Alain Savary, directeur de l’Union des industriels de l’agroéquipement (Axema), estime que les agriculteurs doivent mieux réfléchir leurs investissements afin de les amortir et non de profiter d’effets d’opportunité. Face à une volatilité accrue des cours, il compte sur la prise de conscience économique des agriculteurs français et surtout sur la croissance à deux chiffres du marché export des agroéquipements.
La récente loi Macron propose un sur-amortissement de 140 % concernant les investissements effectués dans les entreprises, y compris les exploitations agricoles. Quel est pour vous l’impact d’une telle mesure sur le secteur de l’agroéquipement ?
Tout d’abord, parler de sur-amortissement est un abus de langage. Il s’agit d’une déduction fiscale extraordinaire de 40 % de la valeur de l’amortissement. Près de 75 % des industriels considèrent que cela n’aura pas d’impact sur les ventes et 70 % estiment que cela permettra d’anticiper tout de même les ventes de 2017. Les effets de cette mesure ne seront que conjoncturels et pas structurels. Les agriculteurs vont utiliser ce dispositif comme une mesure d’opportunité pour avancer un investissement qu’ils avaient déjà prévu. La vraie interrogation porte plutôt sur la sortie du dispositif, surtout vis-à-vis des industriels. Il nous faudra gérer les embouteillages sur les lignes de production liés à une arrivée probablement massive de commande. De plus, ce dispositif a créé une certaine concurrence entre produits car il exclut tout une série de matériels comme ceux nécessaires au transport (bennes, plateaux…). Du fait de cette loi, entre un semoir et une benne, l’agriculteur choisira la benne !
L’arrêt de l’ancienne dotation pour investissement (DPI) a-t-il eu un impact sur la bonne santé du secteur de l’agroéquipement ?
Non. Certains industriels le craignaient effectivement, mais cela ne s’est pas révélé sur le plan macroéconomique, même si cela a pu avoir un effet à la marge.
Quel est l’état des trésoreries des industriels aujourd’hui ?
83 % des industriels nous disent ne pas avoir de problème de trésorerie. Le délai moyen de paiement est de 46 jours, avec cependant un écart-type important. Chez les distributeurs, la trésorerie est plus tendue du fait de l’importance des stocks. Le marché du neuf se tient bien au détriment de l’occasion, ce qui crée un peu de tension sur les marchés. Les délais de livraison sont redevenus « normaux » et les nouvelles technologies appellent à l’investissement. Ce sont surtout les jeunes qui s’installent qui investissent dans du matériel neuf.
Pourtant l’agriculture française ne se porte pas très bien, surtout l’élevage. Par exemple, dans les cellules d’urgence, mises en place par le gouvernement à la suite de la crise de l’élevage, les dossiers déposés concernent beaucoup de récents investisseurs…
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Les jeunes recherchent des outils performants pour se libérer du temps. En élevage, certaines femmes s’installent alors que leur mari travaille à l’extérieur, ou réciproquement. L’élevage est gourmand en temps et en travail et la technologie permet de lever certains freins. Je dirais que les éleveurs sont plus réfléchis dans leurs investissements. Mais les devis sont là, reste à passer les commandes…
Vous récupérez la volatilité des matières premières au travers des investissements des agriculteurs. Comment imaginez-vous vous protéger ou vous adapter à ce contexte ?
Je compte sur les agriculteurs pour réfléchir leurs investissements en fonction de l’absolue nécessité de les amortir et de mesurer un retour sur investissement ! Il faut raisonner économie et non beauté des enjoliveurs ! La volatilité doit être gérée autrement que par les investissements. C’est une éducation, une explication, de la formation auprès des agriculteurs. Ils doivent devenir des entrepreneurs. En Allemagne, les investissements sont beaucoup mieux réfléchis. En Chine ou en Europe de l’Est, on retrouve ce raisonnement. Je le vois dans des pays où l’agriculture est prise en main par des investisseurs et non de petites structures familiales. Il faut aussi prendre en compte dans ces investissements le côté psychologique. À l’image d’une belle voiture, certains aiment avoir un matériel imposant et rutilant au détriment un peu de sa réelle utilité sur l’exploitation.
Justement, les industriels comptent beaucoup sur l’export pour se développer. En France, le nombre d’agriculteurs diminue, le marché se rétracte. Comment voyez-vous la suite ?
Le marché mondial de l’agroéquipement, c’est une croissance de 5 à 10 % par an ! Tous les ans et cela depuis plusieurs années ! La mécanisation n’est pas présente partout dans le monde, loin de là. Le 27 octobre, Axema va d’ailleurs se rendre en Chine pour travailler au sein de l’association mondiale de fabricants d’agroéquipement, l’Alliance Agrievolution, afin de faire le point sur les perspectives du marché mondial. Turquie, Russie, Chine, Corée du Sud, Inde, Japon, Amérique du Nord, Brésil et Europe seront présents également.
Le coût de la main-d’œuvre est une des raisons de la baisse des marges des industriels et distributeurs. Certaines entreprises n’hésiteraient pas à licencier. Pourquoi ne faites-vous pas de même ?
On ne peut pas dire qu’il n’y a pas eu d’ajustement de main-d’œuvre, du fait simplement de la présence d’intérimaires. Cette année, des licenciements ont eu lieu. Cela existe mais pas de façon large et massive. Si on décapitalise nos facteurs de production, au moment où l’activité va repartir, nous ne pourrons plus suivre. Il nous faut rester en mesure de repartir rapidement, surtout dans un contexte de marché mondial porteur.