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Jean-Paul Bigard (Sniv-SNCP) « Il est urgent de faire face aux gros acteurs mondiaux »

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Le président du groupe Bigard et du syndicat Sniv-SNCP (industriels de la viande et commerce du porc) partage l’ambition des producteurs : que la France redevienne un grand acteur du commerce international des viandes. « Il est urgent de faire face aux gros acteurs mondiaux » dit-il. Pour autant, Jean-Paul Bigard diverge sur les moyens. Critique sur la contractualisation, il estime que la hausse des cours comporte des risques pour l’industrie. Il n’empêche : « Il est plus que temps de s’unir » dit-il aux éleveurs à quelques jours de l’AG de son organisation le 27 septembre. Interview d’un homme qui ne s’exprime presque jamais dans la presse.

Les industriels estiment que les prix de la viande n’ont jamais été aussi élevés. N’ont-ils pas longtemps bénéficié de prix d’approvisionnement bas pendant de nombreux mois, période propice aux investissements ?
En effet, à la mi-août, les industriels ont acheté les agneaux 5 à 6% plus cher que l’an passé à la même semaine, les vaches type viande 8% plus cher, les veaux 12% plus cher et la vache laitière 15% plus cher que l’an passé…
Certes, on doit se réjouir d’une telle orientation du marché pour les éleveurs qui subissent une conjoncture difficile depuis plusieurs années, une conjoncture exacerbée par un cours très volatile des matières premières.
Mais ce qui est alarmant pour nous, c’est qu’à ce rythme, le différentiel économique que les industriels français subissent avec leurs concurrents se creuse : entre début juin et fin août, les cours européens moyens des bovins ont grimpé de 6%, mais avec de grandes disparités : l’Allemagne affiche +5%, les Pays-Bas affichent +6% et la France… +13% !
Je rappelle quand même que le porc est payé 5% plus cher en France qu’au Danemark et 3,5% plus cher qu’aux Pays-Bas. La vache laitière coûte plus de 9% plus cher en France qu’en Allemagne ! Or, avec le marché européen, nous sommes tous concurrents : il n’y a qu’à voir les origines des pièces de bœuf en restauration pour comprendre très vite que la France n’est plus compétitive, même chez elle…
Le rapport Chalmin a été clair : les prix n’ont absolument pas permis de dégager des marges pour investir dans l’industrie. Ce que l’on peut relever en revanche, c’est que les prix actuels annoncent deux choses pour les prochains mois : la première, le prix de la viande à l’étal va monter – et donc la consommation va, de facto, s’en ressentir. La seconde, c’est qu’il va y avoir de la casse dans les entreprises françaises. Toutes ne pourront pas suivre ce rythme. Quand on voit apparaître un décalage entre le prix d’achat de la matière première et des prix de vente de produits d’origines diverses incompatibles avec la traçabilité et l’exigence sanitaire minimale, c’est qu’il y a péril en la demeure.

Quelles pourraient être les conséquences de ces prix que vous dites élevés ?
De deux choses l’une : - soit on arrive à répercuter ces hausses chez nos clients, et le prix de la viande prend alors jusqu’à 15% au bas mot. Mais attention aux effets sur la consommation française de viande. L’exemple de l’agneau est frappant : cela fait 3 ans que la viande d’agneau est de plus en plus chère et que les consommateurs français en mangent de moins en moins : -7% en 2010 ! Voulons-nous une viande de luxe, réservée à des privilégiés, les autres étant priés de se fournir en produits discount allemands obtenus dans un système généralisé de dumping social ? Ou voulons-nous une filière française, capable de fournir aussi bien des produits haut de gamme que des références aussi populaires que le steak haché ?
L’alternative, c’est que les hausses soient difficiles à répercuter. L’effet immédiat, et à court terme, c’est la fermeture d’outils. Et la fermeture d’un abattoir n’a, de mémoire, jamais profité aux éleveurs qui ont besoin d’abattoirs de proximité.
Je pense que l’élevage français doit se donner une vision d’avenir et une nouvelle stratégie pour l’atteindre… cela ne se fera pas sans les industries des viandes : il est plus que temps de s’unir, de jouer ensemble les alliances afin de garder nos propres marchés de proximité et espérer un jour devenir compétitif au niveau européen voire mondial. Pour cela, il faut ouvrir les yeux sur le contexte européen et réellement engager une nouvelle politique de l’élevage visant à baisser les charges dans les exploitations. Il me semble suicidaire d’éluder ces questions. On ne peut plus vivre sans avoir un œil sur le contexte concurrentiel, sans réaliser qu’avec des stratégies de court terme de régulation des prix telles que le dégagement du marché par l’export de bovins ou de porcs vivants, nous allons vers une impasse.

Les éleveurs demandent qu’une véritable contractualisation se mette en place. Y êtes vous favorable notamment pour développer en France une puissante filière d’engraissement ?
Développer une filière est une chose. Penser que la contractualisation aura un effet sur ce développement en est une autre. La contractualisation, mon groupe en fait déjà depuis longtemps, au cas par cas, sur des filières spécifiques qui répondent à des demandes précises. Mais imposer, dans tous les cas de figure, cette contractualisation, cela revient en fait à administrer l’économie, à interdire l’achat de gré à gré en fonction de l’offre et de la demande, c’est se priver de la souplesse que toute entreprise doit avoir en plus de son activité de croisière. C’est en réalité favoriser l’import qui ne sera pas soumis à cette contractualisation et le système se retournera donc contre les éleveurs français eux-mêmes. Cette obligation de contractualisation est l’exemple même de la fausse bonne idée. Sur le papier, c’est tentant. En pratique, ça ne marche pas. On ne peut pas imaginer qu’en instaurant des carcans on relancera l’élevage. D’ailleurs, sur le terrain, les éleveurs semblent en prendre conscience.
La réalité des marchés mondialisés est cruelle et ce qu’il faut, c’est proposer un vrai plan d’actions pour l’élevage français : un élevage qui va de l’avant, inscrit sur le territoire européen ; un projet pour renouveler la pyramide des âges des éleveurs ; un agrandissement de la taille des cheptels pour dégager des économies d’échelle ; et au final préserver notre savoir-faire à l’horizon 2020. Au delà des vœux pieux, ne soyons pas dupes quant à la nouvelle PAC qui sera moins protectrice : l’élevage français doit se mobiliser pour faire face à l’ouverture toujours plus grande des frontières. Et concernant le « nerf de la guerre » à savoir le financement, il va falloir résoudre une équation complexe entre le montant très lourd des capitaux à mobiliser dans cette production et la perspective de rentabilité de celle-ci, ceci dans un contexte évident de raréfaction de l’aide publique, française comme communautaire.

L’industrie française n’est-elle pas restée très hexagonale par rapport aux grands groupes européens en constitution et surtout aux grandes sociétés brésiliennes ou américaines ?
L’industrie française reste profondément ancrée sur son territoire national. Pour des raisons historiques… et pour des raisons de moyens également. Elle garantit à nos éleveurs un débouché local. Est-ce suffisant pour exister demain ? Non. Le dernier rapport de FranceAgriMer souligne la prééminence des entreprises américaines et brésiliennes dans le Top 15 des leaders mondiaux de la viande. Si les responsables politiques français en appellent au développement international de nos entreprises, dans le même temps ils se focalisent sur un examen des concentrations industrielles à l’échelle régionale alors que les enjeux de concurrence sont pour le moins européen. De plus, ils ne valorisent dans le discours que les seuls circuits courts qui ne dépasseront jamais 5% du marché.
Il est en effet urgent que nous fassions face aux gros acteurs mondiaux… car je doute fort que ces derniers aient à cœur de privilégier une origine France de leurs viandes comme nous, les industriels français, nous le faisons…
Face à cela, que proposons-nous ? Un traitement équitable avec nos concurrents – car la liste est longue des entraves franco-françaises que nous ne cessons de combattre – ainsi que des conditions salariales équivalentes chez nos concurrents et la fin du dumping social hors-la-loi pratiqué en Allemagne. Pourquoi l’Allemagne est-elle devenue le premier pays agricole européen à la place de la France ? Comment ce pays s’est-il ainsi développé à nos dépens ? Il faut d’urgence en tenir compte si l’on veut réellement assurer un avenir à l’élevage français et aux entreprises d’abattage et de transformation qui les accompagnent. Une fois concurrentiel sur notre territoire, nous pourrons alors nous mesurer aux grands leaders hors de l’hexagone…
Un avenir est possible ! Les entreprises françaises des viandes, premier secteur employeur des IAA, comptent 45 000 salariés qui détiennent un savoir-faire professionnel reconnu. Et arrêtons de dire que nous ne sommes pas présents sur le marché international : nous y développons une vigilance commerciale de chaque instant et nous nous positionnons sur chaque marché qui constitue un potentiel de débouché pour nos élevages et nos viandes françaises. Les chiffres sont là pour le prouver, en viande bovine ou en viande porcine, que ce soit sur les marchés européens ou vers les pays tiers : 1,5 milliard d’euros à l’export réalisés par les entreprises du SNIV-SNCP, cela compte dans la balance commerciale de la France !

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