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Influenza : comment la filière canards gras s’adapte à la baisse de densité

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Des bâtiments plus grands pour accueillir autant de canards avec une moindre densité, un accompagnement financier des producteurs : les principaux acteurs de la filière canards gras déploient une nouvelle génération de bâtiments pour limiter le risque d’influenza.

Une nuée de canards couleur crème, une litière fraîchement paillée, des rails d’alimentation et d’abreuvage, un accès ouvert sur un parcours extérieur : à première vue, le bâtiment de Philippe Morize à Saint-Projet (Lot) ressemble à n’importe quel autre élevage de canards gras. Avec une différence de taille : il est 30 % plus grand que l’ancienne génération de bâtiments. Après l’épisode d’influenza aviaire 2020-2021, la filière compte instaurer de nouvelles règles de production (1). Première d’entre elles : du 15 novembre au 15 mars, les éleveurs ne pourront mettre en place uniquement les animaux qu’ils seront à même de mettre à l’abri. Soit une baisse de 30 % de la densité en bâtiment pour les éleveurs de canards prêts à gaver, qui accueillent les animaux de l’âge d’un jour jusqu’à 81 jours minimum. Chez Philippe Morize comme chez les autres producteurs de canards gras IGP, les palmipèdes doivent avoir accès à un parcours d’au moins 3 à 5 m2 par tête. En revanche, les animaux restent en intérieur lors de la phase de gavage, réalisée chez d’autres éleveurs spécialisés dans le cas de cette filière dite « longue ».

Prime pour « compenser la baisse de densité »

Au sein du Gaec de Loby, c’est Quentin, le fils de Philippe, installé en 2019, qui gère le bâtiment de 2 000 m2. Une surface adaptée pour dégager le revenu d’un travailleur : 10 000 canards, soit 30 000 à 35 000 volatiles par an (à raison de trois bandes et demie par an). Montant de l’investissement ? Environ 400 000 euros. La famille Morize, qui ne loge pas sur place, a « sécurisé au maximum le site avec des caméras, des alertes sur smartphone », précise Philippe, à l’occasion d’un voyage de presse organisé par le Cifog (interprofession) début septembre. Ce niveau de production représente « l’équilibre parfait entre l’économique et le sanitaire », résume Jean-Luc Dolique, responsable production de la Quercynoise, la coopérative à laquelle adhérent les Morize. Le technicien évalue le surcoût par rapport à l’ancienne génération de bâtiments à « environ 20 % ». Une augmentation qui n’est pas proportionnelle à l’accroissement de la surface (+30 %).

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Des bâtiments nouvelle génération comme celui de Philippe Morize, la Quercynoise en monte « une dizaine par an », sur un total d’environ 90 éleveurs de canards prêts à gaver. « Un complément de prix compense la baisse de densité dans les élevages, explique son directeur Jean-Luc Fouraignant. Cela renchérit le prix global du canard. » Un système facilité par la contractualisation, généralisée dans la filière canards gras. Attribuée en fonction du nombre de canards, cette prime est octroyée « pendant sept ans, soit la durée de l’amortissement », précise Jean-Luc Dolique. « Elle sert de caution pour la banque, car elle n’est pas liée aux performances ». La Quercynoise « participe à hauteur de l’agrandissement » pour les bâtiments existants, les nouveaux bâtiments ne bénéficient pas de cette aide.

Les éleveurs d’Euralis ont investi 18 M€

« Nous avons commencé à travailler sur ces bâtiments avant l’influenza, puis nous avons accéléré en 2016 », raconte Gérard Lavinal, président de la Quercynoise et de sa maison mère, la Capel. Une réflexion précoce aussi motivée par l’amélioration du bien-être animal. D’après lui, cette initiative de la coopérative lotoise a pu générer des tensions avec d’autres acteurs de la filière. Plus difficile d’aller chercher des soutiens publics quand un acteur parvient à monter son projet seul… D’autant que le principal bassin de production de foie gras, situé dans les Landes, le Gers ou les Pyrénées-Atlantiques, a pris de plein fouet les épisodes successifs d’influenza. « Ici, notre chance, c’est que le foie gras est une production récente », reconnaît Gérard Lavinal, « et que notre bassin est diversifié », donc moins dense et moins sensible aux épizooties.

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Avec deux millions de canards « quand tout va bien », la Quercynoise joue dans le milieu de tableau de la filière. De leur côté, les poids lourds du foie gras déploient des stratégies similaires. Euralis (six millions de canards) mise aussi sur de « nouveaux bâtiments d’élevage permettant de sécuriser la production de palmipèdes en période à risque influenza ». Depuis 2018, « 80 000 m2 ont ainsi été construits, et les éleveurs d’Euralis ont investi un peu plus de 18 millions d’euros au total », indique le groupe à Agra Presse. Idem du côté de Maïsadour (5,3 millions de canards). « Depuis trois ans, une vingtaine de nouveaux bâtiments ont été mis en place pour permettre aux éleveurs de mettre leurs animaux à l’abri en période critique », d’après Nadia Isambert, directrice Innovation et communication. Soit « environ 10 % de notre capacité de production ».

Jardins d’hiver ou optimisation de l’outil industriel

Les deux groupes accompagnent aussi financièrement leurs éleveurs dans ces investissements, avec une prime « pour compenser la baisse de densité » chez Maïsadour. La coopérative landaise évoque aussi un « plan d’aide à l’investissement », qui sera « activable selon les besoins ». Du côté d’Euralis, on indique que « le coût de la claustration fait partie de l’étude économique des bâtiments, dès qu’un projet est initié ». La flambée généralisée des matières premières, provoquée par la surchauffe post-Covid de l’économie mondiale, pourrait toutefois freiner le déploiement de cette nouvelle génération de bâtiments. En particulier, les matériaux métalliques ont « augmenté de 20 % en six mois », souffle Gérard Lavinal. « Tant qu’on n’est pas approvisionné, on ne sait pas quel prix on va payer… »

Les bâtiments XXL ne sont pas la seule solution envisagée pour s’adapter à la baisse de densité. Euralis travaille en parallèle sur des aménagements de moindre envergure : « Nous étudions la possibilité d’ajouter des jardins d’hiver, quand cela est faisable, chez certains éleveurs », précise le groupe coopératif basé dans les Pyrénées-Atlantiques. Des « espaces de deux ou trois mètres de large, plus aérés mais couverts ». Et Maïsadour met l’accent sur l’optimisation de son outil industriel : le groupe veut mieux anticiper les besoins du marché, pour « améliorer la planification des volumes de production » et « la disponibilité de la matière (foies gras mais aussi confits cuisses et magrets) ».

Des bâtiments plus grands de 30 %, plus de chers de 20 %

Un modèle fragilisé par la flambée des matériaux métalliques