Abonné

Insect Allies : le projet biotech controversé de l’armée américaine

- - 6 min

La Darpa, un organisme de recherche de l’armée américaine, a investi des sommes conséquentes dans un projet futuriste consistant à conférer à des insectes la capacité de modifier l’ADN de plantes cultivées, en utilisant notamment la technique d’édition de gènes Crispr Cas9. Une équipe de chercheurs franco-allemande s’interroge sur les objectifs de ces recherches, et évoque même une violation de la convention internationale sur les armes biologiques.

Été 2025. Une sécheresse extrême menace les grandes cultures. Maïs, blés, riz et tomates dépérissent. La pénurie se profile lorsque des nuées d’insectes s’abattent sur les champs. Un nouveau ravage ? Non, des « alliés » à la rescousse. Car en se nourrissant de la sève des plantations, les insectes inoculent simultanément un virus susceptible de modifier leur ADN, les rendant plus résistantes au stress hydrique.

Un scénario digne d’un film d’anticipation ? C’est pourtant ce que promet l’Agence pour les projets de recherche avancée de défense (Darpa) du Pentagone depuis le lancement en novembre 2016 du projet « Insect Allies ». Financé par l’agence à hauteur de 45 M$, il est le premier programme d’intérêt agronomique à envisager l’utilisation de virus génétiquement modifiés disséminés à l’aide d’insectes en plein champ.

« L’idée est de planter une variété traditionnelle en début de saison puis d’utiliser des insectes porteurs d’un virus génétiquement modifié en plein champ pour les faire évoluer en cours de saison face à un problème imprévisible », résume Christophe Boëte, chargé de recherche dans l’équipe Évolution, Vecteurs, Adaptation et Symbioses à l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier (IRD).

« Agents d’altération génétique de l’environnement horizontal » (HEGAA) : tel est le nom donné à ces insectes, qui intégreraient les dernières avancées de la recheche, notamment sur les vecteurs viraux ; dotés d’une coque protéique identique à celle du virus de départ, ces « chevaux de Troie » contiennent un matériel génétique modifié. Impliqués dans de nombreux essais cliniques de thérapie génique, ils permettent l’intégration de gènes – ou de séquences – dans les cellules. Les HEGAA ajoutent à ce procédé l’insertion du vecteur viral dans l’insecte, lui-même vecteur pour la plante.

Se nourrissant de la sève des végétaux, mouches blanches, cicadelles, ou pucerons pourraient ainsi infecter les cultures et fournir à la plante un caractère spécifique : résistance à la sécheresse, à l’humidité, au gel, à la salinité, aux maladies végétales… Quant à la technique envisagée pour permettre au matériel génétique d’agir sur le génome du végétal, les communiqués de la Darpa évoquent le système Crispr-Cas9, permettant de supprimer, d’inactiver ou de remplacer un gène cible par un autre.

« Un effort visant à développer des agents biologiques à des fins hostiles »

Mais certains chercheurs ne croient pas au récit proposé par la Darpa. Ils estiment que du statut d’alliés, les insectes peuvent passer à celui d’ennemis, en détruisant les cultures plutôt qu’en les protégeant. C’est en tout cas le débat que souhaite ouvrir une équipe franco-allemande de juristes (Université de Fribourg) et de biologistes (Max-Planck-Institue à Plön et Université de Montpellier) sans hésiter à évoquer la violation de la convention internationale sur les armes biologiques.

« Le programme peut être largement perçu comme un effort visant à développer des agents biologiques à des fins hostiles. Sans réelle démonstration que cette innovation puisse avoir une application en temps de paix, on s’approche alors du non-respect de l’article premier de la convention sur les armes biologiques », alertent les chercheurs dans une publication parue le 4 octobre dans la revue Science.

Le premier argument des chercheurs, faisant pencher pour une utilisation « offensive », est qu’il est impossible de contraindre un insecte à ne pas traverser la frontière invisible d’un champ donné ; son imprévisibilité en ferait une armée peu efficace pour soigner des cultures cibles – voire dangereuse pour le reste de l’environnement –, mais utile offensivement.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

« L’intérêt pour les virus génétiquement modifiés découle en grande partie de leur rapidité d’action, car les infections peuvent balayer rapidement les populations cibles. Mais cette même propriété constitue également un grave problème de sécurité, car il est difficile de prédire où les virus se dispersent géographiquement et quelles espèces seront infectées », soulève Guy Reeves, biologiste de l’évolution au Max-Planck-Institue de Plön.

Les recherches sur les vecteurs viraux en sont à leurs balbutiements

Second argument : les avancées de la recherche sur les vecteurs viraux en sont encore aux balbutiements concernant le traitement combiné de plusieurs gènes. Les essais actuels en matière de thérapie génique portent essentiellement sur les maladies dues à un seul gène déficient (mucoviscidose, myopathie…) ou à des virus donnés (Sida, Ebola). Pour les chercheurs, ce constat fait aussi pencher les insectes du côté des ennemis.

Car si la destruction ou la stérilisation d’une plante peut être obtenue en ciblant un seul gène, permettre la résistance à la sécheresse ou à un pathogène donné nécessitera en revanche l’insertion de nouveaux gènes ou de séquences dans les chromosomes des plantes. « Dans la plupart des cas, il est plus de 1 000 fois plus efficace de perturber les gènes que d’en insérer », confirme Guy Reeves.

Alors, comment distinguer les buts civils de ceux potentiellement militaires du programme de la Darpa ? « Il est vrai que l’utilisation "offensive" semble avoir plus de chance de donner des résultats opérationnels, admet Marcel Kuntz, spécialiste des biotechnologies agricoles à l’Institut de Biosciences et Biotechnologies de Grenoble (CEA), mais les puissances militaires non-occidentales vont-elles s’embarrasser de telles considérations pacifistes ? Vue la force de frappe de la Chine dans les nouvelles biotechnologies, n’a-t-elle pas déjà de tels programmes en cours ? »

Des questions que les auteurs de la publication souhaitent justement mettre en débat : « Si ces techniques devaient être acceptées comme la norme mondiale, les meilleures pratiques et règles, qui ont contribué à préserver notre monde de l’utilisation d’armes biologiques dévastatrices pendant plus de 60 ans, pourraient être sérieusement compromises », conclut Guy Reeves.

Des techniques utilisées dans de nombreux essais cliniques de thérapie génique

Comment distinguer les buts civils de ceux potentiellement militaires du programme de la Darpa ?