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Coopératives laitières Jean Le Vourch : « Mener à bien la nécessaire adaptation des entreprises et de la production »

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Après dix années passées à la présidence de la Fédération nationale des coopératives laitières (FNCL), Jean Le Vourch devait passer la main lors de l’assemblée générale des 21 et 22 avril. Soulignant au fil de cet entretien les incertitudes nées de la réforme de la Pac et de l’Ocm lait, il juge prioritaire pour son successeur de mener à bien le dossier de la restructuration des entreprises, à laquelle il avait appelé dès 1997. Or souligne-t-il, la recherche de gains de productivité est devenue impérieuse. Le nouveau président devra aussi pousser à l’adaptation de la production, déjà bien engagée par nos voisins de l’Union européenne.

Agra Industrie : Durant les dix années que vous avez passées à la présidence de la Fédération, quelles mutations avez-vous constatées dans le monde coopératif laitier ?

Jean Le Vourch : A dire vrai, je n’ai pas ob-servé de grande évolution, et je le regrette. La filière ne s’est pas restructurée autant qu’elle l’aurait dû. Plusieurs entreprises se seront séparées de leurs outils industriels en les cédant à des opérateurs privés. Ainsi de l’ULN, d’Unicoolait ou d’Ucanel. Dans le même temps, Eurial et Sodiaal se sont rapprochés dans le lait de consommation tandis que, dans l’Ouest, Coopagri Bretagne, La Cana, devenu récemment Terrena, et Even que je préside, ont constitué une société commune de commercialisation, Laïta.

A.I. : Cet exemple de partenariat a été peu suivi. Comment l’expliquez-vous ?

Jean Le Vourch : Ce n’est pas faute d’avoir engagé, au sein de la FNCL, alors que la distribution se concentrait fortement, une réflexion sur des rapprochements par métiers ! A ma demande, des groupes de travail ont planché six mois sur le sujet en 1997, avec pour seul résultat le rapprochement d’Eurial et Sodiaal. Pendant ce temps, le monde a bougé autour de nous. Aux Pays-Bas, le nombre de coopératives laitières a été ramené de quatre à deux. En Scandinavie, MD Foods, qui collectait 85 % du lait danois, a fusionné avec Arla, qui, lui-même, traitait 80 % du lait suédois. Naturellement, une situation de monopole n’est pas en soi un bien, et les consommateurs en particulier y sont opposés. S’il n’est pas envisageable en France d’aller vers une telle concentration, tant le secteur demeure atomisé, il n’empêche que des économies doivent être recherchées dans des rapprochements. Je pense que les prises de conscience se font et que des opérations significatives auront lieu dans les coopératives au cours des mois à venir.

A.I. : Vous avez fustigé dans l’un de vos éditoriaux la tentation de l’individualisme et du libéralisme et appelé à refonder le pacte coopératif. En France, les dirigeants des coopératives sont-ils plus individualistes que dans les pays voisins ?

Jean Le Vourch : En tout cas ils encourent un risque à l’être trop, car l’on est toujours plus petit, ou plus grand, qu’un autre. Depuis 1999 et l’adoption de l’Agenda 2000 à Berlin, les entreprises ne pouvaient plus ignorer les réformes à venir. Mais compte tenu des quatre à cinq années qui allaient s’écouler avant l’entrée en vigueur de la nouvelle Pac, elles ne se sont pas senties menacées et n’ont pas mené de réflexion sérieuse sur leur avenir. Désormais, elles risquent de devoir réagir dans l’urgence.

Encore une fois, il est difficile d’imaginer que la démarche soit poussée aussi loin qu’elle l’a été aux Pays-Bas ou en Scandinavie, mais aujourd’hui la filière française souffre de sa dispersion, même si sa grande diversité est par ailleurs une chance. Grâce à elle le marché français des produits laitiers se classe à la troisième place en Europe pour sa consommation par habitant, derrière les marchés finlandais et suédois. Mais cette diversité et cette dispersion ont un coût industriel : quand les transformateurs néerlandais fabriquent quatre fromages seulement, en grandes séries, les Français confectionnent une gamme étendue de spécialités, qui, à l’exception de l’emmental et des pâtes molles, représentent des tonnages modestes, voire confidentiels.

A.I. : En plus de la restructuration du tissu d’entreprises, à quels autres dossiers d’importance votre successeur devra-t-il s’atteler ?

Jean Le Vourch : Il devra accorder la priorité à la restructuration car la recherche de gains de productivité est devenue inéluctable et impérieuse. Il lui faudra aussi mener à bien la nécessaire adaptation de la production. A mon sens, la réforme de la Pac fera prendre conscience aux producteurs de l’intérêt des coopératives, qui leur garantissent une collecte régulière. Ceci est une chance alors que l’on voit des transformateurs ne plus renouveler certains de leurs contrats de collecte, ou les renégocier sur la base d’une parité beurre-poudre, instaurant du même coup un double prix du lait en France.

Cela dit, nous ne pourrons pas faire l’économie d’une adaptation de l’amont, même si le mot fait peur. Dès 1999, nos voisins de l’Union européenne ont pris des dispositions pour adapter leurs filières. Pendant ce temps, en France, nous avons continué à installer le plus possible de jeunes, pas toujours dans de bonnes conditions. Nous avons pris un réel retard sur nos concurrents directs. Que constatons-nous aujourd’hui ? La production laitière de la France des plaines – le Grand Ouest, l’Alsace, le Nord, l’Aquitaine – est en compétition avec les productions danoise, hollandaise, allemande, et bientôt polonaise, tchèque et hongroise. Elle n’est pas protégée par des spécificités qui, telles les AOC fromagères, préservent les productions du Jura, du Doubs, ou du Massif central.

A.I. : Que proposez-vous dès lors ?

Jean Le Vourch : Arrêtons de décourager les entrepreneurs ! Arrêtons de déstructurer la production laitière en prenant aux uns pour donner aux autres. Ce processus est contre-productif. Laissons fonctionner ceux qui ont fait le choix de ce métier. Pour des raisons démographiques, de nombreux producteurs s’apprêtent à prendre leur retraite dans les quatre prochaines années. Il me paraît opportun que leurs litrages soient redistribués aux producteurs en place, et en particulier aux jeunes, afin que ceux-ci puissent augmenter leurs quotas et aient les moyens de moderniser et mettre aux normes leurs exploitations. Ce discours est certes politiquement incorrect, mais pendant que d’autres avancent, nous nous donnons de multiples raisons pour ne pas faire de même.

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A.I. : Parmi d’autres sujets qui fâchent, le prix du lait figure en bonne place. Un accord a été trouvé pour le second trimestre. Pensez-vous que producteurs et transformateurs parviendront pour la suite à s’entendre ? Comment les dirigeants de coopératives, pris entre le marteau et l’enclume, gèrent-ils la situation ?

Jean Le Vourch : Nous ne pouvons pas ne pas arriver à un accord interprofessionnel et courir le risque de relancer la confrontation chaque trimestre. Il nous faut rechercher un niveau de prix qui soit supportable pour chaque maillon de la filière et qui ne nous mette pas en position de faiblesse par rapport aux autres pays de l’Union européenne. Dans ce débat, les dirigeants de coopératives ont pour juge de paix l’économie. C’est leur compte d’exploitation qui témoigne du bien-fondé, ou non, de leur gestion. Certaines entreprises font le choix de verser un acompte mensuel à leurs adhérents et de procéder à la fin de l’exercice à une ristourne sur les résultats pour rétablir l’équilibre de la balance. Non sans avoir sauvegardé au préalable les ressources nécessaires au développement de l’entreprise dans le but de pérenniser les métiers de l’adhérent.

A.I. : Quel niveau de prix serait, à votre avis, susceptible de satisfaire l’ensemble de la filière ?

Jean Le Vourch : Je ne me hasarderai pas à augurer du niveau auquel le prix du lait se traitera au second semestre de l’année car nous disposons de peu de visibilité. Les stocks de produits industriels pèsent sur le marché et comme les prix d’intervention vont baisser chaque 1er juillet pendant trois ans, le risque est grand de voir les vendeurs et les acheteurs anticiper leurs opérations, afin de se couvrir par rapport aux baisses à venir qui pourraient bénéficier à leurs concurrents. La production de lait est actuellement trop importante dans l’Union mais Bruxelles réagit peu ou pas du tout aux signaux d’alerte que nous lui envoyons.

A.I. : Le découplage prévu par la réforme de la Pac ne permettra-t-il pas de résoudre ce problème de la surproduction ? Vous qui êtes très proche du terrain disposez-vous d’une estimation du nombre de producteurs tentés de prendre une autre orientation ?

Jean Le Vourch : Selon certaines estimations, 15 à 20 % des exploitants pourraient arrêter de produire du lait, mais ce chiffre doit être pris avec prudence. La plupart n’ont pas arrêté leur décision d’autant que la mesure entrera probablement en vigueur en 2006. Entre-temps, les positions peuvent encore varier. Le découplage n’était souhaité par personne. Si les litrages libérés ne sont pas aussitôt redistribués, on peut envisager une légère baisse de production. Pour autant, il ne s’agit pas non plus de mettre à l’écart des volumes trop importants parce que la rentabilité des producteurs en place est aussi liée à leurs volumes. Il ne faudrait pas que la France à elle seule assainisse le marché au profit de l’Europe entière. Il faut des mesures « euro-partagées ».

Nous avons beaucoup d’incertitudes pour l’avenir. L’un des défauts du système est que les producteurs qui obtiendront un supplément de quota le produiront sans compensation. Un autre problème posé par le découplage est qu’il pourra mettre à mal des régions déjà déficitaires en lait. La carte laitière française pourra en être modifiée de façon notable, mais là encore, nous mesurons mal ce risque.

A.I. : A la demande de votre Fédération, l’interprofession a chargé le cabinet Sofra d’une étude sur les évolutions probables de la transformation laitière sur fond de réforme de l’OCM lait. Quelles sont les grandes conclusions de cette enquête ?

Jean Le Vourch : Sofra souligne l’importance pour les spécialistes des produits industriels de rechercher des gains de productivité et donc de disposer d’outils performants. Cette amélioration de la compétitivité est préférable à une réorientation brutale de l’activité de ces entreprises vers des produits de grande consommation que le marché ne pourra pas absorber. La filière industrielle répond à des besoins qui sont bien réels dans la viennoiserie, la pâtisserie et les glaces par exemple, et qui peuvent encore être dynamisés par de nouvelles utilisations. Et si tant est que des opportunités de développement existent sur le marché européen des fromages, qui devrait, selon toutes les prévisions, continuer de progresser, en particulier dans les nouveaux futurs Etats membres, encore convient-il d’y investir progressivement. La profession ne se débarrassera pas des produits industriels. Toute fabrication de produits laitiers frais en engendre un volume incompressible de 15 à 20 %.

A.I. : Où en est le projet de création d’une caisse de régulation qui permettrait de réduire l’écart entre la valorisation des produits de grande consommation et celle des produits industriels ?

Jean Le Vourch : J’ai le sentiment qu’elle a peu de chance de voir le jour car elle se heurte au droit de la concurrence. Je le regrette parce que les disparités vont s’accroître au sein du monde laitier, au lieu que l’ensemble de la filière soit sécurisé. Il n’en demeure pas moins qu’il faudra disposer de moyens financiers importants pour l’adaptation de l’ensemble de la filière : réorientation pour certaines industries, et modernisation et mise aux normes des exploitations laitières.

A.I. : Sur un plan plus personnel, après avoir quitté la FNCL, quels vont être vos prochains engagements ? Quelles satisfactions avez-vous tiré de votre présidence ?

Jean Le Vourch : Je continuerai d’assurer jusqu’à la fin de cette année la présidence de l’interprofession, le Cniel. Par la suite, je conserverai, bien sûr, la présidence du groupe Even et de la caisse du Crédit agricole du Finistère, et je continuerai à gérer mon exploitation. S’il est vrai que je m’inquiète de l’avenir de la profession laitière, je me félicite en tout cas que l’esprit coopératif reste vivace.