Abonné

Crédit agricole J.-M. Sander : « Nous sommes toujours confrontés à une forte demande de prêts »

- - 12 min

« Nous avons déjà attribué plus de 20 000 prêts et nous sommes toujours confrontés à une forte demande », explique Jean-Marie Sander, président de la Fédération nationale du Crédit agricole, à propos de l’application du dernier plan de soutien aux agriculteurs. Celui-ci s’est traduit par un milliard d’euros de prêts. Le futur président pressenti de Crédit agricole SA explique que, pour l’avenir, « s’il y a compétitivité, il y aura retour sur investissement » pour les projets agricoles, et la banque verte les financera. Il demande à la future loi de modernisation agricole d’être plus audacieuse dans la mise en place de nouveaux dispositifs compensant les fluctuations de prix, tels que l’assurance ou la DPA (déduction pour aléas) qu’il faut dissocier l’une de l’autre.

Les agriculteurs investissent-ils encore suffisamment malgré la baisse du revenu et les incertitudes sur l’avenir de la politique agricole commune (PAC) ?
Les chiffres parus récemment révèlent un revenu moyen en baisse de 34% par rapport à 2008, et inférieur à celui des années 90. Presque toutes les productions sont concernées. Cette diminution intervient à un moment où les charges restent élevées. Cela pèse inévitablement sur le niveau des investissements agricoles. Nous avons constaté sur l’année 2009 une baisse des crédits consacrés à l’investissement d’environ 13 %. Ce qui est réconfortant, c’est qu’elle se compare à l’année exceptionnelle qu’était 2008. Malgré cela, les investissements de 2009 sont encore supérieurs à ceux de 2007, et le rythme d’investissement reste en hausse sur les cinq dernières années.

Qu’est-ce qui a provoqué ce ralentissement ? L’effet revenu ? Ou les incertitudes sur la Pac prévue pour 2013 ?
C’est l’effet revenu, inévitablement, avec déjà une baisse de 15% en 2008 : les investissements en 2009 s’en ressentent. En outre les incertitudes concernant la Pac sont bien présentes. Elles se rajoutent évidemment au phénomène de marché. Chacun sent bien qu’il y aura moins de sécurité et de filets de protection. Des situations nouvelles apparaissent avec des prix beaucoup plus volatils, pour le monde agricole, mais aussi pour la filière agroalimentaire.

Cela vous inquiète plus ?
Pas plus, mais tout autant. L’industrie agroalimentaire, qui est le prolongement de la production agricole doit, elle aussi, affronter la volatilité des coûts pour son approvisionnement en matières premières. Elle avait une tradition de prix relativement stables. Comme l’agriculture, elle doit s’adapter. Cette capacité à intégrer l’élément de la volatilité des prix sera déterminante pour la compétitivité des filières.

Avec une Pac moins sécurisante demain, quelle devra être la stratégie du Crédit agricole ? Financer les projets les plus sûrs et être plus sélectif ? Ou adopter des critères plus souples ?
Quand on finance 80 % de l’agriculture française, on ne se pose pas la question dans ces termes. Il y a toujours eu des moments plus ou moins difficiles. Le Crédit agricole accompagne les agriculteurs et participe aux évolutions et parfois à la restructuration des secteurs. Nous l’avons fait souvent, par exemple pour le sucre, en permettant aux producteurs de pérenniser leur outil de transformation. Ce qui est important pour nous, c’est l’activité économique des territoires, dans une perspective de long terme. S’il y a compétitivité, il y aura retour sur investissement. Si le projet est viable, c’est depuis toujours le rôle du Crédit agricole de le financer. Les agriculteurs doivent retrouver de la lisibilité pour leur entreprise, tant pour leurs conditions de production que pour leurs débouchés.

Mais cette viabilité va devenir plus incertaine ?
Oui. C’est bien pour cela qu’il faut un certain nombre d’instruments qui sécurisent l’agriculteur face aux aléas climatiques, sanitaires, économiques et environnementaux. Le Crédit agricole dispose déjà d’un ensemble de solutions telles que le support d’épargne permettant de bénéficier de la DPA, l’assurance récolte ou les contrats marchés à terme. Leur développement passe par une volonté politique. Même les pays qui ont un discours extrêmement libéral ont engagé des budgets importants pour favoriser ce développement. La réforme de la Pac devra apporter des réponses.

Le Crédit agricole a joué un rôle majeur dans le dernier plan de soutien. N’est-ce pas sortir de son rôle de banque. Combien de prêts ont été accordés ?
Il va de soi que notre place dans le monde agricole nous met en première ligne quand il s’agit de venir en aide aux agriculteurs. Lorsqu’il y a des pertes du niveau de celles de 2009, c’est le métier du Crédit agricole de mettre en place des prêts de trésorerie ou de restructuration, qu’il y ait ou non aide de l’Etat. Je vous rappelle que nos Caisses régionales ont mis en place dès septembre un dispositif de soutien aux producteurs de lait, sans attendre que les pouvoirs publics aient décidé d’une bonification.
Le plan de soutien actuel étend ces mesures à l’ensemble des filières en y ajoutant une aide de l’Etat. Aujourd’hui, on peut dire que l’enveloppe de prêts de reconstitution du fonds de roulement de 500 millions d’euros prévue par le plan a été dépassée. Nous avons déjà attribué plus de 20 000 prêts et nous sommes toujours confrontés à une forte demande.
Parallèlement, nous constatons moins de demandes de prêts de consolidation, qui mobilisent une autre enveloppe de 500 millions d’euros. Le ministre vient de nous confirmer la possibilité d’affecter une partie de cette enveloppe à des prêts de trésorerie, au niveau départemental et selon les besoins. Cette souplesse, que nous avions sollicitée, nous permettra d’agir au plus près des réalités du terrain.

Les prêts de consolidation n’intéressaient pas les agriculteurs ?
L’afflux de demandes sur le premier type de prêts a montré le besoin urgent de trésorerie des agriculteurs. Ces dossiers ont été réalisés très rapidement. La deuxième enveloppe sert à rééchelonner la dette avec une procédure plus lourde, administrativement plus contraignante et donc beaucoup plus longue.

Le problème est donc moins structurel que conjoncturel ?
Si j’étais sûr que les prix vont remonter en 2010, je pourrais dire qu’on arrivera à passer le cap. Mais rien n’est sûr. Que ferons-nous si les prix ne se relèvent pas cette année ? Les années suivantes seront alors extrêmement difficiles. J’observe que d’autres secteurs ont été beaucoup plus soutenus que notre agriculture.

Financièrement, pour le Crédit agricole, cette opération aura-t-elle été intéressante ?
A court terme et sur un plan financier, la réponse est évidemment non. En revanche, dans une optique économique de long terme, nous avons assumé notre responsabilité en permettant aux entreprises agricoles de tenir bon. En effet, les agriculteurs doivent faire face à des échéances à moyen et long terme, souvent au Crédit agricole, tout en continuant à financer leur cycle d’exploitation. Cela nous évite d’avoir à gérer des retards, ou de mettre en place des crédits pour les achats d’intrants par exemple.

Le ministre vous a demandé d’accélérer l’attribution de crédits et les syndicats d’être moins sélectifs. Une telle opération ne vous soumet-elle pas à toutes les critiques ?
Avec 20 000 dossiers traités dans un temps record de deux mois, j’ai du mal à comprendre les critiques. Pour la tempête Klaus, les aides de l’État ont mis près de neuf mois pour arriver dans les exploitations. Je n’ai pas entendu d’agriculteurs nous reprocher d’être trop lents.

La loi de modernisation va-t-elle dans le bon sens pour l’assurance récolte ? À quand une assurance fourrage. Et une assurance revenu ou chiffre d’affaires ? Quel est votre jugement sur cette loi ?
Le projet de loi de modernisation annoncé par le président de la République en février 2009 a pour ambition de préparer l’agriculture française à la réforme de la Pac. La loi sera-t-elle à la hauteur des enjeux ? Il est encore trop tôt pour le dire puisqu’elle n’est pas votée. Un cadre est prévu, qui doit permettre de faire fonctionner de manière cohérente les outils à notre disposition, mais il y a encore beaucoup à faire pour que ces instruments soient réellement opérationnels à grande échelle … Les fonds de mutualisation des risques dépendent principalement de la volonté des acteurs au sein des filières de contractualiser.
Concernant l’assurance récoltes, son développement doit être soutenu et son périmètre élargi. Nous verrons en 2010 si les mesures prises (notamment la subvention de 65 % des cotisations d’assurance) sont suffisantes. Ce qu’on peut simplement observer c’est qu’à ce jour, dans aucun pays du monde, elle n’a connu un réel développement sans soutien public, voire sans réassurance publique.
Pour nous, le projet de loi propose un premier cadre dans lequel pourrait s’organiser la cohérence entre différents outils : fonds de mutualisation, assurances, DPA, marchés à terme. La bonne articulation entre ces solutions pourrait constituer une partie de réponse au problème de la fluctuation des revenus agricoles.

La déduction pour aléas va être étendue aux risques économiques. La loi va-t-elle assez loin ?
Nous regrettons que le projet de loi de modernisation ne contienne aucune disposition sur la déduction pour aléas (DPA), instrument fiscal auquel nous croyons beaucoup, qui doit permettre un renforcement des fonds propres des entreprises.
Certes, la loi de finances pour 2010 a assoupli le dispositif en admettant que les sommes épargnées puissent être utilisées pour faire face à une baisse des revenus consécutive à un aléa économique ; pour autant, cet outil ne présentera un réel intérêt pour les agriculteurs et leurs conseillers de gestion que s’il trouve son autonomie par rapport à l’assurance et si ses modalités d’application tiennent compte des contraintes comptables.

Est-ce que cela va vous inciter à créer des produits adaptés à cette épargne ?
Le compte d’épargne qui permet de bénéficier de l’avantage fiscal, nous l’avons. Mais il y a un autre problème. C’est celui des exploitants, les jeunes en particulier, qui viennent de s’installer et qui ont de faibles revenus. Pour eux, le dispositif ne sert pas à grand-chose puisqu’ils n’ont pas les moyens d’épargner. Et regardez l’année 2009 ! Quand on n’a pas de revenu on ne peut pas provisionner. Faut-il une dotation JA spécifique pour commencer à constituer une provision ? C’est une question posée.

Dans son principe, la déduction fiscale est-elle à modifier ou non ?
Il faut assouplir la formule sur un point précis : le lien entre assurance et déduction fiscale. L’exploitant ne doit pas être obligé de s’assurer pour bénéficier de la déduction fiscale. Ce sont deux outils différents qui doivent être indépendants. On ne peut pas tout demander au même dispositif fiscal. Certains doivent pouvoir se garantir contre le risque économique sans devoir obligatoirement s’assurer contre le risque climatique.

Les agriculteurs doivent-ils investir dans les nouveaux outils financiers comme les marchés à terme ? Allez-vous vous développer dans ce domaine malgré certains échecs comme dans le porc ?
Le marché à terme ne fonctionne qu’à plusieurs conditions. Il faut que la filière s’y engage et que les volumes soient suffisants. En dehors du secteur céréalier, je vois peu d’exploitants qui puissent aller directement sur le marché à terme. Ainsi on a, au Crédit agricole, 1 700 comptes marchés à terme qui fonctionnent bien mais c’est essentiellement dans les grandes cultures. Pour développer ce domaine, il nous semble important de former les acteurs des filières concernées et de clarifier le cadre juridique et fiscal de ces opérations. Il est dommage que le projet de loi n’apporte pas de réponse en la matière.

Mais pensez-vous que les agriculteurs soient en général prêts à contractualiser ?
C’est une question culturelle. Les récentes années de volatilité ont bien montré que ce n’est pas acquis. En 2007, les agriculteurs qui étaient sous contrat ont eu l’impression d’être perdants puisque les prix de marché ont explosé alors qu’ils encaissaient les prix fixés par leurs contrats. Alors, beaucoup sont sortis des contrats. Vient 2008 et la baisse des prix après les récoltes. Ils ont voulu revenir aux contrats mais ils se sont aperçus qu’on ne leur proposait pas les prix de 2007 mais des prix nettement inférieurs ! Il y a donc énormément de formation à faire, afin de développer la culture commerciale et financière des agriculteurs.
Pendant cinquante ans, le marché commun agricole a protégé les productions agricoles des grands aléas. Aujourd’hui, le monde agricole prend conscience que le prix du blé peut passer de 190 euros la tonne à 90 euros l’année suivante, ou celui du lait, de 340 euros à 260 euros les 1 000 litres. Il faut intégrer cette volatilité dans nos raisonnements pour en lisser les effets dans le temps. Par exemple, lorsque les prix ont flambé, les agriculteurs ont choisi d’investir dans du matériel agricole plutôt que de constituer une épargne de précaution.

Ils ont trop investi ?
Peut-être pas trop, mais un peu vite. Cela n’aurait pas été un problème si les prix étaient restés élevés. Mais ils sont retombés. C’est pourquoi il faut des instruments de régulation publics d’une part, et des solutions de banque et d’assurance d’autre part, pour que les agriculteurs sécurisent leur exploitation. Il faut absolument maintenir la capacité d’investissement de nos exploitations pour construire une agriculture durable et compétitive.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.