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Jean-Pierre Heusèle : « La politique de la loi du nombre a été une erreur »

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Le débat, qui fait rage autour de la taxe d'équarissage, a éclipsé, momentanément, la crise porcine toujours dans l'attente d'un plan d'action après la remise du rapport Porry . Pourtant, c'est un cri d'alarme que lance Jean-Pierre Heusèle, président du conseil de surveillance du groupe Alliance et du comité de gestion de la Compagnie Financière Charal. Comme la volaille, la filière porcine court à la catastrophe, prévient-il. Bruxelles vient de rétablir, jusqu'à la fin du mois d'avril, les restitutions à l'exportation de viande de porc.

Agra Industrie : Comment le groupe ABC a-t-il clos l’exercice 2003 ? Après deux années plutôt favorables, les industriels de la viande redoutaient une dégradation de leurs résultats. Les faits leur ont-ils donné raison ?

Jean-Pierre Heusèle: Il était effectivement prévu que 2003 soit une année plus difficile. Nous avions parié sur un recul de 20 à 50 % du résultat net moyen de la profession. La baisse varie selon les métiers, et pour les opérateurs multi-espèces, selon le poids que revêt le porc dans l’ensemble de leur activité. La filière bovine a ressenti les premiers effets du coût d’enlèvement des matériaux d’équarrissage, dont l’impact sera très fort en 2004. Elle a aussi enregistré un début de baisse de la vente des cuirs. Enfin du fait de la diminution de la production en France, la matière première s’est raréfiée et les prix d’achats ont renchéri.

Pour autant, c’est la filière porcine qui appelle le constat le plus grave : comme la volaille, elle court à la catastrophe.

La dégradation des résultats a-t-elle atteint l’ampleur que vous aviez présagée ? Votre groupe est-il touché dans les mêmes proportions ?

La baisse du résultat net est fonction des espèces et des métiers, mais elle oscille en moyenne entre 30 et 35 %. Pour ce qui est d’ABC, le groupe a tenu ses prévisions. Disposant d’un important potentiel industriel, il réalise des investissements de plus en plus lourds et de plus en plus chers. Ses amortissements dépassent donc 2 % des 2,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Les fonds propres consolidés avoisinent 9 % et la rentabilité se situe un peu au-dessous de 2 %.

Dans quelle mesure ABC a-t-il été pénalisé par la crise du porc ? Que représente cette activité pour le groupe ?

Il y a deux ans, ABC traitait 46 000 porcs par semaine. En 2004, ce volume sera ramené à 34 000 têtes. Malgré la réduction de l’activité, le groupe se maintient dans le peloton de tête des grands abatteurs. Jusque-là, la filière porcine était confrontée à un problème conjoncturel. Lorsque les abatteurs-découpeurs se portaient bien, les agriculteurs souffraient, et inversement. Ces cycles avaient une durée de 18 mois, nous y étions habitués, nous les attendions. La profession continue aujourd’hui de fonctionner selon ce schéma, qui n’a plus lieu d’être puisqu’elle est entrée dans une crise structurelle profonde, européenne, voire mondiale.

Quelles mesures doivent être prises, selon vous, pour la tirer durablement de la crise ?

Je ne détiens pas la recette-miracle. Beaucoup de propositions sont lancées, qui toutes doivent être saisies au vol. En premier lieu, la production française doit être diminuée de 10 % pour être adaptée à la demande. La politique de la loi du nombre a été une erreur. La profession doit désormais tirer profit des aides pour fermer des élevages dont les producteurs veulent se retirer et dont les amortissements sont achevés.

Elle doit aussi tirer profit des restitutions pour dégager le marché. La chute des exportations a engendré des stocks importants. Nous subissons la concurrence du Brésil, de l’Espagne et des pays nordiques. Au Danemark par exemple, les prix payés aux producteurs sont inférieurs aux prix pratiqués en France, et l’écart correspond à la perte – entre 4 et 7 centimes d’euros – subie par les abatteurs-découpeurs de l’Hexagone. Le marché au cadran est un marché de défense syndicale mais le prix payé est déconnecté du marché et c’est la découpe qui accuse la perte.

Alors que les groupements de producteurs représentent 90 % de la collecte, pourquoi n’imaginerions-nous pas aussi d’organiser des zones de ramassage comme elles existent dans le lait ? La marge d’intervention d’un groupement peut facilement doubler d’un groupement à l’autre parce qu’il prend en compte le coût du transport et les charges fixes. Il y a donc là un problème. Enfin, peut-être faut-il s’interroger sur le bien-fondé pour les groupements d’employer au quotidien des techniciens et des ingénieurs en vue de conseiller des éleveurs qui ont l’extrême compétence et une pratique du métier indéniable.

Vous n’évoquez pas, parmi vos pistes de réflexion, l’éventualité d’une restructuration des outils. Pourtant, dernièrement, plusieurs d’entre eux ont été repris par des groupements de producteurs.

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Effectivement, les groupements rachètent leurs clients, mais produire et abattre ne constituent pas le même métier. Actuellement, 70 à 80 % des abattages sont réalisés par les grands groupes bretons, Socopa et Cooperl en tête, qui s’arrogent à eux d’eux 26 % du marché. Tout le monde s’accorde pour dire qu’il y a un grand abattoir de trop dans la région et qu’il faut en fermer un… à la condition que ce soit celui du voisin. Dans l’idéal, il faudrait qu’il reste en Bretagne deux groupes importants, constitués par croissance externe, et qui représenteraient 80 à 85 % de la production bretonne. Cela permettrait aux grandes régions qui produisent moins de 5 % de la production nationale, d’avoir un abattoir régional qui vivrait à l’abri des grands.

Du côté de la viande bovine, que vous inspire le bras de fer actuel à propos de la taxe d’équarissage ?

Les charges, avec la cohorte des taxes – interprofession, classement, équarrissage – prennent trois à quatre fois le bénéfice net de ce que la filière rapportait depuis dix ans au kilo carcasse. Ces taxes doivent être payées évidemment, mais si elles le sont par le producteur, celui-ci ne pourra plus produire ; le transformateur, pour sa part, devra écraser sa marge ; quant au distributeur, il les répercute sur le consommateur. Mais le consommateur, lui, veut le prix, le prix et rien que le prix. Tout le reste, la traçabilité, la sécurité… doit lui être offert. Augmentez le prix de vente de la viande bovine, vous apportez le marché sur un plateau à la volaille et au porc… qui eux-mêmes, soit dit en passant, sont de plus en plus concurrencés par les plats cuisinés prêts à l’emploi et les sandwiches.

Dans ce contexte qui, à vous entendre, est plutôt sombre pour le secteur, qu’apporte le partenariat Alliance-Bigard ?

Depuis 1996, ABC avance, mais sans précipitation. Le partenariat nous a permis de reprendre Charal en limitant les risques. L’entreprise perdait beaucoup d’argent et devait être restructurée. Aujourd’hui, la Compagnie Financière Charal regroupe outre Charal, la Sabim et les Charcuteries du Don, toutes deux rebaptisées Charal le 1er janvier 2004, ainsi que la société d’abattage et de découpe le Bocage de Formerie dans l’Oise avec sa filiale de logistique Frévial, et enfin Sogéviandes, tournée vers l’exportation.

Alliance et Bigard mettent en oeuvre une stratégie commune bien claire par espèce, sans toutefois avoir jamais voulu créer un siège commun. Nous constituons une fédération de PME de 2,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires, avec 11 000 salariés.

Vous aviez fait part, il y a quelque temps, d’implanter Charal en Espagne. Où en êtes-vous de ce projet ? De même qu’en est-il des implantations que vous visiez en Roumanie et en Hongrie ?

Nous avons réalisé une première tentative d’implanter Charal en Espagne mais nous sommes rendu compte que la démarche n’était pas facile. Elle nécessite de disposer d’un outil dans le pays et de partenaires solides.

En Hongrie et en Roumanie, nous disposons déjà de deux participations de 50 % dans des sociétés de condiments minéraux et d’aliments nutritionnels, via la branche Alliance Nutrition Animale.

Le groupe Alliance a engagé, il y a quelques années, une diversification dans les ingrédients. Est-ce une voie que vous continuez d’explorer ?

Le groupe a effectivement investi dans les produits alimentaires intermédiaires en rachetant la société Sodeleg, spécialisée dans la déshydratation d’oignons. En 2003, l’entreprise a traité 157 000 tonnes d’oignons frais. Ce marché des PAI nous intéresse et nous cherchons à nous y développer dans les extraits et les arômes.

 

Au Danemark, les prix sont inférieurs, et l’écart correspond à la perte subie par les abatteurs-découpeurs en France    Tout le monde s’accorde à dire qu’il y a un grand abattoir de trop en Bretagne