Jacques-Rémy Girerd, diplômé des Beaux-arts de Lyon, auteur de films d'animation et de dessins animés, dont La prophétie des Grenouilles, vient de terminer un nouvel opus : Tante Hilda. Il y est question d'une plante miracle qui peut nourrir le monde, mais finit par envahir la planète. Ce Drômois d'adoption, défenseur de l'environnement, se dit proche de la nature. Il connaît et aime l'agriculture pour avoir grandi auprès de grands-parents paysans. Pour lui, le secteur ne pourra perdurer sans se réformer et se rapprocher des hommes et des territoires. Heureusement, de nombreuses initiatives existent. Reste à les faire connaître et les dupliquer, espère-t-il.
Votre dernier film, le dessin animé Tante Hilda, qui sortira en salle en février, porte de nombreux messages sur l'agriculture. Qu'est-ce qui vous a donné envie de faire un film qui parle d'agriculture ?
D'abord, je suis issu d'une famille d'agriculteurs : mes grands-parents des deux côtés étaient agriculteurs, et j'ai passé une grande partie de la jeunesse dans une ferme. J'en ai d'ailleurs tiré un roman, Cœur de trèfle, publié chez Gallimard. Ensuite j'ai aussi fait des études de médecine. Je me sens assez proche du vivant, de la nature. Et puis, à titre personnel, je suis engagé dans la défense de l'environnement. Et dans ma vie, certains choix vont dans ce sens.
C'est pourtant un portrait assez noir de l'agriculture, ou en tout cas de « l'agro-business », que dresse Tante Hilda…
Je n'ai pas une vision noire de l'agriculture, mais une vision critique de certains choix d'une agriculture qui a voulu être hyperproductive, et de ce que l'industrie agro-alimentaire fait subir aux agriculteurs. Un de mes cousins était agriculteur, il a lâché. Parce qu'on lui demandait de faire des choses qu'il trouvait négatives : on lui a dit de faire des cochons, ensuite des vaches, de les nourrir d'une certaine façon, de traiter en préventif, etc. Il se sentait dépendant d'un système. Il n'a pas tenu le coup.
Comment voyez-vous l'agriculture d'aujourd'hui ?
Je vis dans la Drôme, et c'est un département qui fait de gros efforts en agriculture. C'est le premier département en nombre d'agriculteurs bio. Il y a un vrai projet pour l'agriculture. On sent que les agriculteurs sont peut-être plus heureux qu'ailleurs, qu'ils ont de la reconnaissance. Alors je sens qu'il y a une voie de sortie pour produire ce que je juge être plus sain. J'ai fait une série, qui sera diffusée entre mars et juillet et qui s'appelle C'est bon, sur le mieux manger. En fait, je m'intéresse aussi à l'autre bout de la chaîne : ce qu'on mange et les liens avec la santé. Alors comment je vois l'agriculture ? Je pense qu'il y a vraiment un modèle à revoir. Je vois qu'il faut rompre avec l'intensivité extrême. Car ça va dans le mur : regardez la Bretagne ! Je pense que les grandes exploitations, ça n'a pas de sens, il faut revenir à une agriculture plus humaine. Et l'affaire de ces filières qui ont utilisé du cheval à la place du bœuf est assez instructive ! Tous ces intermédiaires qui floutent la traçabilité… Avec l'agriculture industrielle tout devient abstrait. Et personne n'y trouve son compte, à part les intermédiaires et les financiers. Ce n'est pas normal. Il faut moraliser tout ça absolument.
Vous pensez qu'il faut faire bouger les lignes…
Il faudrait que les paysans fassent les choses avec plus de plaisir et qu'ils soient mieux payés. Ça ne devrait pourtant pas être dur de faire ça ! On voit que le bio, ça marche, que les gens arrivent à en vivre. Et il y a quand même un mouvement vers les circuits courts qui est intéressant. Personnellement, j'essaie de m'adresser à des producteurs locaux. Il y a une énorme réforme à faire, et il est impossible de ne pas la faire dans les 30 ans qui viennent. En plus, le nombre d'agriculteurs diminue : comment on va faire pour cultiver ? Et la question des paysages : est-ce qu'on va laisser tout ça en jachère ? C'est terrible ! Il y a des états généraux de l'agriculture à faire très vite, en essayant de mettre tout sur la table, et sans mettre les uns contre les autres, car c'est toujours un sujet polémique. Mais il est temps de faire quelque chose.
Alors comment souhaitez-vous que le secteur agricole actuel évolue ?
On l'a dit : vers un plus grand respect pour l'environnement. Il faudrait que les aides soient orientées vers l'agriculture intelligente et respectueuse. Mais dès qu'on essaie de trouver des solutions pour moins polluer, il y a des levées de bouclier. Regardez la taxe carbone ! Je me demande comment on peut réformer l'agriculture. Les agriculteurs ont été depuis tellement longtemps embarqués dans des voies bizarres qu'ils ne croient plus à rien.
Je rêve d'une agriculture respectueuse, où les gens ont du plaisir à faire des bons produits, qui ont du goût, de la texture, qui sont beaux. Ce sont des gens qui rayonnent autour d'eux. Oui, j'oppose les gros et les petits. Et dans le film aussi. Mais c'est aussi un message d'espoir, de dire que les petits finiront par gagner.
Restez au courant en temps réel !
Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.
En même temps, je ne sais pas, je suis tout petit là-dedans ! Mais je crois qu'il faut sans doute parler, se réunir à l'échelle de petits territoires, pour réfléchir ensemble, promouvoir des exemples qui marchent, des expériences réussies, donner aux jeunes l'envie de faire ce métier, passer par la formation. Ou un grand débat national sur le respect de la planète. On n'a jamais réussi à faire ça ! Les écologistes passent pour des gens qui sont contre l'agriculture, ce sont des mondes qui ne se parlent pas, c'est décourageant.
Et pourtant votre film oppose bien deux modèles…
Mais les deux personnages finissent quand même par retrouver un certain contact. Oui, ce sont deux mondes qui s'opposent, mais cette opposition, si elle se radicalise encore, ce n'est pas la solution. Je prends parti, dans ce film, c'est vrai, et pas pour l'agro-industrie. Désolé ! Mais vous savez, ce film, c'est aussi un pamphlet ! Ou comme un dessin de presse : on synthétise pour frapper. Donc oui, cette fable est un peu caricaturale. C'est aussi pour faire réagir ! Mais il suffit de regarder l'actualité : on est dans un monde qui marche sur la tête, donc on a le droit d'y aller un peu fort.
Dans votre film, il y a aussi deux personnages de scientifiques. Quelle place souhaitez-vous qu'ait la recherche en agriculture ?
Je parle des OGM, mais ce n'est pas le sujet fondamental. C'est un film déjà très riche, et on ne peut pas multiplier les sous-thèmes. Je voulais aussi que ce soit une affaire de gens, de fâcherie familiale, ce voyage psychiatrique des deux personnages principaux en elles-mêmes pour voir à quel moment ça avait clashé. C'était important pour moi d'ouvrir sur ces aspects personnels.
Mais il y a bien deux chercheurs. Pour moi, c'est plutôt le sujet de la « science sans conscience », à travers ce film. Le génie humain est capable de faire de belles choses, mais aussi peut se faire dépasser par ses inventions. Ici, j'ai posé le problème de l'éthique dans la recherche, qui est un domaine que je connais par des amis qui y travaillent. Quand la recherche se fait dans un cercle éthique, de connaissance, c'est très intéressant. Mais quand elle est orientée dans une voie qui est très liée au commerce, ça peut dériver très vite.
Or aujourd'hui on a l'impression que tout est possible. On invente une solution qui a une faille. Alors on invente quelque chose pour combler la faille. Et ainsi de suite. On est dans une fuite en avant où la science, la recherche, le génie humain doit tout résoudre. Alors qu'il faudrait parfois revenir un peu en arrière pour prendre une autre direction. Ce n'est pas assez dans notre culture. Et puis, cette Hilda, qui collectionne des plantes dans ses serres, avec un système informatisé pour pouvoir les protéger… on voit que ce n'est pas non plus la solution d'hyper-protéger, d'enfermer, de sanctuariser tout. Le film perd un peu son manichéisme. En fait, c'est un peu entre les deux : à nous de choisir la bonne voie. L'écologie poussée à l'extrême, ce n'est pas bon non plus. L'intelligence est quelque part entre les deux, au coup par coup, en fonction des situations. Et je crois qu'il faut faire confiance à l'humain et pas à la technocratie qui décrète d'en haut ce qu'il faut faire. Il faut repartir de la base.
Et les citoyens, quelle place doivent-ils prendre, selon vous ?
Je pense que les consommateurs devraient davantage avoir droit à la parole, qu'ils discutent avec les producteurs, pour qu'on réduise les intermédiaires. Les artistes ont aussi leur mot à dire. Leur regard sur la société compte, autant que les politiques, les techniciens, les associations, les syndicats. Ils participent à la réflexion commune, à la prise de conscience commune. Et pour en revenir à l'agriculture, je pense qu'il est temps de remettre les agriculteurs au centre de nos vies, de manière radicalement différente. Il faut qu'ils soient respectés, que ce soit les artisans du monde de demain.
Présenté comme une fable écologique, Tante Hilda est un dessin animé réalisé par Jacques-Rémy Girerd et Benoît Chieux. En scène, deux personnages contrastés : une botaniste, Hilda, écolo romantique et militante, qui conserve dans ses gigantesques serres des milliers de plantes. De l'autre Dolores, p.-d.g. mégalomane et opulente de la firme Dolo, vit recluse sous terre car elle est allergique… aux plantes ! Ses principales occupations : scruter le détail des ventes de son entreprise, se goinfrer de miel et enchaîner bains, soins et massages. Dans un laboratoire de recherche – récemment racheté par la multinationale Dolo – Michaël Aldashin, sympathique scientifique russe, et son jeune et ambitieux acolyte Julio Attilio mettent au point une plante génétiquement modifiée qui pousse sans eau, sans engrais et pourrait bien résoudre la question de la fin dans le monde et de l'approvisionnement en biocarburant. Avant même de terminer ses calculs, le vieil Aldashin entrevoit de possibles effets néfastes et abandonne le projet. Attilio ne l'entend pas ainsi et présente la trouvaille à l'entreprise Dolo. Le miracle agronomique, technologique et économique, immédiatement cultivé à très grande échelle, présente toutefois une faille. La fable agronomique ouvre alors sur des blessures familiales, et les difficiles relations entre les personnages principaux pour panser leurs blessures respectives. Tante Hilda, production du studio Folimage, sortira en salle le 12 février.