La situation agricole et alimentaire mondiale impose qu’une région comme l’Europe garde les moyens d’orienter son agriculture, estime en substance l’ancien ministre de l’Agriculture de François Mitterand, Henri Nallet. « Le découplage généralisé des aides est une vraie folie, » affirme-t-il à propos des propositions de la Commission européenne dans le cadre du bilan de santé de la Pac. De surcroît, il faut, selon lui, que les prochaines orientations sur l’après- 2013 intègrent les conséquences prévisibles du réchauffement climatique sur l’Europe. Quant à la crise alimentaire mondiale, elle impose que chaque pays ou région puisse développer sa propre agriculture vivrière à l’abri des fluctuations mondiales : « L’alimentation et l’agriculture sont des domaines trop importants pour que les seules lois du marché s’expriment ».
On se rend compte aujourd’hui que la solution durable au problème de la faim est la possibilité de développer des agricultures vivrières. Pourquoi cela n’a-t-il pas été possible plus tôt ?
Henri Nallet : Les pays du Nord avaient vendu à ceux du Sud l’idée qu’il fallait ouvrir leur marché et s’approvisionner à bas prix sur le marché mondial. Or, c’était une idée fausse, dangereuse. Tous nos grands agronomes, René Dumont, Marcel Mazoyer ou Jaques Poly l’avaient dit : les pays en voie de développement doivent avant tout pouvoir compter sur leur propre approvisionnement alimentaire. C’est pour eux un enjeu vital au même titre que la défense ou l’énergie. La question est l’objet d’un conflit fondamental et ancien avec les Anglo-Saxons qui considèrent qu’on peut faire confiance au marché mondial pour l’agriculture comme pour le reste. Quand on soutenait ce principe d’autoapprovisionnement, et je l’ai fait quand j’étais président du conseil mondial de l’alimentation, la Banque mondiale ou le Gatt (N.D.L.R. : l’ex-OMC) nous riaient au nez. Si, aujourd’hui, l’idée de revenir au principe d’autoapprovisionnement est d’actualité, c’est en raison de la sévérité de la crise alimentaire, phénomène qu’on n’avait pas connu depuis longtemps.
Pourquoi cette crise est-elle si sévère ?
Il y a évidemment la pression chinoise et indienne sur les matières premières qui est très forte et fait augmenter les prix. Mais là dessus s’est greffée la spéculation qui se porte sur les céréales comme elle s’est portée sur le pétrole. Il faut savoir qu’à Chicago se vend régulièrement l’équivalent de deux récoltes américaines. Cette spéculation a amplifié les hausses. Du coup, là où les Mexicains payaient 50 dollars la tonne de maïs, ils doivent payer 200 dollars. Alors qu’on pensait que l’agriculture n’était plus un souci, ce problème est donc redevenu majeur. À tel point que la Banque mondiale a fait son mea culpa en déclarant que les problèmes agricoles étaient redevenus un enjeu vital. À tel point, aussi, qu’on commence à se demander si ce ne fut pas une énorme erreur politique que d’inscrire l’agriculture parmi les points à négocier à l’OMC.
Quelle est la part de responsabilité entre les gouvernements occidentaux et les Etats locaux ?
Les deux sont responsables. La responsabilité des grands pays développés est d’avoir cru ou voulu faire croire à la valeur des recettes libéralistes pour l’agriculture. De nombreux pays du tiers-monde ont alors suivi le mouvement. Dans des nations comme le Brésil, il faut distinguer entre l’agrobusiness qui a toujours travaillé en liaison avec les marchés mondiaux et les petits paysans qui ont une approche plus protectionniste. Au sein même du Parti des travailleurs, celui du président Lula, il y a un débat sur la question qui semble avoir été tranché en faveur de l’agro-business.
Ces dogmes libéralistes, comme vous dites, peuvent-ils être durablement remis en cause ?
Je ne sais. Mais il y a un facteur nouveau qui vient également bousculer toutes ces idées reçues : le réchauffement climatique. On est face à une réduction des deux grands facteurs de production que sont les terres arables et l’eau. On ne peut pas continuer comme avant, en imaginant que ces ressources naturelles sont infinies. Il faut intégrer d’autres considérations que l’échange commercial seul. Les pays du Sud doivent mettre en place des politiques comme celle que l’Europe a suivie au lendemain de la 2e guerre mondiale. Il y a déjà une prise de conscience : la Thaïlande a partiellement fermé ses frontières pour protéger son agriculture ; des pays comme le Mexique ou le Sénégal mettent en œuvre des politiques de production locale. Mais cela doit être maîtrisé, réfléchi, sinon les risques de régression protectionniste sont grands. Le temps presse.
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Vous n’avez pas cité les biocarburants parmi les causes de la hausse des prix. Vous estimez qu’ils ne sont pas responsables ?
Il faut distinguer entre le continent américain et l’Europe. Aux États-Unis, l’objectif des biocarburants est de réduire la dépendance énergétique du pays tout en permettant aux automobilistes de brûler toujours autant de carburant. C’est ce que j’appellerais un programme d’enfants gâtés. Au Brésil, cette production correspond à une très vieille idée des planificateurs des années soixante, Delfim Netto en tête, persuadés que le Brésil a un avantage concurrentiel en matière d’énergie. Le problème, c’est qu’ils risquent de détruire une des dernières forêts primaires de la planète.
La situation des biocarburants en Europe est différente. L’objectif est beaucoup plus modeste : 10% des carburants doivent provenir de la biomasse en 2010. C’est à peu près l’équivalent du volume de céréales exporté jusqu’à maintenant avec des restitutions. On ne peut pas reprocher à l’Europe de produire des biocarburants alors même qu’ils remplacent des exportations subventionnées, lesquelles étaient accusées de concurrencer les pays pauvres. Enfin, n’oublions pas que produire des biocarburants c’est également produire des aliments du bétail qui se substituent à des importations. Tout cela ne me paraît pas déraisonnable. Et puis, dès lors que les Etats-Unis et les grands pays émergents se lancent dans cette agro-chimie, l’Europe ne peut pas en être absente…
Vous êtes pessimiste ou optimiste sur la capacité qu’a le monde à se nourrir ?
Je suis pessimiste, même si on sent que les idées évoluent dans les organisations internationales. Mais il faut clairement affirmer que l’alimentation et l’agriculture sont des domaines trop importants pour que les seules lois du marché s’expriment. Il y faut de la régulation, de la « politique publique » que cela plaise ou non.
Dans cette nouvelle situation, et alors que l’Europe commence de nouveau à réformer sa politique agricole, que devrait faire Bruxelles ?
La Commission européenne propose de supprimer toute forme de régulation et d’intervention. Ce n’est pas une bonne solution au moment où la crise alimentaire se développe au bénéfice de la spéculation. Avant que le Mali, l’Egypte ou la Libye soient autosuffisants il faudra encore des stocks dans le monde. On peut les utiliser de manière intelligente sans pour autant ruiner les agricultures locales. Ceci dit, la question du bilan de santé de la Pac me paraît réglée. Face aux propositions de la Commission, je ne vois pas de volonté politique pour faire évoluer fondamentalement son projet. Les États membres ne veulent pas s’embêter avec cela et ils savent que compte tenu des prix agricoles, les paysans ne descendront pas dans la rue. C’est dommage, mais mon expérience me laisse penser que c’est ainsi. D’autant que le Royaume Uni se lance déjà dans son exercice favori de caricature hystérique des effets nocifs de la Pac. La vraie question est de savoir si la présidence française pourra faire adopter une sorte de mandat pour la Pac de l’après-2013. Celui-ci devra intégrer notamment l’impact du réchauffement climatique sur l’agriculture européenne. Cela veut dire qu’il faudra continuer à orienter l’agriculture. Or, la Commission est très imprudente puisqu’elle semble renoncer à toute action sur les productions. À ce titre, le découplage généralisé est une vraie folie. De même que la suppression de toute intervention publique est une grave inconséquence.