Le ministre de l’Agriculture a décidé le 25 mai de suspendre l’utilisation du Gaucho sur le maïs. Il avait prolongé pour trois ans son interdiction sur le tournesol en janvier dernier et qu’il avait aussi interdit le Régent en mars. Après six ans de lutte, les apiculteurs se félicitent. Les producteurs de maïs (AGPM) sont furieux et craignent des conséquences graves pour leur filière. Il est clair que les apiculteurs et les agriculteurs n’ont pas du tout gérer le dossier de la même façon. Les apiculteurs ont joué à fond la carte du grand public en terme de communication et ont basé leur argumentaire sur des études scientifiques. Ils ont, par ailleurs, employé les faibles moyens dont ils disposaient en mutiples procédures juridiques. Les agriculteurs ont tenté de gérer le dossier en direct avec le ministère de l’Agriculture, en se positionnant en tant qu’utilisateurs de produits. Au final, les agriculteurs estiment ne pas avoir été entendus et sont surpris de la décision d’Hervé Gaymard, jugée«infondée». Ce dernier revendique une décision prise exclusivement selon l’avis d’experts, en l’occurence la commision d’étude de la toxicité. Mais dans un contexte politique chargé, avec des échéances électorales répétées, difficile de ne pas croire que la décision n’a pas aussi été politique. Force est de constater que ce dossier scientifique du Gaucho est devenu au fil du temps un sujet de société passionnel, qui est sorti du milieu agricole.
Hervé Gaymard a annoncé le 25 mai sa décision de suspendre l'usage du Gaucho pour le traitement des semences insecticides du maïs, jusqu'à la réévaluation de la molécule qui le compose (l’imidaclopride) par la Commission européenne en 2006. Pour prendre sa décision, Hervé Gaymard s’était entretenu avec les semenciers et le fabricant, Bayer, dans le cadre de la procédure contradictoire qu’il avait engagé le 9 mars dernier. Il s’est aussi appuyé sur l’avis que la Commission d’études de la toxicité, ou ComTox, a remis au ministre le 12 mai à ce sujet. Les scientifiques qui la composent ont conclu que le risque pour les abeilles, s’il apparait moins important que dans le cas du tournesol, reste préoccupant. «Il n’est pas possible, actuellement, de dégager des conditions acceptables au sens de la directive européenne (ndlr : relative à l’homologation des produits), en ce qui concerne le risque pour les abeilles, pour l’usage des semences de maïs enrobées par la préparation Gaucho» considère la ComTox. L’avis va dans le même sens que le rapport qu’un autre groupe d’experts, le comité scientifique et technique, avait rendu en septembre dernier.
Victoire des apiculteurs
«Hervé Gaymard a pris une sage décision et c’est une grande victoire pour l’apiculture » se réjouit Jean-Marie Sirvins, président de l’Unaf, union nationale de l’apiculture française. «Censuré deux fois par le Conseil d’Etat et contraint à la décision, M. Gaymard s’est enfin plié aux exigences de la loi» constate l’Unaf, dans son communiqué. Il est vrai qu’en octobre 2002, puis en mars 2004, le Conseil d’Etat a annulé la décision des ministres successifs (Jean Glavany puis Hervé Gaymard) de maintenir le Gaucho sur maïs (voir encadré historique). C’est donc la troisième fois qu’un ministre se prononce sur ce sujet.
Stupeur et incompréhension des maïsiculteurs
«Nous sommes en colère et nous ne comprenons pas la décision du ministre» s’insurge Christophe Terrain, président de l’AGPM, représentant les producteurs de maïs. «Il s’agit d’une position politique qui est infondée scientifiquement» ajoute-t-il. Selon lui, le remplacement du Gaucho va engendrer l’utilisation de produits anciens au profil toxicologique plus dangereux que le Gaucho, alors que ce dernier couvre actuellement 30 % des surfaces de maïs français. Il s’agit de carbamates, utilisés en microgranulés, puisque tous les autres produits, notamment les produits à base d’organo-phosphorés ont été interdits dans le cadre de la réhomologation européenne. «Cela va engendrer l’épandage de 10 000 t d’insecticides au sol, soit l’équivalent de 300 semi-remorques. Est-ce cela le progrès ?» s’interroge-t-il. Il faudra aussi réaliser des traitements aériens contre les cicadelles qui transmettent des viroses.
La Confédération paysanne, qui se félicite de cette décision, affirme quant à elle, qu’«il existe des alternatives à l’utilisation de ces molécules. Elles commencent par un arrêt des monocultures systématiques, une redistribution spatiale des productions et une véritable réforme de la Pac... qui doit permettre des pratiques culturales saines...».
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Perte de l’équivalent de 540 000 quintaux de maïs
Les agriculteurs ont évalué la perte de rendement sur maïs de 5 à 30 % dans le Sud-Ouest et la façade Atlantique sur 600 000 ha. L’AGPM craint, par ailleurs, que les éleveurs souffrent davantage de cette interdiction car ils sont davantage soumis aux problèmes d’insectes du sol. De même, la disparition du Gaucho met en péril certaines filières maïsicoles à forte valeur ajoutée, selon l’AGPM, notamment le maïs waxy (30 000 ha), le maïs doux (30 000 ha) et la production de semences (50 000 ha), qui pourraient alors être délocalisées (voir deuxième article). Le bilan économique total serait une perte de 540 000 quintaux en équivalent maïs grain, soit 80 millions d’euros.
Philippe Mangin, président de Coop de France, veut souligner l’exception «frileuse» dans laquelle se place la France : «C’est incompréhensible qu’on soit les seuls parmi 120 pays qui ont autorisés ce produit à rencontrer des problèmes sur les abeilles» s’insurge le président de Coop de France qui rapproche ce dossier de celui des OGM et des biocarburants. «Cet isolement pathétique profite déjà à des concurrents plus réalistes et ambitieux» ajoute-t-il.
Réaction trop tardive
L’ensemble des filières grandes cultures avaient envoyé une lettre ouverte à Jean-Pierre Raffarin le 21 mai pour l’alerter sur «les graves dangers d’une interdiction du Gaucho». Une réaction bien tardive. «Nous n’avons pas su nous faire entendre et nous avons trop subi les déclarations de nos collègues apiculteurs sans réagir» regrette Christophe Terrain, qui déplore par ailleurs de ne pas avoir été convoqué dans le cadre de la procédure contradictoire, alors qu’il l’avait été pour le Régent. Il est vrai que les sections spécialisées des grandes cultures ont surtout chercher à alerter le ministère de l’Agriculture sur les problèmes techniques que les agriculteurs pourraient rencontrer. Mais ils n’ont jamais vraiment communiqué sur ce dossier. Peut-être par crainte de trop s’afficher aux côtés des firmes phytosanitaires ? Aujourd’hui, ils le regrettent.
Bayer veut faire un recours contre cette décision
La société Bayer CropScience France, quant à elle, affiche un manque à gagner de 20 millions d’euros sur un chiffre d’affaires annuel de 500 millions d’euros, pour les 220 tonnes de Gaucho qui ne seront plus commercialisés sur maïs. Bayer étudie tout recours possible à l’encontre de cette décision. Elle considère que la décision du ministre est «basée sur une méthode d’évaluation scientifique non fondée» car les analyses retenues sont des études de laboratoire, en conditions artificielles, sans tenir compte des essais de terrain. «Il existe une centaine d’études de terrain dans le monde, constate Gaëlle Curée, Ingénieur qualité chez Bayer. 32 ont été réalisées en France dont 10 par Bayer. Aucun de ces études n’a mis en cause la responsabilité du Gaucho». Le rapport du Comité scientifique et technique, en revanche, est très clair sur le sujet et précise que l’enrobage du Gaucho est «préoccupant dans le cadre de la consommation de pollen» par les abeilles. Mais il s’agit en effet de résultats obtenus à partir d’études de laboratoires (voir encadré sur la ComTox). «Nous avons la certitude que ça ne va rien résoudre du problème des apiculteurs», affirme Franck Garnier, p.-d.g. de Bayer CropScience. «Nous avons aussi l’intime conviction que plus aucun traitement de semences insecticides ne va être autorisé en France» ajoute-t-il.
Les nouvelles molécules
Deux traitements de semences insecticides sont en effet en cours d’examen pour leur homologation : la clothianidine (Bayer) et le thiametoxam (Syngenta). «Nous sommes confiants dans l’examen de la clothianidine au niveau européen, affirme le p.-d.g, mais très inquiets sur l’échéance 2006 annoncée par le ministre concernant la réhomologation par Bruxelles de l’imidaclopride (Gaucho). La date est estimée au mieux en 2008», soit au minimum quatre années sans Gaucho sur maïs. L’Unaf souligne de son côté qu’elle sera très vigilante sur les contrôles opérés sur ces deux nouveaux produits. «Sur ce point, nous rejoignons les apiculteurs pour demander qu’il y ait une plus grande clarté quant aux méthodes d’évaluation de la toxicité sur les abeilles» précise Bruno Zech de Bayer.