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Philippe Chalmin Inciter à la production par de vraies politiques agricoles

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Pour Philippe Chalmin, professeur à Paris Dauphine, c’est l’accumulation des besoins dans les pays émergents qui explique l’augmentation du prix des céréales et des oléagineux agricoles, conjointement à la hausse des moyens des pays importateurs disposant de réserves pétrolières. La situation devrait rester tendue dans les années à venir, car l’offre aura du mal à suivre la demande. Il faudra mettre en place de véritables politiques agricoles, incitant à la production.

Depuis 2002/2003, les prix des métaux et de l’acier flambent du fait de la demande chinoise. Pour Philippe Chalmin, l’envolée des produits agricoles s’inscrit dans cette logique. Elle arrive avec un effet retard, entre autres parce que les récoltes exceptionnelles de 2004 ont ralenti la pénurie de matières premières agricoles. Mais aujourd’hui, l’accumulation des besoins due à la très forte croissance économique de la Chine, de l’Inde et du sud-est asiatique est telle qu’elle fait exploser le marché. « Les seuls produits qui ne flambent pas sont ceux que la Chine ou l’Inde peuvent encore exporter, comme le sucre, le café ou le cacao », observe Philippe Chalmin.

Le pétrole donne de nouveaux moyens aux pays importateurs

A cela s’ajoute la hausse des cours du pétrole, qui autorise les pays structurellement importateurs de blé du sud de la Méditerranée et du golfe arabo-persique à payer le prix fort. « Du blé à 300 voire 400 euros la tonne ne les a finalement pas dérangés tant que ça », constate Philippe Chalmin. Pour la récolte 2008, le spécialiste envisage deux scénarios : sans incident climatique, « on peut s’attendre à une production record compte tenu du niveau des emblavements », estime-t-il. La récolte ne suffirait pas pour autant à reconstruire entièrement les stocks. « Les prix resteraient élevés, tout en se plaçant en-dessous des niveaux actuels », envisage-t-il. Un incident climatique aurait à l’inverse un effet très sensible sur les marchés.

Les biocarburants, phénomène marginal

Les biocarburants n’entrent pas dans le raisonnement de l’économiste : « Ils n’ont pas joué le rôle que beaucoup ont voulu leur donner », note-t-il. La céréale la plus concernée par le développement de l’éthanol, le maïs, a vu ses prix multipliés par deux seulement, alors que le facteur est de 3 pour le blé. « Sur la masse totale des grains, les biocarburants n’expliquent que 25 % de la hausse, 50 % étant dus à la demande alimentaire et 25 % aux aléas climatiques », évalue Philippe Chalmin. Cette analyse ne diffère pas à plus long terme. « Vu l’importance de la demande alimentaire, il n’est pas raisonnable de consacrer des espaces naturels au non-alimentaire », juge-t-il.

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Surface agricole utile constante

Plus généralement, le professeur de l’université de Paris-Dauphine mise pour les années à venir sur des prix toujours élevés, faute d’une offre suffisante en grains. Selon lui, la surface agricole utile va demeurer à peu près constante. « Il existe un potentiel dans le Cerrado brésilien, également en Afrique, mais la planète va perdre de très bonnes terres du fait de l’urbanisation », explique-t-il. Philippe Chalmin ne compte pas sur le réchauffement climatique pour accroître les espaces disponibles : « Les cultures inondées d’Asie risquent d’être menacées,souligne-t-il. Quant à croire que l’on pourra cultiver les terres actuellement en permafrost, cela semble peu crédible ». « Le challenge va consister à doubler le rendement mondial », résume-t-il. Première voie pour y parvenir : utiliser les progrès technologiques (semences transgéniques tolérantes au manque d’eau ou à l’appauvrissement des sols, par exemple). Seconde voie : améliorer les rendements à technologie constante, « en faisant la révolution silencieuse que l’agriculture européenne a connue dans les années 50 et 60 », affirme l’économiste.

Redistribuer l’aide au développement

Ce qui implique, indépendamment des négociations à l’OMC, la mise en place de véritables politiques agricoles. Cela signifie pour Philippe Chalmin de parvenir, d’une façon ou d’une autre, à garantir des prix aux producteurs pour qu’ils aient envie de développer leur production. Ces politiques doivent tout particulièrement concerner les pays d’Afrique non producteurs de pétrole, qui subissent de plein fouet la hausse des cours. « C’est dans cette optique que devrait être distribuée l’aide publique au développement », avance-t-il. Quant à la politique agricole commune européenne, Philippe Chalmin souhaiterait un changement radical : abandon des mécanismes de protection du marché des grains accompagnée d’une forme de contractualisation rémunérant l’agriculteur pour les services rendus à la société.