En redressement judiciaire depuis décembre 2017, le spécialiste des saucisses cocktail n’a pas réussi à concrétiser un plan de reprise jugé crédible par le tribunal de commerce qui a prononcé, le 27 juin, sa liquidation judiciaire, laissant ses 232 salariés sur le carreau, une usine vétuste et un nouveau site de production achevé à 90 %. L’histoire des derniers mois d’une entreprise quasi centenaire, entre Bérézina industrielle et financière.
Mercredi 27 juin, après plus de deux heures d’audience, le tribunal de commerce de Lille Métropole a prononcé la liquidation définitive de Jean Caby, entreprise presque centenaire réputée pour ses saucisses cocktail et implantée à Saint-André-lez-Lille (Nord). Détenue par l’investisseur franco-américain Eric Steiner depuis juin 2015, cette PME de 232 salariés avait été placée en redressement judiciaire le 4 décembre dernier. Depuis, le dossier Caby était déjà passé à trois reprises devant les juges consulaires, dont les 16 mai et 6 juin, audiences au cours desquelles deux sursis supplémentaires de trois semaines chacun avaient été accordés pour finaliser un plan de reprise crédible.
"Nous sommes écœurés par cette décision qui frappe les 232 salariés et leurs familles, en sachant qu’on s’est battus jusqu’au bout pour travailler au-delà des 32 heures hebdomadaires, en renonçant à nos primes et alors que les carnets de commande sont pleins. Maintenant, on va se battre pour obtenir une prime supra-légale", a déclaré Mouloud Amara, secrétaire CGT du comité d’entreprise et représentant des salariés affichant 42 années d’ancienneté dans l’entreprise. "Les salariés ont joué le jeu jusqu’au bout, nuit et jour, avec un taux de service de 98 à 100 % jusqu’à fin avril", leur rendait hommage Eloi Delorme, manager de l’entreprise depuis sa mise en redressement, dans les colonnes du Monde. "La décision du tribunal ne me surprend pas, il n’avait pas d’autre choix ! Mais c’est un énorme gâchis, les équipes ont encore réussi à expédier 50 tonnes la veille de la liquidation ! C’est la fin d’une activité industrielle, qui aurait dû pouvoir durer, au seul profit d’un projet immobilier qui était censé financer la poursuite de l’aventure sur le nouveau site de production de Comines, construit à 90 %", regrette Eric Steiner, ancien président directeur général et propriétaire de Jean Caby.
Bérézina industrielle…
Comment est-on arrivé à cette Bérézina industrielle ? Spécialiste de la saucisse cocktail à sa marque et surtout pour les marques de distributeurs avec une part de marché de 40 % sur ce segment, Jean Caby disposait d’un outil de production d’un autre âge, inadapté et franchement démesuré en termes d’emprise foncière et de fonctionnalité industrielle. Situé à l’entrée de la ville de Saint-André-lez-Lille, il est composé de plusieurs bâtiments d’une surface totale de 38 000 m2 implantés sur 3,5 hectares avec un outil de fabrication obsolète sur 12 000 m2, dans un état nécessitant un entretien aussi permanent que finalement inutile.
"L’usine date de 1929 et les machines des années 1980. 50 % des énergies utilisées pour la faire tourner partent en fumée ou en fuite, depuis plusieurs années, le site perdait entre 500 000 et 1 million d’euros par mois, pour un chiffre d’affaires d’une quarantaine de millions d’euros, sans compter l’augmentation de 30 % des matières premières l’an dernier qui ont encore un peu plus plombé les résultats. À Saint-André-lez-Lille, on produisait 11 000 tonnes, alors que le nouveau site de Comines aurait eu une capacité de production de plus du double sur seulement 9 000 m2", précise Eric Steiner.
"Nous perdions beaucoup de temps à circuler entre les différents bâtiments et les machines étaient vraiment difficiles à faire tourner. Nous avons vu aussi défiler une bonne dizaine de directeurs de site depuis 2012 et la stratégie industrielle n’était pas claire, les ventes mal négociées commercialement", estime Bastien Dassonville, ouvrier sur la chaîne de pasteurisation et salarié Jean Caby depuis 21 ans. Eric Steiner reconnaît qu’il était difficile de recruter et de garder les bons dirigeants car "personne ne voulait prendre ce type de responsabilités dans un site aussi dégradé".
Eric Steiner assure qu’il avait pourtant, depuis plusieurs années, un véritable projet industriel comprenant la création d’un nouveau site de production plus automatisée et aux capacités doublées et le lancement de nouveaux produits (saucisse barbecue précuite par exemple) à plus forte valeur ajoutée. Ce que contestent aujourd’hui plusieurs syndicalistes, stigmatisant plutôt son manque de vision stratégique. Malgré tout, pour concrétiser ce projet, il mise sur la vente de l’ancien site, idéalement situé à l’entrée de la ville de Saint-André-lez-Lille et à proximité immédiate du Vieux Lille, à des promoteurs immobiliers, pour financer la création à Comines, petite commune distante de 15 km à peine, d’un nouvel outil de production de dernière génération.
"C’est un programme qui nécessitait de lourds investissements compris entre 40 et 50 millions d’euros, dont 20 millions d’euros assurés par le volet immobilier. Malheureusement, suite au retard du Plan local d’urbanisme, à la frilosité de certains banquiers, nous nous sommes retrouvés à court de cash pour boucler le financement, il manquait une vingtaine de millions d’euros, alors que Jean Caby a investi 30 millions d’euros en fonds propres pour transférer ses activités à Comines", assure Eric Steiner.
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…et financière
Le lancement des travaux est alors annoncé pour décembre 2015, avec l’objectif d’une entrée en activité début 2017. Malheureusement, alors que les travaux sont bien engagés, Eric Steiner ne parvient pas à boucler la totalité du financement de cet investissement, les 20 millions d’euros relatifs au volet immobilier font toujours défaut. Courant 2017, il lance une nouvelle levée de fonds et bénéficie même de deux prêts de 500 000 euros chacun auprès de la Métropole européenne de Lille (MEL) et du Conseil régional des Hauts-de-France. Malheureusement, 12 à 13 millions d’euros manquaient toujours à l’appel pour finaliser le projet, tout en sachant que les pertes s’accumulent, passant de 6 millions d’euros en 2016 et entre 500 millions d’euros et un million d’euros supplémentaires chaque mois en 2017. Sans grande surprise, Jean Caby est placé en redressement judiciaire le 4 décembre 2017, alors que la nouvelle usine de Comines est construite à plus des trois quarts mais ne peut toujours pas fonctionner. Au final, il manquerait 1,8 million d’euros de travaux et une dizaine de millions pour les machines et l’outil de production.
Un projet industriel étroitement lié à l’immobilier
Lors des audiences du tribunal de commerce de Lille Métropole des 16 mai et 6 juin, des espoirs se font jour à travers un plan de reprise présenté par deux cadres de l’industrie agroalimentaire régionale, dont l’identité n’est pas officiellement révélée car ils sont toujours salariés de leur entreprise. "C’est moi qui les ai sollicités dans la perspective de diriger le nouveau site et le projet prévoyait d’investir 25 millions d’euros pour finir sa construction et y transférer les activités. Mais, finalement, ils m’ont demandé de me retirer, condition sine qua non pour qu’il ait une chance de se concrétiser", explique Eric Steiner. Mais, là encore, il leur manque 3,5 millions d’euros pour boucler le tour de table, en sachant que l’Etat, la Région Hauts-de-France et la Métropole européenne de Lille s’engagent à verser 3 millions d’euros cumulés d’avances remboursables. Parallèlement, des négociations sont en cours pour convaincre Le Crédit agricole et la Caisse d’épargne de réduire le montant des remboursements dus par Jean Caby.
Le sort des salariés et la gestion des actifs
Les 232 salariés encore en activité ont accepté par référendum de passer de 32 heures hebdomadaires de travail sur quatre jours, à 37 heures annualisées et ont renoncé à certaines primes. Le plan de reprise prévoit également un plan de départ volontaire (40 collaborateurs) ainsi qu’un plan de sauvegarde de l’emploi qui porterait l’effectif sur le nouveau site de Comines à 150 salariés. Leur projet ne sera finalement pas retenu, pas plus que celui présenté, la semaine précédant l’ultime audience du 27 juin, par l’industriel danois Calvin Andersen. Celui-ci prévoyait de son côté de ne conserver que 120 salariés, de réduire la production de 10 000 à 7 000 tonnes par an et, surtout, d’abandonner l’activité de MDD pour se concentrer sur la seule marque Jean Caby.
On connaît la suite ! Les juges consulaires ont finalement prononcé la liquidation de l’entreprise Jean Caby qui ne fêtera donc jamais son centenaire. Au-delà du sort des 232 salariés, dont la moyenne d’âge est de 43 ans, reste à savoir ce que vont devenir les sites de Saint-André-lez-Lille et de Comines. Hypothéqué, le premier fait l’objet d’un appel d’offres pour la requalification de ce futur nouveau quartier de 3,5 hectares en programme mixte comprenant notamment des logements et qui mobilise de nombreux investisseurs immobiliers. En revanche, la destinée de l’usine toute neuve mais inachevée de Comines reste en suspens, tout en sachant que la MEL et la Région y portent une attention toute particulière compte tenu des prêts accordés à Jean Caby. Car, si la société a été liquidée et n’existe plus, la gestion de ses actifs, créances et décombres est loin d’être achevée.