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Innovation, restructuration, nouveau marché… les fournisseurs s’adaptent à la crise

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Face à la crise agricole et notamment celle du secteur laitier et porcin qui a frappé durement les exploitations depuis 2015, les entreprises de l’amont ont trouvé différentes stratégies pour s’adapter… ou non.

Dans les allées du Sommet de l’élevage, les fournisseurs de l’amont sont bien présents. Machines, semences fourragères, génétique, engrais… les éleveurs ont toujours la même diversité de choix. Plus de 200 000 personnes ont un emploi en lien direct avec l’élevage (1). Dans quelle mesure toutes ces entreprises, qui parsèment le salon, ont-elles été touchées par la crise agricole ? Une crise qui, comme le précisait Xavier Beulin, président de la FNSEA, le 4 octobre, « ne s’est jamais produite avec une telle intensité depuis l’après-guerre ». Parfois les volumes de vente et le chiffre d’affaires ont été et sont encore directement affectés. Parfois, cette crise a été un vecteur d’amélioration des performances. Ainsi, Guy Roussel, responsable commercial Nord et grand Est chez Gènes diffusion, reconnaît que « les ventes sont en progression alors que le cheptel de truie est en baisse de 2,5 % par an ». Malgré les difficultés économiques des éleveurs porcins, ces derniers ont accepté d’investir dans de la génétique et des techniques de pointe. « Sur les six premiers mois de l’année, cela a été tout de même compliqué », admet Guy Roussel.

Un budget de R & D conservé

Pour Guy Roussel, c’est l’innovation qui a permis à l’entreprise de maintenir sa rentabilité, ainsi que « des restructurations dans le secteur de la génétique animale ». Il note, comme pour les acteurs de la nutrition animale, des encours qui ont progressé avec parfois des demandes d’étalement de paiement sur six mois, notamment avant l’été. Pourtant, « nous ne représentons que 3 % des charges d’un élevage », précise-t-il. Signe d’une vraie difficulté économique dans les exploitations. « En 2016, il n’y a pas eu d’arrêt d’élevage porcin, car toutes les productions étaient en difficulté. Les éleveurs n’ont donc pas cherché à se tourner vers d’autres productions », analyse Guy Roussel. Alain Mathé, directeur général d’Horizont France, un producteur de clôtures, constate une hausse de son chiffre d’affaires en 2016 de 6 % par rapport à 2015. L’entreprise a gagné des parts de marché avec de nouveaux produits dans son secteur et n’hésite pas à investir 7 à 10 % de son chiffre d’affaires d’environ 150 millions d’euros dans la R & D chaque année. « Implantée sur toute la France », Horizont France peut mieux lutter contre « des baisses d’activité dans certaines zones », selon son directeur. De plus, elle ne met pas tous ses œufs dans le même panier, en diversifiant ses activités (sécurité, éleveur connecté…).

Ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier

La responsable marketing dans l’entreprise La Buvette, spécialisée dans les abreuvoirs pour animaux, évoque « une activité en dent de scie que l’on ne sait pas bien expliquer » et un chiffre d’affaires effectué pour 30 % à l’export. « D’autres ressentent plus la crise que nous, avoue-t-elle. Même si l’on sent les éleveurs prudents, attentistes ». Là encore, La Buvette joue la carte de l’innovation, en conservant toujours le même montant investi dans la R & D chaque année. Du côté de l’alimentation animale, Nicolas Gruneisen, délégué commercial chez Bonda Nutrition Animale, confirme une hausse des encours de paiement. « On passe d’un mois à 120 jours parfois, observe-t-il. Un laitier qui ne peut plus payer dans le mois, on arrête de livrer. On évite de laisser les encours s’allonger de façon trop importante », continue-t-il. Un fournisseur d’engrais évoque lui aussi des encours passés de six mois à un an, avec des résultats économiques moins bons pour son entreprise, notamment dans le secteur de l’élevage. Les acteurs de la nutrition animale se font parfois « un peu banquier », comme le rappelle Pauline Boubin, assistante commerciale chez Talon Co-produits (matières premières pour l’alimentation animale). Ils tamponnent en partie les effets de la crise. « Nous avons effectué plus de suivi de nos clients. Au lieu d’une heure par semaine, nous y consacrons aujourd’hui une heure par jour ! On a perdu des marchés auprès de petits exploitants, mais on en a trouvé d’autres auprès de plus gros », analyse Pauline Boubin.

Le bio ne connaît pas la crise

De plus, l’entreprise s’est adaptée en développant des « solutions plus techniques pour que les rations s’adaptent au centime près », selon Pauline Boubin. La zone commerciale a été également élargie. « Nous avons revu nos méthodes de travail », continue-t-elle. Pour l’heure, le chiffre d’affaires se maintient. Pour certaines entreprises, la crise signifie le développement de leurs marchés. « Nous avons constaté beaucoup de demandes d’études économiques », déclare une conseillère de CER-Horizon 63. Dans la région, il s’agit souvent d’évaluer la conversion de l’élevage laitier vers l’élevage allaitant ou bien le passage de l’élevage à la production de céréales. « Deux tiers des études faites se concrétisent », chiffre-t-elle. « Les préoccupations sur la gestion de l’exploitation sont plus fortes qu’il y a quelques années », souligne-t-elle. Certains conseillers orientent les agriculteurs vers les coopératives d’utilisation de matériel en commun (Cuma) pour diminuer leurs charges de matériel. Interrogés, des animateurs de Cuma de l’Allier et de Haute-Loire, constatent que la crise fragilise surtout certaines structures avec des tensions entre personnes. « Solidaires, oui mais pas jusqu’au point de couler la coopérative », peut-on entendre en substance.

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Le bio a aussi profité de la crise. Maria Pelletier, président de Moulin Marion, fournisseur d’aliment bio, le reconnaît. Elle évoque surtout la nécessité que l’agriculture bio ne remplace pas l’agriculture conventionnelle et « ne subisse pas des crises à son tour ». Pour les élevages, comme l’a fait remarquer un semencier, « 2017 sera cruciale. Ça passe ou ça casse ! Car il n’y a plus de trésorerie dans les exploitations ».

(1) : Les emplois directs et indirects liés à l’élevage français, LANG A., DUPRAZ P., TREGARO Y., ROSNER P.M., PERROT C., Rencontres Recherche Ruminants, 2015.

Machinisme : « L’indice du climat général d’activité reste fortement négatif », selon le CEMA

« L’indice du climat général d’activité reste fortement négatif », annonçait le Comité européen des groupements de constructeurs du machinisme agricole (CEMA), le 15 septembre sur son site internet. La vente des tracteurs est en baisse de 5,5 % en Europe depuis le début de l’année. Il s’agit surtout des tracteurs de 50 à 250 CV. « Cette catégorie concerne essentiellement les agriculteurs qui connaissent des difficultés avec les prix des produits, en particulier du lait. Ces difficultés pourraient s’aggraver, étant donné les récoltes des différentes céréales dans de nombreux pays européens », analyse le CEMA. Moissonneuses, lieuses et autres machines agricoles sont également concernées par cette baisse des ventes. Les prix bas des matières premières agricoles limitent les investissements et « une large majorité de dirigeants interrogés s’attendent à une baisse du chiffre d’affaires sur de nombreux marchés européens », selon le CEMA. En Allemagne, au premier semestre 2016, les ventes de machines avaient baissé de 9 %. Pour 2017, par contre, « seulement un tiers des dirigeants interrogés prévoit une baisse du chiffre d’affaires », observe le CEMA.

Nutrition animale : vers une baisse de production « sans précédent » en 2016

Les fabricants d’aliments (Snia et Coop de France Nutrition animale) s’attendent à « enregistrer en 2016 une baisse sans précédent, en lien direct avec les difficultés rencontrées dans la quasi-totalité des filières animales », annoncent-ils dans un communiqué le 3 octobre. Ils rapportent que, sur les huit premiers mois de l’année, la production d’aliment a diminué de 5,3 % (-700 000 tonnes) par rapport à 2015. Sur l’ensemble de l’année, ils s’attendent à une baisse de 1 million de tonnes. Jusqu’ici, la baisse la plus sensible est enregistrée dans l’alimentation pour bovins (-10 %, soit une baisse de 400 000 t), « en lien direct avec la crise laitière ». Viennent ensuite la volaille (-3,4 %, soit - 300 000 t) « dont 200 000 tonnes directement dues aux mesures sanitaires Influenza aviaire en palmipède gras » et enfin l’aliment pour porcs (-3 %, soir -150 000 t).