Une expérience menée en Chine auprès de 21 millions de petits paysans, visant à leur fournir des conseils agronomiques simples, leur a permis un gain de 12,2 milliards de dollars en augmentant les rendements tout en réduisant les intrants. Expérience réussie. Les spécialistes du développement agricole doutent cependant que cette expérience soit exportable en l’état dans d’autres pays, au sud comme au nord.
Une augmentation des rendements de 11 % pour une baisse de l’utilisation des engrais azotés de 15 à 18 %, un gain de 12,2 milliards de dollars sur dix ans pour les agriculteurs. L’étude de l’équipe de Fusuo Zhang, de l’université d’agriculture de Beijing, publiée en mars dans la prestigieuse revue Nature, a de quoi impressionner par ses chiffres, d’autant que l’expérimentation a été menée auprès de 21 millions de petits producteurs de riz, maïs et blé.
L’approche visait aussi bien à diminuer la pollution engendrée par ces cultures qu’à augmenter les rendements, déjà décuplés en Chine ces dernières décennies en contrepartie d’un usage important d’engrais, plus de 300 kg d’azote par hectare et par an, soit quatre fois la moyenne mondiale.
En détail, les chercheurs ont déterminé auprès de 13 123 exploitations des conditions optimisées de culture – types de semences, période et densité de semis, usage d’engrais, irrigation – dans différentes zones géographiques. Quelque 1 000 scientifiques, 65 000 fonctionnaires agricoles et 14 000 conseillers de l’agrofourniture ont travaillé ensemble, sur la base des résultats obtenus, pour organiser plus de 14 000 ateliers et 21 000 démonstrations sur site.
Des protocoles peu innovants mais d’une ampleur considérable qui ont porté leurs fruits et qui posent la question d’une application dans d’autres pays du Sud. Le transfert de technologies pourrait y changer la donne, alors que 2,5 milliards de petits agriculteurs cultivent encore 60 % des terres arables mondiales. Plus largement, l’exemple chinois permet de soupeser les méthodes françaises du conseil agricole, dans un contexte post-révolution verte, où les enjeux techniques et les rapports de compétition entre acteurs s’avèrent plus complexes.
Des contextes tropicaux différenciés
En matière d’intensification durable au Sud, une telle méthodologie semble peu généralisable, avec des contextes politiques qui ne sont pas tous aussi centralisés et coercitifs que le régime chinois. Surtout, l’accès aux engrais n’y est pas aussi évident partout, notamment en Afrique. « Dans certains pays du Sud, nous sommes très loin du contexte asiatique, où le poids des marchés est énorme, avec des vendeurs de l’agrofourniture qui sont présents partout. Les besoins minimaux sont encore loin d’être couverts pour assurer l’intensification », estime Eric Scopel, agronome au Cirad.
Une difficulté supplémentaire vient du fait qu'il faut créer un corpus de connaissances partagées avec les producteurs et travailler la légitimité locale de certaines pratiques agro-écologiques. « Une approche standardisée à la chinoise ne peut pas marcher dans le contexte africain », poursuit le spécialiste. D’où la mise en œuvre de plateformes de co-construction pour confronter les modèles, locaux ou exogènes. Le tout avec l’assentiment parfois contrasté des pouvoirs politiques dont les positions jouent l’ambivalence : d’un côté un affichage d’objectifs agro-écologiques sur certaines zones et de l’autre une intensification moins durable assumée ailleurs. « C’est le cas du Brésil ou encore du Sénégal qui entend intensifier fortement la production de riz dans le contexte du fleuve Niger, tout en développant des voies alternatives dans la zone coton et en participant au club des amis de l’agro-écologie à la FAO ! », illustre E. Scopel.
En France, il existe une compétition entre les conseillers
En France, la mise en œuvre de l’accompagnement du changement prend un autre visage. Point de collaboration à la chinoise, la situation entre conseillers techniques tient plus du concept d’« associés-rivaux », selon le sociologue Claude Compagnone, de l’Inra de Dijon. Afin de survivre dans un contexte de remise en cause profonde par les agriculteurs de pratiques autrefois prônées, les conseillers des coopératives, des chambres d’agriculture, d’instances environnementales publiques et de l’agrofourniture n’ont d’autre solution que de coopérer sur fond de compétition.
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Avec des producteurs très bien formés techniquement, des rapports de force s’instaurent dans les réseaux locaux. « Plus ceux-ci sont cohésifs et ouverts sur l’extérieur, plus il peut y avoir d’innovation », analyse le sociologue. À l’inverse, des dynamiques de repli, d’exclusion du conseil, voire de délitement social sont aussi à l’œuvre. « La clé est de faire réémerger des groupes d’expertise locaux. Parfois l’intervention doit être sociale avant d’être technique, d’où l’échec par exemple du plan Ecophyto avec les fermes Dephy qui n’ont pas été acceptées comme modèles par beaucoup de producteurs », souligne Claude Compagnone.
Chiffrage et pérennisation des actions
« Même si la reconception technique à envisager en France est bien plus fine qu’en Chine, avec une productivité qui stagne chez nous depuis 20 ans, la capacité à chiffrer les effets des interventions et à créer des référentiels doit nous inspirer », note pour sa part la sociologue Bertille Thareau de l’ESA d’Angers. Nous manquons surtout de référentiels économiques ».
Zhenling Cui et al., Pursuing sustainable productivity with millions of smallholders farmers. Nature, vol. 555, pp. 363-366, 2018. https://www.nature.com/articles/nature25785
Des protocoles peu innovants mais d’une ampleur considérable avec 80 000 scientifiques, fonctionnaires et conseillers impliqués
Parfois l’intervention doit être sociale avant d’être technique, d’où l’échec par exemple du plan Ecophyto avec les fermes Dephy
En France, la data au secours des enjeux environnementaux
Les nouveaux enjeux de maîtrise des intrants ouvrent la voie au développement des outils numériques et de l’open data. « Dans le cadre des réseaux mixtes technologiques (RMT), créés en 2006, le transfert de connaissance scientifique se fait par des outils classiques mais aussi par des simulateurs comme la GEEP (gestion environnementale des élevages porcins), à destination des éleveurs porcins ou des conseillers techniques », illustre Sandrine Espagnol, ingénieur d’étude environnement à l’IFIP. Ce simulateur permet de calculer la performance environnementale de son exploitation, avec neuf indicateurs en sortie. Les résultats sont anonymisés mais chacun a accès à une moyenne qui permet de se situer par rapport aux autres. « L’idée est d’en faire un sujet d’intérêt et non plus de contraintes », milite-t-elle. Outre le conseil, il reste à organiser le partage des données pour un meilleur pilotage des productions agricoles, sujet sur lequel travaillent beaucoup les fournisseurs. « Le secteur public doit se positionner sur ce créneau », estime Sandrine Espagnol. « Pas évident dans un contexte où les financements publics concernent surtout le montage de nouveaux projets, mais pas leur accompagnement dans la durée. Or l’idéal serait de travailler sur des outils déjà existants mis à jour et de favoriser leur déploiement ».