C’est l’heure des bilans : le 12 novembre, professionnels et pouvoirs publics vont tirer les leçons d’une année qui ne s’est pas déroulée comme l’espéraient les agriculteurs. Une conférence sur le revenu est programmée avec, à la clef, sans doute plusieurs aides compensatoires… pour autant que l’argent public permettra de les financer. Le 7 novembre, un mouvement d’action nationale lancé par la FNSEA et les Jeunes agriculteurs devait appuyer les demandes du monde agricole. Le syndicalisme majoritaire entend surtout évoquer les problèmes de charges d’entreprises (aliments du bétail, énergie…), en différenciant les situations selon les secteurs, en mettant en avant le problème compétitivité des entreprises et la pression des grandes surfaces. De fait, la hausse des charges d’exploitation est venue compenser, en grande partie, la progression des cours. Celle-ci s’est d’ailleurs brutalement arrêtée en cours d’année pour céder la place à une rechute. Les prix des grandes cultures se sont effondrés, ceux du porc se sont effrités dès la rentrée tandis que l’interprofession laitière n’arrive pas à s’entendre sur la baisse ou la stagnation des prix pour le quatrième trimestre. À cela s’ajoutent des situations particulières problématiques, voire catastrophiques. Tel est le cas des éleveurs d’ovins ou de bovins maigres. Tous ces phénomènes déboucheront sur une année 2008 de grands contrastes en matière de revenus. Pour bon nombre d’exploitants, l’essentiel de la hausse des revenus est acquise ; pour d’autres c’est toujours la galère. Quelques semaines avant que la Commission des comptes de l’agriculture ne dise ce qu’il en est, le 16 décembre, voici un tour d’horizon des secteurs des grandes cultures, du vin et de l’élevage.
GRANDES CULTURES : LES VRAIES INQUIETUDES POUR 2009
L’évolution de l’Ipampa (Indice de prix d’achat des moyens de production agricole) en témoigne : les charges des céréaliers vont augmenter. Particulièrement en ce qui concerne les fertilisants et l’énergie. Entre les mois de septembre 2007 et septembre 2008, le prix des engrais et des amendements a grimpé de 62,5 %, tandis que le coût de l’énergie et des lubrifiants progressait de 29,7 %. Cette augmentation se double d’un plongeon du prix de vente des cultures. Le revenu des céréaliers lié à la récolte 2008 va pâtir de ce nouveau contexte. Mais modérément. C’est en tout cas ce que Jean-Marie Lett, responsable du conseil au CDER de la Marne, prévoit pour la Champagne crayeuse, une zone qui n’a pas connu de bons rendements en 2008, à l’inverse du reste de l’Hexagone. Toutes cultures confondues, le spécialiste évalue l’augmentation moyenne des charges à 70 euros/ha pour la récolte 2008 par rapport à 2007. « Ce chiffre traduit la hausse réelle du coût des engrais mais également les variations d’assolement, explique-t-il. Les agriculteurs ont réduit les surfaces de luzerne déshydratée, par exemple, au profit des céréales plus consommatrices en intrants ». Il faut y ajouter une moyenne de 50 euros/ha de charges de structure en plus (dont le carburant, les cotisations sociales…). « Nous prévoyons une baisse du revenu de 150 euros/ha, par rapport aux 600 euros/ha de 2007, poursuit Jean-Marie Lett. Mais ce chiffre reste bien supérieur aux 350 euros/ha de 2006 ». Car l’expert estime que les agriculteurs auront pour la plupart d’entre eux vendu à des prix plus rémunérateurs que ceux de l’automne, soit en anticipant, soit en recourrant au prix moyen.
Des charges amenées à doubler en 2009
Les vraies inquiétudes concernent donc 2009. Les agriculteurs ont déjà assuré une partie de leur approvisionnement en semences mais aussi en engrais, payant le prix fort. La Chambre d’agriculture de la Meuse envisage un doublement des charges opérationnelles en colza par rapport à la récolte 2006. Elles passeraient de 330 euros/ha à près de 600 euros/ha en moyenne, en grande partie du fait du doublement du prix des engrais. « Nous sommes complètement perdus en termes de références ! », constate Romain Erard, conseiller au Cefigam (Centre de fiscalité et de gestion agricole de la Meuse). Compte tenu de la hausse des charges, Alain Randon, conseiller à l’AS 60 AGC, centre de gestion de l’Oise, a calculé qu’en système céréalier un excédent brut d’exploitation de 400 euros/ha, qui correspondait au schéma d’équilibre entre 2000 et 2006, exigerait un prix de 155 euros/t départ ferme pour le blé. « Et ce calcul ne tient pas compte de la hausse de la modulation », observe le spécialiste. Les agriculteurs vont néanmoins chercher à s’adapter. « Nous ne devrions pas voir un doublement des charges en engrais, poste qui impacte le plus négativement les coûts de production », estime Thierry Dufresne, conseiller à la chambre d’agriculture du Loiret. Les exploitants ont déjà commencé à arbitrer entre les différentes formes d’engrais azotés, privilégiant l’urée, par exemple, dont les cours ont très fortement baissé ces dernières semaines. Et quand ils le peuvent, ils se tournent davantage vers les effluents d’élevage. Des impasses sont par ailleurs à prévoir concernant les engrais de fond. Pour Gilles Marion, conseiller au CDER du Centre, les analyses de sol et les outils d’aide à la décision apparaissent de plus en plus comme des investissements rentables.
Les cotisations sociales vont peser lourd
S’ils peuvent agir sur leurs dépenses en intrants, les agriculteurs ne pourront en revanche rien faire contre les cotisations sociales et notamment la cotisation MSA, calculée sur les revenus de l’année précédente ou sur une moyenne triennale. « Cela devrait représenter 80 euros/ha de charges supplémentaires pour les céréaliers », évalue Alain Randon, qui regrette le décalage induit par le mode de calcul de cette cotisation, mauvais reflet de la réalité de l’exploitation. « La MSA et les impôts vont faire pression sur la trésorerie, confirme Yves Dionis du Séjour, directeur du centre de gestion AS 77 en Seine-et-Marne. Lorsque les agriculteurs ont utilisé leur capacité d’autofinancement pour investir, des questions risquent de se poser ». Et lorsqu’ils ont préféré un prêt, solution souvent choisie pour le matériel agricole, il leur faudra rembourser leur banque. Euphoriques, bon nombre d’exploitants ont indéniablement joué les cigales. « Nous étions dans l’irrationnel et non plus dans la gestion d’entreprise », décrit Alain Randon. Dans l’Oise, le prix des cessions des exploitations a, par exemple, flambé de 25 %. Les cours des céréales de 2007 ont fait regretter à certains leur manque d’audace les années précédentes tandis que d’autres ont cherché à s’engager dans des opérations lourdes rendues possibles par la perspective des bons prix futurs. « Une partie de ces achats était légitime, tempère toutefois Yves Dionis du Séjour. Depuis 1999, les investissements étaient restés peu importants ».
Des difficultés de trésorerie attendues au printemps
De l’avis des uns et des autres, les éventuels problèmes de trésorerie ne devraient pas se faire sentir avant le printemps. Car quoi qu’il en soit, les céréaliers ont pu renforcer leurs bases grâce à deux récoltes plutôt rémunératrices. « Sur 2007, les trésoreries nettes s’étaient bien reconstituées », observe Romain Erard dans la Meuse. De 56 euros/ha en 2006, elles sont montées à 152 euros/ha. Les capitaux propres ramenés à l’hectare ont augmenté de presque 6 % et le ratio de la capacité d’autofinancement divisé par le produit brut montait à 15 %, soit une marge de sécurité de 5 % par rapport à 2006. Reste que cette instabilité nouvelle des cours fait évoluer agriculteurs et conseillers. « Nous travaillons de plus en plus individuellement, remarque Gilles Marion. Les statistiques ont moins de sens car les comportements sont de plus en plus éclatés ». Pour Jean-Marie Lett, « les agriculteurs doivent apprendre à mieux gérer les risques sur leurs exploitations ». Le centre de gestion va notamment mettre l’accent sur l’intérêt de diversifier son assolement dans une région où existent des outils de transformation pour le chanvre, la luzerne, la fécule de pomme de terre ou l’oeillette.
Viticulture : récolte faible et prix bas
Déjà en situation de crise depuis quelques années, la viticulture française fera face dans les prochains mois à une situation économique difficile. La récolte 2008 a été historiquement faible (8 millions d’hectolitres en moins par rapport à la moyenne 2003-2007), les stocks sont au plus bas, les cours ont du mal à remonter alors que les charges d’exploitation, elles, sont toujours aussi hautes, amplifiant la baisse des revenus par hectolitre des viticulteurs. « Les vignerons perdent de l’ordre de 800 euros par ha et par an sur leurs revenus, et dans les régions les plus touchées, certains sont en cessation de paiement », s’alarme Denis Verdier, président des caves coopératives (CCVF).
Le 12 novembre, la production viticole demandera au ministre de l’Agriculture de tenir compte de « la réalité des chiffres » lors du calcul du revenu des viticulteurs pour 2008 : du fait du décalage de commercialisation des vins, les revenus réels des viticulteurs pour 2008 seront connus dans deux ans. Ils dénonceront également, selon les mots de D. Verdier, « le comportement pervers de la grande distribution, qui bloque la hausse des prix du vin, et ne répercute pas les baisses de coûts à la production » lorsqu’elles ont lieu. Les organisations de viticulteurs réclament également des dégrèvements de charges, en particulier sur le foncier.
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ELEVAGE : DANS L’ATTENTE DE COMPENSATIONS
Pour l’élevage, 2008 aura été marqué par une explosion du prix de l’aliment du bétail qui a grevé les revenus. « On revient aujourd’hui à l’ancienne hiérarchie des revenus agricoles qui est de toute façon déjà très défavorable à l’élevage par rapport au végétal », estime Jean Claude Guesdon, responsable du département économie de l’Institut de l’élevage. Malgré la détente du cours des matières premières agricoles, le prix de l’aliment tarde à redescendre. L’Ipampa (indice des prix d’achat des moyens de production agricole) pour les productions animales, qui mesure les coûts de production mais ne tient pas compte des volumes utilisés par les exploitants agricoles, a progressé de 13% en septembre 2008 par rapport à septembre 2007. L’institut de l’élevage estime qu’il devrait grimper de 15 % sur la totalité de l’année. Un chiffre qui dépasse très largement le record inflationniste établi en 2000 à environ 4%.
Les éleveurs vont adapter leurs achats
Le revenu moyen des producteurs de viande ovine est le plus bas de l’agriculture avec moins de 10 000 euros en moyenne par UTH (unité de travail humain). En 2007, les revenus des moutonniers français ont déjà chuté de 28% et la moitié d’entre eux ont enregistré des revenus nuls voire négatifs. Pour 2008, la chute des revenus devrait encore se poursuivre. Elle est estimée entre 20 et 25% sur deux ans par la Fédération nationale ovine (FNO) et la FNSEA. Cette baisse des revenus pourrait néanmoins être plus faible que la hausse de l’Ipampa le laisse entrevoir, car les producteurs, face l’augmentation trop forte de certaines charges réagiissent en restreignant leurs achats. Ce que ne prend pas en compte l’indice de référence. Cette baisse se limiterait donc entre 10 et 15% d’après l’Institut de l’élevage.
160 millions pour l’élevage ovin
Michel Barnier a évoqué la mobilisation des DPU dormants (non utilisés depuis trois ans) pour venir en aide d’urgence aux producteurs. Le montant global ainsi récupéré devrait être révélé lors de la conférence du 12 novembre. Il se situera entre 15 et 25 millions d’euros. Une somme très insuffisante au regard des 160 millions d’euros réclamés par la FNO. « Nous travaillons donc en relation avec la FNSEA sur une solidarité entre les productions végétales et animales afin de trouver une solution en 2009 », explique Serge Préveraud président de la FNO. Au 6 novembre, et compte tenu de la baisse des cours des grandes cultures, une telle solidarité semblait devenu improbable. « J’aurais souhaité que le monde végétal fasse un geste pour alléger les charges d’aliment du bétail des éleveurs » affirmait le président de la FNSEA le 5 novembre. Pour lui, « la situation est moins favorable aujourd’hui mais la discussion doit rester ouverte ».
Baisse de 50% du revenu d’éleveurs de bovins en deux ans
De son côté, la Fédération nationale bovine (FNB) évalue la baisse du niveau de revenu des éleveurs de bovins en moyenne à 50 % entre 2006 et 2008. « Soit un revenu moyen disponible inférieur à 10 000 euros par UTH », précise la fédération dans un communiqué du 5 novembre. Craignant que le gouvernement et les banques ne se renvoient la balle, la FNB y rappelle que la volonté politique affichée de soutenir l’élevage doit se traduire par des faits. Pour la réunion du 12 novembre, les éleveurs attendent avant tout une exonération des charges sociales et des reports d’annuité en fin de tableau (une « année blanche ») pour répondre d’urgence aux problèmes de trésorerie des exploitants agricoles.
La crise internationale touche les éleveurs de porcs
Alors que 2008 semblait annoncer une sortie de crise pour la filière porcine, la crise financière replonge les producteurs dans la tourmente. Le revenu des éleveurs de porcs devrait chuter de 70% en 2008 par rapport à l’année précédente d’après l’Institut du porc (IFIP). Il avait déjà connu une baisse de 60% en 2007. Le revenu moyen se situe à 22 000 euros par an pour un producteur de porc. Il était de 17 000 euros en 2007 et sera de 5 000 euros en 2008. Entre le prix de revient et le prix d’achats au producteur, la perte, qui s’élevait déjà à 12 centimes par Kg en 2007, pourrait encore augmenter en 2008 pour atteindre 15 centimes. Certes le prix de l’aliment a entamé un repli ces dernières semaines, mais sur l’année il s’établira à 240 euros la tonne en moyenne pour du porc charcutier par exemple, contre 200 euros en 2007 et 160 euros en 2006.
Les déficits d’exploitations creusent la trésorerie
Pour les éleveurs de porcs, le taux d’endettement au premier semestre 2007 était de 67% ; il est passé à 74% au premier semestre 2008. 15 à 20% des éleveurs seront endettés à 100% en 2008 estime Georges Douguet, économiste au CER (centre de gestion et d’économie rurale) de Côtes d’Armor. Si la consommation a baissé, ce sont surtout les exportations qui chutent (notamment vers les pays d’Europe de l’Est). Résultat : le cours de la viande sur le marché du porc breton est passé de 1,45 euro/Kg le 1 er septembre à 1,2 euro le 3 novembre. Pour y remédier, la FNP (fédération nationale porcine) et Inaporc (interprofession nationale porcine) préconisent la mise en route des instruments européens de gestion de crise que sont les mécanismes de stockage privé et de restitution pour désengorger le marché.