En Argentine, le nouveau cadre réglementaire des biocarburants a de facto réduit de moitié la part du marché intérieur affectée au biodiesel. Une décision qui devrait affecter fortement l’un des co-produits des biocarburants argentins, la glycérine, qui connaissait un succès croissant à l’export.
Sale temps pour les bioénergies, en Argentine : le nouveau cadre réglementaire dit de promotion des agro-carburants, décrété en juillet et en vigueur jusqu’en 2030, a réduit leur place à la portion congrue dans la matrice énergétique du pays sud-américain. Le gouvernement d’Alberto Fernández démontre ainsi, une fois de plus, qu’il parie davantage sur les gisements fossiles schisteux de Vaca Muerta, en Patagonie, que sur la transformation industrielle possible des quelque 150 millions de tonnes de grains et des 244 Mt de ressources fourragères qui sont produites chaque année sur la moitié nord du pays.
Quinze ans après la première loi argentine des agro-carburants (2006), le décret de promulgation de la nouvelle loi rabaisse le taux d’incorporation obligatoire de biodiesel au gasoil de 10 % à 5 % ; et le taux de mélange de l’éthanol à l’essence (là aussi, vendu à la pompe) de 12 % à 9 %. Ce décret signifie la fin de tous les projets de futures usines. Pour les 55 usines d’agro-carburants qui fonctionneraient actuellement en Argentine, le marché intérieur paraît soudain petit. Celles tournées vers l’export ne sont guère plus assurées de leurs débouchés, étant eux aussi des marchés hyper-regulés et dont la demande est aléatoire.
Un des sous-produits du biodiesel connaissait, lui, une franche expansion : c’est la glycérine, dont la multiplicité d’usages en pharmacie, cosmétique et alimentaire, en ont fait un succès à l’exportation. « Dans une fève de soja, on trouve de quoi s’alimenter, se déplacer, mais aussi de quoi se laver les dents, c’est incroyable ! », s’enthousiasme Víctor Castro, le directeur de l’association des fabricants de biodiesel d’Argentine (Carbio). Selon lui, le chiffre d’affaires annuel réalisé à la douane par ce produit vendu en brut ou raffiné a approché les 100 millions de dollars en moyenne sur la période 2017-2019. « 100 millions de dollars en partant de zéro, dix ans plus tôt, à l’époque où ce sous-produit signifiait un coût car il fallait le recycler », rappelle Víctor Castro.
Une demi-douzaine de raffineries de glycérine
Ces dernières années, une demi-douzaine de raffineries de glycérine ont été construites dans la région de Rosario : celles de T6 (AGD et Bunge) et de Renova (Glencore et Vicentín), qui sont des joint-ventures de multinationales ; et celles de petits producteurs de biodiesel qui ont vu le filon. Eux aussi ont édifié leur raffinerie sur les berges du fleuve Paraná, telles que Glycofarma (groupe Bolzán) à Nogoyá et Bojagro (groupe Bahía Energía) à Ramallo. Car tous exportent par fret maritime la quasi-totalité de leur glycérine.
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« Nous avons inauguré notre raffinerie de glycérine de type USP (pure à 97 %), il y a un an. il faut compter une tonne de biodiesel pour obtenir 100 kg de glycérine, rappele Juan Ignacio Bojanich, le directeur de Bojagro. Nous en produisons actuellement 3 000 tonnes par mois et pour cela nous devons acheter de la glycérine brut à d’autres fabricants de biodiesel », indique-t-il. Sa société exporte la glycérine raffinée en Asie et au Mexique à des clients comme Colgate. "Et aussi vers Rotterdam et les ports d’Espagne via notre broker spécialisé, le français HBI", poursuit-il. Le groupe Bahía Energía a le projet de construire en Europe une unité de production de monopropylène glicol [MPG], un produit à forte valeur ajoutée issu de la glycérine qui est utilisé, entre autres, dans la construction aéronautique.
L’engouement du secteur privé pour la glycérine de soja n’est a fortiori pas partagé par le gouvernement d’Alberto Fernández. « Il n’y aura pas de boom de la glycérine parce qu’il n’y aura pas de boom du biodiesel », résume une source du privé. La production argentine de biodiesel avait atteint un pic de 4,3 millions de tonnes en 2014, elle s’est maintenue à 2,8 Mt en 2017, puis a dégringolé à 1,1 Mt en 2020, selon elle. Un volume similaire est attendu pour 2021. Ce qui ramènerait la production argentine de glycérine à 100 000 t/an, soit environ moitié moins qu’il y trois ou quatre ans. Les bio-énergies ont décidément du plomb dans l’aile en Argentine. La filière du biogaz agricole, elle aussi, se retrouve au point mort.
La petite vague de projets de biodigesteurs engendrée de 2016 à 2019 avec la promotion du biogaz dans le cadre du programme Renovar du gouvernement de Mauricio Macri est aussitôt retombée. Les quinze biodigesteurs qui tournent aujourd’hui sur l’ensemble du territoire argentin sont raccordés au réseau électrique local, mais aucun ne l’est au réseau gazier. Ils perçoivent un prix avantageux garantis par l’État argentin pour vingt ans. Mais plus aucun contrat de ce type n’a été souscrit depuis trois ans.