Cristal Union a voulu mettre un terme définitif « aux rumeurs qui agitent la plaine » depuis plus de six mois sur un éventuel rapprochement avec Tereos. Devant la presse et plus d'une centaine d'invités, Olivier de Bohan, président du conseil d'administration, et Alain Commissaire, directeur général, ont rappelé que leur groupe agro-industriel était étranger au monde des agro-financiers. Ils ne partagent pas l'analyse développée par Tereos dans son courrier adressé aux administrateurs de Cristal Union et estiment impensable le rapprochement des deux groupes.
Entre Tereos et Cristal Union, la guerre des communiqués s'est déplacée sur le terrain. Plus précisément à Sainte-Emilie (80), en plein cœur de la zone betteravière la plus productive de France. Saisissant le prétexte du lancement officiel des travaux de la nouvelle chaudière à cogénération de la sucrerie de Sainte-Emilie (80) le 12 juin, les dirigeants de Cristal-Union ont expliqué longuement les raisons de leur refus catégorique d'un éventuel rapprochement avec Tereos devant la presse et plus d'une centaine d'invités, parmi lesquels des présidents de section et administrateurs de Cristal Union, élus locaux et partenaires. « L'ensemble du conseil d'administration de Cristal Union a unanimement rejeté la proposition de Tereos », a une nouvelle fois répété Olivier de Bohan, président du groupe coopératif depuis mars 2011, voulant ainsi couper court aux supputations diverses et variées entretenues depuis décembre 2014 sur le rapprochement des deux groupes coopératives sucriers français.
« JE N'AI PAS FERMÉ LA PORTE »
Les propos d'Olivier de Bohan, comme ceux d'Alain Commissaire, le directeur général, sont sans ambiguïté et très explicites. « Il faut qu'à un certain moment les choses soient claires ! », a martelé Olivier de Bohan dans une des salles de la sucrerie de Saint-Emilie devant un parterre d'invités attentifs. Sûr que les propos des dirigeants de Cristal Union ne contribueront pas à ramener la sérénité entre les deux grands européens du sucre dont les relations se sont fortement dégradées depuis un certain 9 décembre 2014, date de l'assemblée de la Confédération générale des betteraviers au terme de laquelle le ministre Le Foll aurait pu annoncer un rapprochement autant inattendu que surprenant !
Mais les choses se sont déroulées totalement différemment. « J'ai rencontré Thierry Lecomte, président du conseil de surveillance de Tereos durant le dernier trimestre 2014, bien avant cette assemblée et je lui ai dit que je reviendrai vers lui au printemps 2015 après avoir échangé avec mes administrateurs. Mais je n'avais pas fermé la porte pour poursuivre cette réflexion », expliquait Olivier de Bohan, en marge de la réunion du 12 juin dernier. Un signe évident de bonne volonté de la part du président de Cristal Union qui aime à rappeler ce qui le guide : « Pour défendre nos valeurs coopératives, il est indispensable de conserver une proximité avec nos adhérents ».
Mais Tereos a voulu, semble-t-il, précipiter les choses. « Tereos a utilisé des moyens de pression politiques et ministériels, fait courir des rumeurs sur d'éventuels rapprochements avec Nordsucker, utilisé la plaine pour faire avancer le dossier et enfin écrit à l'ensemble du conseil d'administration contre notre gré », a poursuivi Olivier de Bohan, en expliquant publiquement réprouver de telles méthodes !
INCOMPATIBILITÉ D'HUMEUR
Cela n'a échappé à personne, le moment de cette prise de parole de Cristal Union était fort bien choisi. Elle intervenait en effet quelques jours après la présentation officielle des comptes annuels de Tereos (le 9 juin ndlr) et une quinzaine de jours avant la publication d'un rapport ministériel commandé par le ministre de l'Agriculture en décembre 2014 à l'issue du congrès de la CGB. L'étude doit porter sur … « les perspectives du secteur après 2017 et la fin des quotas sucriers ».
Depuis cette date, le dossier est entre les mains de Thierry Berlizot, membre du Conseil général de l'agriculture, et de Serge Lhermitte, délégué ministériel pour les industries agroalimentaires, qui doivent remettre leurs conclusions d'ici le 30 juin prochain. « Grossir pour grossir ne nous intéresse pas ! », a martelé à plusieurs reprises le président de Cristal Union en poursuivant : « Nous n'avons pas la prétention de savoir ce qui est bon pour Tereos, mais par contre nous savons ce qui est bon pour nous ». Cristal Union ne partage en aucun cas l'analyse de Tereos développée dans son courrier adressé aux administrateurs le 2 février 2015 et qu'il avait déjà largement dénoncée lors de la présentation de ses résultats 2013/2014 mi-mars dernier. « Nous avons regardé le fond du dossier et quand on nous annonce un bénéfice économique de plus de 3€/tonne de betteraves (soit près de 300€/ha), nous ne les retrouvons pas et je ne voudrais pas que pour certains les “plus 3” se transforment en zéro, voire moins ! », a précisé Olivier de Bohan. « Fondamentalement, nous n'avons pas les mêmes chromosomes, et ceux-ci ne se conjuguent pas ! », a renchérit de son côté Alain Commissaire, directeur général de Cristal Union, rappelant ce qui différencie fondamentalement les deux groupes sucriers coopératifs.
DES STRATÉGIES OPPOSÉES
Les stratégies des deux groupes sont totalement opposées : l'un veut être présent au Brésil, en Chine, aux quatre coins du globe … tandis que Cristal Union, s'appuyant sur un outil industriel français modernisé depuis dix ans, a développé ses marques ainsi que son réseau commercial partout en Europe. Le groupe s'ouvre désormais les portes du bassin méditerranéen pour mieux aborder le continent africain. Quant à l'Amérique du Nord, au moment où se négocie le traité transatlantique, ses accords avec American Sugar devraient lui permettre de se développer outre-Atlantique.
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« D'un côté, vous avez un groupe agro-financier dont la volonté est d'acquérir une certaine taille, d'être présent partout, qui annonce “j'ai plusieurs métiers, je suis sur plusieurs continents. Ceci m'a coûté 2 miliards d'euros, mais je porte le futur !”. Et de l'autre côté, nous disons : “Nous ne sommes pas des agro-financiers. Nos actionnaires sont des agriculteurs. Nous avons développé notre entreprise pour valoriser leurs intérêts et non pas pour valoriser les placements financiers des banquiers qui sont au tour de table », a fermement constaté Alain Commissaire. Et ce dernier d'insister également sur l'avance de son groupe dans la modernisation de ses outils industriels : « Nous sommes en avance, parce que nous n'avons plus de chaudière à fuel, ni à charbon. Avec l'investissement de plus de 40 M€ décidé pour Sainte-Emilie, nos outils sont prêts pour l'après-quota de 2017 ».
« Du côté de Tereos, la situation n'est pas la même : il lui reste encore 4 à 5 chaudières au charbon et plus de 150 M€ à investir sur ce poste », a même lancé le directeur général de Cristal Union, parlant « d'une chronique d'une catastrophe annoncée ».
BOUCHER LES TROUS DU BRÉSIL
Stigmatisant « les 2,2 milliards d'euros de dettes, dont 1,5 milliard concernent Tereos International, ainsi que ses 65 millions d'euros de résultat négatif », le directeur général de Cristal Union pointe du doigt les dangers du contexte brésilien pour son concurrent dans une conjoncture sucrière mondiale déprimée qui se poursuivra encore l'année prochaine. « Alors quand vous écrivez au conseil d'administration de Cristal Union que la perle que nous pourrions avoir en commun c'est Tereos International, je me demande si Cristal Union ne servirait pas à boucher les trous du Brésil ! Et si jamais Cristal Union ne parvenait pas à boucher ce trou, faudrait-il alors envisager de se marier avec Südsucker ? » a-t-il ironisé.
Pour lui, la situation actuelle rencontrée par Tereos devrait inciter ses dirigeants à s'interroger sur d'éventuels désinvestissements et certains repositionnements. A quelques mois de la fin des quotas, la filière sucre française est en ébullition.
Nul doute, qu'outre-Rhin, les milieux sucriers observent attentivement cette guerre de positions.
Après avoir consolidé ses positions commerciales en Europe, puis sur le pourtour méditerranéen, Cristal Union lorgne sur les marchés d'Amérique du Nord. « On ne négocie pas un traité transatlantique avec les Américains en leur ouvrant les portes de l'Europe, sans rien pouvoir leur envoyer ! », fait remarquer Alain Commissaire. « Et ceci d'autant plus que la France possède une industrie sucrière beaucoup plus performante que la leur ». Le partenariat passé avec American Sugar, le premier raffineur mondial, est donc stratégique pour Cristal Union. Les accords commerciaux que le groupe coopératif français possédait depuis 3 ans avec American Sugar dans la partie Ouest de l'Europe se sont concrétisés sur le terrain. Cristal Union a ainsi racheté – via sa filiale Cristal Raffinage – la raffinerie de Brindisi en partenariat avec l'américain. D'une capacité de 450 000t/an, c'est la raffinerie la plus moderne d'Italie. Les deux partenaires possèdent chacun 45% des parts, la famille conservant les 10% restants. « Avec American Sugar, nous sommes capables de développer une stratégie européenne, voire mondiale », a encore souligné Alain Commissaire.
Avec six sucreries de canne (une capacité de 15 M de tonnes) implantées en Floride, en République Dominicaine, au Mexique et au Belize, ainsi que 9 raffineries (6,5M de tonnes de capacité) dont 5 aux Etats-Unis, 1 au Canada et 3 en Europe, American Sugar possède 9 marques commerciales leaders en Amérique du Nord.
– 4e transformateur européen de betteraves
– 14 millions de tonnes de betteraves travaillées par an sur 138 000 ha (40% de la production betteravière française)
– Une production de 2,4 Mt d'équivalent-sucre permettant de commercialiser 1,5Mt de sucre, 175 000 tonnes de produits déshydratés et 5,88 millions d'hectolitres d'alcool et d'éthanol.
– 1,815 Mrd d'euros de chiffre d'affaires
– 9 000 coopérateurs (une grande diversité territoriale sur l'ensemble de la France)
– 2 000 salariés et 1 000 saisonniers durant la campagne
– 90 M€ d'investissements durant le dernier exercice 2014-2015
– 10 sucreries (Arcis, Bazancourt, Bourdon, Corbeilles, Erstein, Sillery, Fontaine le Dun, Pithiviers-le-Vieil, Ste-Emilie, Toury)
– 3 distilleries (Bazancourt avec 3,5 M hectolitres, Arcis sur Aube avec 1,5 M hectolitres et Toury avec 600 000 hl
– Stockage de sucre à Dunkerque (TTS) de 85 000 t et à Guignicourt (80 000t)
– Une unité de conditionnement à Sermaize ainsi qu'à Ay et Buchères