Presque inconnu il y a encore un an, le député La République En Marche, Jean-Baptiste Moreau, est rapidement devenu le nouveau « patron de l’agriculture » au sein de la majorité à l’Assemblée nationale. Cet éleveur de la Creuse, ingénieur agricole et spécialiste de la race Limousine, se sent aussi proche de la FNSEA que de la Confédération paysanne. Dans un entretien accordé à Agra Presse, il revient sur son parcours politique éclair, qui l’a conduit à devenir l’une des voix agricoles les plus écoutées à l’Élysée.
Quel est votre parcours professionnel ?
J’ai un diplôme d’ingénieur agricole de l’Enita de Clermont-Ferrand (aujourd’hui Vetagro sup). J’ai ensuite travaillé pendant quatre ans pour le pôle de Lanaud, spécialisé dans la race Limousine, où je faisais de la formation pour les techniciens de coopératives, mais aussi de la vente de reproducteurs Limousins, ce qui m’a permis de voyager dans de nombreux pays, notamment en Europe de l’Est. Par la suite, j’ai travaillé dans l’appui technique aux agriculteurs en Côte d’Or et en Charente. Puis je me suis installé en 2006 avec mon père, en reprenant l’exploitation d’un voisin. Nous exploitons 180 hectares et avons 130 vaches allaitantes de la race Limousine, avec de la vente de reproducteurs. En 2012, j’ai été élu président d’une coopérative de 800 éleveurs ovins et bovins. La même année, la coopérative a repris un abattoir dont je suis devenu président.
Comment êtes-vous arrivé en politique ?
Je n’ai jamais été élu local, mais je me suis toujours intéressé à la vie politique, sans pour autant ne m’être jamais encarté. J’ai été proche du Parti socialiste : j’ai donné des coups de main à des amis lors des élections départementales ou régionales, jusqu’à accueillir Alain Rousset (président socialiste de la région Nouvelle Aquitaine, ndlr) sur mon exploitation. Et en 2016, je me suis engagé pour le mouvement En Marche au premier mois de sa création, comme simple militant. La personnalité d’Emmanuel Macron et ses premières idées me correspondaient. J’ai commencé à militer dans la Creuse, où j’ai eu l’occasion de discuter avec François Patriat (sénateur En Marche, ex-PS, ancien ministre de l’Agriculture, ndlr) que j’avais déjà rencontré quelques années auparavant. Et lorsque je suis allé au Salon de l’agriculture, le même jour qu’Emmanuel Macron, François Patriat m’a présenté Emmanuel Macron. Nous avons discuté, et cela a tout de suite collé ! Avant de se quitter, il m’a demandé : « As-tu présenté ton investiture ? » J’ai répondu que non, et il me dit « tu devrais le faire ». Je dépose ma candidature le lendemain. Un mois plus tard, j’ai été appelé par un permanent d’En Marche pour un entretien. Le 5 avril, j’ai été appelé pour assister à une émission, et on m’a annoncé que je serai présenté comme candidat. Durant l’émission, Emmanuel Maron m’a cité deux fois, je l’ai remercié… Et depuis, nous communiquons régulièrement en direct.
Quel est votre positionnement politique ?
Je viens plutôt de la gauche, tendance sociale, mais lucide économiquement. Je pense que sans l’Europe, nous ne ferons rien, et que l’on a besoin d’accords internationaux pour exporter. Je ne suis pas pour que la loi du marché s’impose à tous crins ; cela peut d’ailleurs aller à l’encontre de la loi du marché et mettre en place des oligopoles. Je ne suis pas non plus protectionniste, car je pense que c’est illusoire dans le monde actuel. Si l’on prend l’exemple des négociations avec le Mercosur, je pense qu’il faut reprendre les négociations sur de nouvelles bases, différentes du mandat de 1999, et que l’on doit parvenir à protéger nos filières fragiles.
Quels arguments utiliser pour défendre la protection du secteur bovin viande ?
C’est la réglementation européenne. On ne peut pas risquer la disparition d’une filière par des importations qui ne sont pas produites dans les mêmes conditions. C’est le droit de sauvegarde. Le problème de base de ces négociations, c’est l’opacité avec laquelle Bruxelles a négocié le Ceta. Cette opacité est inadmissible, surtout dans le monde actuel. Mais ces accords sont importants, car nous avons nous-mêmes besoin d’exporter.
N’avez-vous pas l’impression que l’agriculture a du mal à se défendre dans ces accords ? N’est-ce pas frustrant pour un député « agricole » ?
Cela a été le cas par le passé. Et c’est à nous de mieux défendre notre secteur. Le président m’a toujours dit que l’agriculture était un secteur important, qu’il fallait défendre.
Êtes-vous plutôt partisan d’un État fort ou discret ? Les discours d’Emmanuel Macron laissent parfois penser qu’il prépare l’agriculture à vivre avec moins d’aides.
L’agriculture française peut vivre avec moins d’aides, à condition que l’on puisse vivre de notre métier. Les aides ont été mises en place pour compenser les baisses de prix. Tant que les agriculteurs ne peuvent pas vivre du prix, l’État doit rester stratège. Emmanuel Macron ne promet pas moins d’aides. Mais il faut être réaliste : le Brexit, entre autres, risque de diminuer le budget de la Pac. Il faut mettre en place des actions pour améliorer la valeur créée. Sinon nous serons dans l’impasse. Il ne faut pas se cacher derrière son petit doigt.
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Êtes-vous écolo ? Concernant le glyphosate, vous vous êtes exprimé à l’Assemblée nationale pour mettre en avant ses effets délétères sur la vie du sol.
Sur les phytos en général, je m’en tiens au programme du président de la République. Il faut exclure les produits dangereux pour l’homme et la nature, au fur et à mesure que des solutions seront trouvées. Concernant le glyphosate, le problème n’est pas de savoir s’il est dangereux ou pas ; les études disent tout et son contraire. Le problème, c’est qu’il n’y a plus d’acceptation sociale pour ce produit. Se battre pour conserver le glyphosate, c’est se battre contre le consommateur. Nous avons vécu avant le glyphosate, certes avec moins de rendement. Il faut donc évaluer le coût de cette interdiction et en tirer les conséquences sur l’accompagnement aux agriculteurs. Pour avoir échangé avec le président sur ce sujet, la France doit bien arrêter (son usage, ndlr) d’ici trois ans, mais elle doit entraîner d’autres pays dans son sillage. Le ministre de l’agriculture va prendre son bâton de pèlerin, tout comme les députés, pour aller convaincre d’autres États membres, et demander une harmonisation européenne.
Vous vous sentez plutôt proche de la FNSEA, de la Confédération paysanne ou de la Coordination rurale ?
À mi-chemin entre la FNSEA et la Confédération paysanne. Il y a des choses que j’apprécie et qui m’agacent dans les deux syndicats. Ce qui m’agace, c’est la caricature : la défense de l’agriculture industrielle d’un côté, et de l’agriculture bio de l’autre. C’est pour cela que je ne me suis jamais engagé syndicalement, même si c’est en train de changer, avec Christiane Lambert notamment. Aujourd’hui il y a de la place pour tout le monde, c’était d’ailleurs le programme d’Emmanuel Macron. Je ne me sens en revanche pas proche de la Coordination rurale qui prend souvent position contre l’Europe.
Quels sont les rôles de chacun (Élysée, Matignon, rue de Varenne, parlements) dans les décisions politiques prises au sujet du secteur agricole ?
Les ministres de l’Agriculture et de la Transition écologique rédigent les projets de loi, et Matignon valide. Parce que je suis membre de la majorité présidentielle, j’ai beaucoup d’échanges avec les conseillers de Matignon et de l’Élysée. Je donne mon avis aux ministres, et à tous ceux qui veulent l’entendre. L’Élysée a un rôle fort. L’agriculture un dossier auquel le président tient beaucoup, et il me demande régulièrement mon avis.
"Se battre pour conserver le glyphosate, c’est se battre contre le consommateur"
"L’agriculture est un dossier auquel le président de la République tient beaucoup, et il me demande régulièrement mon avis"
"Je me sens mi-chemin entre la FNSEA et la Confédération paysanne, en revanche je ne me sens pas proche de la Coordination rurale"
Glyphosate : la Coordination rurale estime que Jean-Baptiste Moreau « se trompe de cible »
Répondant à l’entretien (ci-contre) accordé par Jean-Baptiste Moreau à Agra Presse et partiellement publié dans notre fil d’actualité quotidien AgraFil, la Coordination rurale (CR) estime, dans un communiqué le 4 janvier, que le chef de file des députés agricoles de la majorité « se trompe de cible » en souhaitant convaincre d’autres États membres d’arrêter l’usage du glyphosate d’ici trois ans. La CR recommande à Jean-Baptiste Moreau « d’aller porter la bonne parole dans l’UE pour contrer les importations de produits issus du continent américain dans lesquels on trouve du glyphosate ». Il y a quelques semaines, la CR avait mis en avant la présence de résidus de glyphosate dans des échantillons de grains importés et une absence de résidu dans des échantillons de grains produits en France.