant après un autre parcours professionnel « ont été les premiers à abandonner le métier pour se reconvertir avec la crise. Ils sont plus enclins à remettre leur choix en cause s’ils sont en échec. Ils cherchent surtout à être leur propre patron », constate-t-il. Dans ce sens, leur insertion dans de grosses structures associatives comme les GAEC peut poser problème. « On entend dire qu’il y a un fort turn-over dans les GAEC. […] C’est une forme de fragilité de ces structures d’ailleurs. Si à l’étranger, une grande ferme laitière, c’est un patron et des salariés, cela existe très peu en France. » Il note également que ces jeunes « ne sont pas forcément bien reçus dans le milieu alors que les responsables professionnels déplorent le manque de managers dans la profession. Ceux qui ont plus de distance avec le secteur ne s’insèrent finalement pas si facilement ! ».

L’apprentissage à… bac + 4

Lors de ses vœux, François Hollande a également abordé le thème de l’apprentissage : « Les filières de l’apprentissage seront largement ouvertes. Je fixe l’objectif qu’aucun apprenti ne soit sans employeur et qu’aucun employeur ne soit sans apprenti ». Seulement, Joris Miachon comme d’autres déplore que les filières d’apprentissage en agriculture ne forment finalement… pas ! « L’apprenti, encore récemment, ne pouvait même pas utiliser un escabeau, comment voulez-vous qu’il apprenne le métier ? ! », s’exclame-t-il. Arboriculteur, il cite en exemple le sécateur électrique, inutilisable pour l’apprenti, pourtant outil indispensable dans son futur métier. Il constate que finalement « ces parapluies » de législation pour protéger l’apprenti sont un frein puissant à leur formation et recrutement. Peu utile sur l’exploitation à moins de transgresser les législations et coûteux en temps, l’apprenti ne ferait pas rêver les employeurs dans ces conditions. Nicolas Nouail constate par contre que « les formations supérieures par apprentissage se développent énormément » comme les licences professionnelles ou les masters. D’après lui, « il est effectivement beaucoup plus simple d’avoir un employeur à bac + 3 ou 4 que pour un CAP ou un bac pro ». De là à n’imaginer que des agriculteurs avec des bac + 5 (1) ? Une réponse délicate pour beaucoup… « Il y a de la place pour tout le monde » estime Joris Miachon avant de conclure avec le sourire : « Il faut surtout donner envie ! »

(1) Lire aussi l’article « L’enseignement supérieur agricole français se concentre » dans la rubrique Ruralité de ce numéro.