Abonné

Focus Tunisie « Il faut accompagner le regroupement de l’agriculture familiale »

- - 5 min

Karim Daoud, vice-président de la Sat (syndicat des agriculteurs tunisiens), revient sur les principales revendications du syndicat fondé en 2011. Une des priorités : accompagner et structurer l’agriculture familiale en Tunisie.

Près de deux ans après la Révolution de Jasmin, comment se porte l’agriculture tunisienne ?
La situation a empiré. Il nous faut remettre l’agriculture au centre du développement de la Tunisie. Après la Révolution de Jasmin, les coûts de production des agriculteurs ont flambé et la tendance se poursuit. Cette hausse concerne tous les intrants : les engrais, les produits phytosanitaires, les machines agricoles, etc. Le prix des fourrages grossiers ont été multipliés par trois et dans le même temps, le prix du lait n’a pas augmenté. Nous réclamons un mécanisme de fixation du prix en fonction des coûts de production, mais le dossier n’avance pas. Résultat : en 2010, l’agriculture représentait 12% du PIB contre 10% en 2013. Quand bien même les agriculteurs voudraient investir pour se développer, les taux d’intérêt pour emprunter sont trop élevés. Ils sont à 7%, je ne veux plus travailler avec les banques. J’ai même été obligé de vendre des terres agricoles pour rembourser un emprunt. Et cette situation dure depuis des années. La situation est d’autant plus néfaste pour l’agriculture qu’elle n’a jamais été l’objet de programmes structurels, contrairement au secteur industriel qui était au cœur de la stratégie du pays dans les années 1970.
 
Comment envisageriez-vous la structuration des filières agricoles en Tunisie ?
Il faut commencer par accompagner le regroupement de l’agriculture familiale. En Tunisie, 80% des agriculteurs réalisent 70% de la production nationale et il s’agit d’exploitations agricoles de type familial. Ces agriculteurs ne comptent pas leurs salaires, pourtant nous observons une paupérisation au sein de cette population. Face à cette situation, le secteur attire de moins en moins les jeunes. Il faudrait regrouper et structurer cette agriculture à travers le développement de coopératives par exemple. Les coopératives que nous envisageons ne sont pas basées sur le modèle des kolkhozes et des sovkhozes. L’ennui c’est que les agriculteurs ont un mauvais souvenir en tête : dans les années 1960, l’expérience de la collectivisation de l’agriculture a été un échec. Il faut des textes législatifs pour encadrer le développement de la mise en commun des moyens de production pour valoriser l’agriculture familiale. Concrètement, un éleveur qui possède deux ou trois vaches ne peut pas acheter un tank à lait. Imaginez si dix éleveurs se regroupaient, ils pourraient l’acheter ensemble.
 
Existe-t-il de grandes exploitations agricoles en Tunisie ?
Oui. Mais, souvent, ces grosses exploitations sont moins rentables. Les pouvoirs publics les soutiennent car elles sont moins nombreuses et il est donc plus simple de gérer leur développement. Mais j’insiste, il faut des lois pour encourager le regroupement des exploitations familiales. Pour le moment, la politique agricole tunisienne est aussi morcelée que nos terres.
 
Quelles sont les autres contraintes du développement agricole en Tunisie ?
Nous manquons de technicité. Prenons l’exemple de la filière laitière. La productivité moyenne des Holstein en Tunisie est inférieure à 5 000 litres par vache et par an alors qu’en Europe, elle est de 8 000 litres. Notre filière laitière est un colosse aux pieds d’argile. Et l’« holsteinisation », l’introduction de cette vache « Coca-Cola », n’a pas aidé. La race n’est pas adaptée au climat. Il nous faut réintroduire des races mixtes locales. Si le prix du soja augmente, nous posons tous un genou à terre.
Les contraintes climatiques sont aussi pesantes en filière grandes cultures à cause de la mauvaise pluviométrie. En moyenne nous avons besoin de 25 millions de quintaux de céréales tous les ans: 9,5 millions de blé dur, 10 millions de blé tendre et 5,5 millions d’orge. L’année dernière, nous avons dû importer 3 à 6 millions de blé dur, 6 à 8 millions de blé tendre et 2 à 3 millions d’orge. Pour faire face aux contraintes, il faudrait dispenser des formations aux agriculteurs, développer le semi-direct par exemple. Autre exemple : l’agriculture pluviale est encore mal développée, mais elle devrait être rationalisée.
 
Le taux de chômage en Tunisie est très élevé, en particulier chez les jeunes diplômés. L’agriculture peut-elle être une solution ?
Il y a une désaffection pour le monde agricole, la moyenne d’âge est de 65 ans. La relève n’est pas là, car l’agriculture est perçue comme une pourvoyeuse d’alimentation de basse qualité. Le métier ne rassure pas les jeunes qui préfèrent s’orienter vers des emplois « faciles », en administration par exemple. Dans ce contexte, structurer et revaloriser l’image du métier est prioritaire.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.