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Indicateur beurre-poudre : une absence qui pèse

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Cela fait cinq ans que la filière laitière ne s’est plus mise d’accord sur le calcul de l’indicateur beurre-poudre. Le dossier est devenu un point de blocage majeur au sein de l’interprofession, alimentant la crise de gouvernance à l’automne dernier. Pourtant, cet outil technique est essentiel au calcul du prix du lait payé à l’éleveur, et donc à la fluidité des relations commerciales entre les organisations de producteurs et les transformateurs. Son absence laisse libre cours à des négociations au coup par coup, dans lesquelles le rapport de force est souvent défavorable aux éleveurs.

Cela fait désormais cinq longues années que la filière n’est plus parvenue à s’entendre sur le calcul de l’indicateur beurre-poudre. La question est devenue un véritable serpent de mer au sein du Cniel. Après une lourde crise de gouvernance à l’automne, l’interprofession est devenue mutique sur le sujet, devenu polémique et politique, d’autant plus que la conjoncture des marchés est devenue baissière.

De quoi parle-t-on ? Pour négocier le prix du lait avec leurs fournisseurs, les industriels utilisent plusieurs indicateurs : pour le prix du fromage, du lait de consommation, ou encore du beurre et de la poudre. Ensemble, ils constituent une formule de calcul de prix de base du lait, propre à chaque entreprise, selon qu’elle fabrique plus ou moins de ces produits.

L’indicateur beurre-poudre est construit en deux étapes : les cours du beurre et de la poudre de lait écrémé sont d’abord agrégés et rapportés à 1 000 litres de lait. À ce chiffre, on retranche un coût de collecte et de transformation. Sur le papier, rien de plus simple.

La mise en place de cet indicateur remonte à 2010, au moment où la France sort des quotas laitiers européens et des prix indicatifs fixés par l’Union européenne et le Cniel. Et pendant une dizaine d’années, un accord a pu être trouvé sur les coûts de transformation des industriels. Mais tout a changé à l’occasion des crises du Covid-19 et de la guerre en Ukraine.

En 2021-2022, au moment où les coûts de production ont explosé sous l’effet de l’inflation, les industriels ont souhaité revoir le calcul. « Nous nous sommes rendu compte que cet indicateur beurre poudre ne prenait donc pas en compte ces évolutions notamment sur l’énergie et les salaires, explique François-Xavier Huard, p.-d.g. de la Fnil (industrie laitière) et vice-président du Cniel. D’où la volonté des industriels d’ajuster les coûts de transformation ».

Compétitivité industrielle

Concrètement, en 2011, le coût de transformation pris en compte dans l’indicateur beurre poudre se situait autour de 71 euros les 1 000 litres. « Mais en 2021-2022, ce coût a explosé et a quasiment doublé. On a atteint des coûts de transformation qui étaient en moyenne de 130, 140 euros voire aujourd’hui plus proches de 150 euros », estime l’industriel.

Et c’est là que le problème se trouve. Les éleveurs ont accepté de rouvrir les négociations, mais contestent vigoureusement les coûts avancés par les industriels depuis ces dernières années, empêchant la publication du fameux indicateur. Ce qui est reproché aux industriels par les éleveurs, c’est leur manque de compétitivité, ce qui mène à un prix du lait plus faible en France qu’en Allemagne.

« Nos collègues allemands ont aujourd’hui un indicateur, qui n’est, certes, pas tout à fait sous le même périmètre, explique Yohann Barbe, président de la FNPL (éleveurs laitiers, FNSEA) et à la tête du collège producteurs du Cniel. Mais historiquement, on avait un décalage toujours d’une vingtaine d’euros et en ce moment on a plutôt un décalage d’une soixantaine d’euros. Donc, ce n’est quand même pas normal que les Allemands restent compétitifs et que nous, on ne le soit pas ».

En clair, les éleveurs refusent que le prix du lait soit la « variable d’ajustement » d’une industrie laitière hexagonale peu compétitive. Les industriels répondent que les faibles marges qu’ils réalisent sont le fait de coûts spécifiques, notamment de salaires, qui pèsent davantage dans l’industrie laitière que dans le reste des industries agroalimentaires. Autrement dit : le surcoût n’est pas de leur fait, mais des pouvoirs publics.

Ils ont présenté en septembre une étude de la Banque de France sur la base des comptes consolidés des entreprises de la transformation laitière, attestant de cette situation de fragilité économique. Le taux de résultat net des entreprises de la transformation laitière a atteint 1,1 % en 2024, contre 3 % en moyenne pour les industries agroalimentaires (IAA).

Le beurre en cube

La bataille de chiffres ne se limite pas aux coûts des industriels, elle porte aussi sur la façon de calculer leurs recettes. Par exemple : la prise en compte des cours du beurre industriel en cube de 25 kg et de la poudre maigre de lait destinée à l’alimentation humaine dans le calcul de l’indicateur beurre poudre. « En France, il ne s’échange quasiment que du beurre plaquette, en témoigne l’absence systématique de cotation beurre 25 kg contrats ! Faute d’échanges suffisants ! », contestait la FNPL en décembre lors d’une réunion à Saint-Malo. Le syndicat estime le manque à gagner pour les producteurs de 46 euros les 1 000 litres sur le beurre.

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« Les valorisations engrangées par les transformateurs laitiers sur le marché du beurre n’ont aucunement été rétribuées aux producteurs : ni sur la partie des produits de grande consommation (PGC) vendus sur le marché intérieur, ni sur la partie beurre-poudre, qui pâtit depuis des années d’un défaut de publication interprofessionnelle car seul le beurre industriel 25 kg est considéré dans la formule », résume le syndicat.

Les industriels, eux, refusent d’ajouter d’autres produits dans le calcul. « Certains voudraient rajouter d’autres valorisations de produits qui n’ont rien à voir avec le marché en question, à savoir des commodités type ingrédients industriels : des produits grande consommation export, du lait infantile, du beurre plaquette, etc. On ne peut pas comparer des marchés de commodité avec du lait qui est valorisé en matière première agricole par la sanctuarisation de la loi Egalim. Ce sont deux modes de valorisation différents », argumente François-Xavier Huard.

Conjoncture brûlante

Le contexte ne va pas pour apaiser les tensions. Ces derniers mois, les prix des produits laitiers industriels sont orientés à la baisse. Le beurre industriel a reculé de 2 000 euros la tonne en l’espace de trois mois. Et « le prix de la poudre de lait écrémé s’avère particulièrement bas, autour de 2 000 € la tonne », constate le Cniel dans sa dernière note de conjoncture laitière publiée début janvier.

L’absence d’indicateur interprofessionnel n’empêche pas les entreprises de tenir compte de ces baisses. Plusieurs prix négociés tout récemment et rendus publics attestent d’un prix du lait payé aux éleveurs stable ou inférieur aux années précédentes. Mais en l’absence d’un indicateur publié et incontestable, les négociations entre organisations de producteurs (OP) et transformateurs sont moins fluides. « La publication d’un indicateur interprofessionnel de valorisation beurre poudre aide au dialogue entre une organisation de producteurs et sa laiterie même si cela ne peut jamais être un objectif de prix », constate François-Xavier Huard.

« L’absence d’indicateur beure poudre pose problème à certaines OP, mais pas à toutes, nuance Loïc Adam, président de France OP Lait. C’est un souci pour les OP qui signent des contrats dans lesquels l’indicateur beurre poudre entre en ligne de compte pour déterminer les formules de calcul de prix de base du lai. Or cet indicateur peut représenter 10, 20 ou 30 % de la formule de calcul de prix. » Il s’agit en général des contrats avec les grands industriels. Selon lui, cette absence entraîne un préjudice pour « les OP qui n’ont pas vraiment le choix et doivent accepter les coûts de collecte et de transformation déterminées par l’industriel. Ces OP préféreraient avoir un indicateur accepté par tous et qui ne soit pas sujet à discussions ».

Indicateur pas magique

Mais la fixation d’un indicateur ne résoudra pas tous les problèmes. « En fonction des débouchés des laiteries, l’évolution de cet indicateur peut entraîner des variations sur le prix du lait. Cela peut donc créer des tensions car les volumes et les montants de ces marchés peuvent être très significatifs, témoigne François-Xavier Huard. C’est pour cela que la médiation des relations commerciales et agricoles peut offrir une voie alternative à d’éventuels contentieux. »

Face à des prises de position antagonistes entre éleveurs réunis sous la bannière FNPL et industriels autour de la Fnil, la voie de sortie de crise semble étroite, car les tensions semblent au plus fort au sein de l’interprofession. Un pas en avant a été réalisé à l’automne dernier avec la médiation de Marc Delage, à la tête du collège des distributeurs du Cniel, qui est parvenu à débloquer le fonctionnement de l’interprofession. Celle-ci était devenue incapable de prendre des décisions importantes.

Un accord sur la contribution volontaire obligatoire (CVO) pour 2026 a pu ainsi être obtenu in extremis, sous la pression d’un potentiel « shut down » puisque cette contribution sert à financer le fonctionnement et les missions du Cniel. Autre avancée : la mise au point du plan stratégique triennal du Cniel qui devait être avalisé par l’État au 1er janvier 2026, ce qui a été fait avant même cette date.

En dissociant les dossiers, et en organisant des réunions au niveau des présidents de collèges autour du président de l’interprofession, sans mobiliser tout le conseil d’administration, Marc Delage a inauguré une nouvelle méthode de travail, censée permettre à chacun de mieux se connaître et de s’écouter mutuellement.

Des avancées ont pu ainsi être réalisées, reste à savoir si les différentes parties prenantes arriveront à renouer un dialogue constructif pour parvenir à un accord sur l’indicateur beurre poudre dans les prochains mois.

CB

« En 2021-2022, ce coût a explosé et a quasiment doublé »

« Pas normal que les Allemands restent compétitifs et que nous, on ne le soit pas »

« En France, il ne s’échange quasiment que du beurre plaquette ».

« Ces OP préféreraient avoir un indicateur qui ne soit pas sujet à discussions »

« La médiation des relations commerciales et agricoles peut offrir une voie alternative »