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Les produits naturels de santé Jacques Chevallet : « La dynamique du marché s’explique par l’intérêt croissant des milléniaux »

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Ancien CEO d’Arkopharma, pharmacien de formation, Jacques Chevallet est toujours très investi dans le domaine des produits de santé et de beauté. Il a créé Jaska Consulting afin d’apporter son expertise aux entrepreneurs et investisseurs, le plus souvent Français. Il est également vice-président et secrétaire du syndicat Synadiet. Différentes casquettes qui lui donne une vision assez large du marché des produits naturels de santé, de ses enjeux et des défis à relever.

Un marché qui connaît un fort développement depuis quelques années, porté par l’évolution de la demande des nouveaux consommateurs vers des produits naturels et de qualité. Jacques Chevallet a lui-même investi à titre personnel dans Nutri & Co aux côtés de la société d’investissement Creadev (famille Mulliez). De son côté, la société Cuure vient de lever des fonds auprès de Newfund et Kima Ventures.

De plus en plus de start-up émergent sur le marché des produits naturels de santé. Quel est le moteur de ce développement ?

Cet engouement répond à la fois aux besoins de santé en apportant des solutions de prévention et de confort, et aux aspirations de l’ensemble des consommateurs dans le monde, qui souhaitent une approche davantage tournée vers la santé naturelle. La dynamique du marché s’explique par l’intérêt croissant des plus jeunes, notamment les trentenaires. De nouveaux consommateurs qui veulent de la transparence, de la qualité, des produits attrayants et qui sont sensibles à une offre multicanale qui répond à leur mode d’achat.

Et cette dynamique du marché n’est pas un phénomène de mode français, mais bien une tendance mondiale que de prendre sa santé en charge de façon plus naturelle. Le marché mondial est estimé entre 120 et 160 Mrd$, suivant qu’on englobe ou pas les produits diététiques, avec une croissance annuelle mondiale de 6 % pour 2019 selon Euromonitor. Le premier marché que sont les États-Unis enregistre une croissance de 5 %, suivi par la Chine (+ 9 %) et l’Europe de l’Ouest (+ 5 %). En Europe, la France n’est que le troisième pays, derrière l’Italie, qui compte pourtant un moins grand nombre d’habitants, et l’Allemagne. Et si l’on regarde la consommation moyenne de compléments alimentaires par habitant et par an, elle représente environ 21 € en Europe, contre 51 € aux États-Unis.

Comment expliquez-vous que la France ne soit qu’à la troisième place en Europe ?

Si le cadre est parfaitement sécurisé pour les consommateurs, puisque tous les compléments alimentaires présents sur le marché font l’objet d’une déclaration de mise sur le marché conformément à la réglementation européenne (1), et d’une nutrivigilance, la France pâtit d’un environnement réglementaire qui n’est pas suffisamment favorable, unifié et stable pour bien se développer. Contrairement à la cosmétique, la réglementation européenne n’est pas harmonisée pour les compléments alimentaires. Chaque pays européen a ses propres règles, ce qui peut entraîner de grandes disparités, tant sur les dosages, que les plantes et les substances autorisées entre les différents États membres. Or, pour permettre aux entreprises françaises de bien se développer, comme peuvent le faire les fabricants de la cosmétique ou nos concurrents aux États-Unis ou en Australie, il est indispensable d’avoir un vrai cadre européen et une réglementation qui favorise l’innovation et l’information du consommateur.

Et comment arriver à uniformiser le marché, au niveau européen ?

C’est ce que défend le Synadiet autour de trois propositions, qui sont d’harmoniser la réglementation dans tous les pays européens, de renforcer la reconnaissance de l’usage des plantes traditionnelles utilisées dans les produits de santé et de favoriser l’innovation avec un processus favorable à la reconnaissance des nouvelles promesses santé soutenues par des travaux scientifiques. Le débat n’avance malheureusement pas très vite. La précédente mandature qui devait se positionner, n’a pas tenu ses échéances.

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En quoi l’Europe est-elle concernée par l’innovation ?

La lenteur, mais aussi un dogmatisme défavorable dans le processus d’évaluation auprès de l’EFSA entravent l’innovation et les investissements en R & D dans le secteur. Sur 205 dossiers soumis depuis 2008, 26 seulement ont été acceptés. Cela représente un taux de succès des demandes d’allégations de santé fondées sur de nouvelles preuves scientifiques de moins de 6 % entre 2008 et mi-2019. De quoi décourager l’innovation, d’autant que les études sont très onéreuses pour les entreprises.

Et puis, il ne faudrait pas que les fabricants de compléments alimentaires aient à redémontrer les avantages des plantes santé, qui entrent dans la composition de 64 % des compléments alimentaires, alors que ces bénéfices et la sécurité de leur emploi reposent sur des centaines d’années d’usage. Aujourd’hui, un arrêté en France compte 542 plantes et une liste travaillée entre l’Italie, la France et la Belgique (dite liste Belfrit) en compte 1 029. C’est cette approche qu’il faut finaliser et harmoniser. La conséquence de tout ceci est que notre industrie est sous-développée par rapport à des concurrents mondiaux.

Quel risque demain pour le marché de la santé naturelle si rien n’avance au niveau européen ?

Si rien ne bouge, compte tenu de la taille de nos entreprises, le risque est que demain, notre santé à base de produits naturels ne sera pas européenne, mais sans doute américaine ou chinoise. Pourtant, la santé naturelle entre bien dans le cadre des filières stratégiques françaises défendues par le président et le gouvernement. Nos produits poussent dans les champs.

Il faudrait un vrai accompagnement pour développer les filières de plantes médicinales en France. D’ailleurs, le Synadiet travaille avec FranceAgriMer sur ce sujet, pour créer une vraie filière de qualité française, en allant aussi vers le bio qui est une aspiration française et européenne. Les plantes médicinales représentent une agriculture de qualité, à valeur ajoutée importante, qui entre dans la souveraineté alimentaire de la France. Il est important que notre pays retrouve sa place de compétiteur sur ce marché, face notamment à la Chine, très active sur ce secteur, mais avec une qualité qui n’est pas toujours maîtrisée. Si nous voulons être indépendants au niveau de la santé, il faut l’être aussi dans la santé naturelle. Et aujourd’hui, les leaders mondiaux ne sont pas français. Au Synadiet, nous faisons la promotion non seulement d’une filière de culture des plantes médicinales, mais également de la production des produits naturels de santé sur le territoire français.

(1) Au niveau européen, le marché des compléments alimentaires dépend de la directive 2002/46/CE et depuis 2006 du règlement (CE) n ° 1924/2006 sur les allégations nutritionnelles et de santé.