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Filière élevage La Bretagne contrainte à un nouveau modèle

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L’agriculture bretonne est prise dans la tourmente de la restructuration de son industrie agroalimentaire. La crise annonce une mutation historique du modèle agricole des exploitations bretonnes. Les professionnels appellent à la naissance d’un modèle de production adapté aux nouvelles attentes sociétales et à un nouveau contexte politique, comme cela avait déjà été le cas dans les années 1970. Pas si simple.

«La production de la filière avicole française s’est repliée de plus de 50% en quelques années », explique Michel Mingan, directeur général du Centre d’économie rural (CER) du Finistère. Cette tendance à la baisse de la production française est significative d’un modèle en crise : elle est plus récente en filière porcine. « Entre 2000 et 2011, la production est restée stable à 25 millions de porcs. Depuis, elle diminue de 2,5% chaque année », précise Jean-Michel Serres, président de la FNP (Fédération nationale porcine). Ce repli est significatif, mais contraste avec le développement intensif de l’élevage hors-sol en Bretagne depuis les années 1970. « Au début, les exploitations bretonnes étaient nombreuses, petites et plutôt orientées vers la production de lait et de porcs », explique Jean-Louis Peyraud, chercheur dans la direction scientifique agriculture à l’Inra (Institut national de la recherche agronomique). Entre atouts géographiques (climats, surface de prairies, proximité de ports de commerce), choix politiques forts (remembrement, quotas laitiers) et développement industriel, l’élevage hors-sol breton s’est considérablement accru jusque dans les années 1990. Ce qui n’a pas empêché les structures de commercialisation de se concentrer d’une manière impressionnante. D’après l’Ifip (institut technique du porc), le nombre de groupements de producteurs de porcs en Bretagne est passé de 204 en 1974 à 50 en 2010. Et la taille moyenne des élevages est passée de 250 à 620 porcin produit par an entre 2000 et 2010, selon l’Ifip.
 
Vers un nouveau modèle
« Le monde agricole breton a connu un premier virage dans sa phase d’intensification au milieu des années 1990 avec la controverse sur les algues vertes du littoral breton », explique Jean-Louis Peyraud. Ces nouvelles attentes sociétales ont contraint l’élevage breton à une remise en question, notamment sur la gestion des effluents. « Aujourd’hui, nous vivons le deuxième virage de l’agriculture bretonne. Il est cette fois lié à un nouveau contexte économique», soutient-il. Un contexte provoqué par la hausse des matières premières nécessaires à l’aliment des animaux d’élevage. D’après les données des filières avicoles françaises, « la première conséquence visible de l’impact de la hausse des matières premières se traduit par une baisse de la production de volaille, particulièrement de poulet ». De plus, l’agriculture bretonne doit faire face à un environnement économique libéralisé. En amont, la concurrence internationale impose sa loi sur le prix de l’alimentation animale et, en aval, sur le prix de leurs productions. Les filières françaises ont plusieurs pistes pour engager le virage du modèle de production.
 
Regagner en compétitivité
« On a perdu en compétitivité sur les marchés. C’est lié à la transformation. En production, l’élevage garde de bonnes performances techniques », soutient Jean-Louis Peyraud. Le premier boulet au pied de l’industrie bretonne… vient des concurrents européens. Les filières dénoncent ouvertement depuis plusieurs années le dumping social qui sévit dans les industries des viandes en Allemagne. La question est en cours d’examen outre-Rhin et à Bruxelles. En attendant, les professionnels français s’irritent d’une concurrence déloyale liée à des écarts de coûts de main d’œuvre pénalisants. Pour Jean-Louis Peyraud, ce n’est pas la seule raison d’une telle différence de compétitivité. « En Allemagne, le chancelier Schröder a mené une politique volontariste qui a fortement encouragé la concentration de l’industrie allemande. C’était il y a une dizaine d’années ». Les professionnels estiment qu’en France, la filière paye les non-choix politiques de ces dernières années. « C’est énervant de voir des élus qui viennent pleurer sur la casse industrielle et qui, dans le même temps, sont contre l’agrandissement des élevages », confie Jean-Michel Serres. Le chercheur Jean-Louis Peyraud explique que « l’outil industriel français n’a pas évolué depuis une dizaine d’années ». Le manque d’investissements touche aussi les élevages. « Les gains de compétitivité passent par des investissements de modernisation et d’innovation, en vue de regagner des parts de marché face à la concurrence », expliquait Eric Philippe, directeur général de Glon Sanders, pôle animal du groupe Sofiprotéol, au Space (salon international de l’élevage) 2013.
 
Agrandissement des élevages
Car un des piliers du nouveau modèle agricole breton soutenu par les éleveurs est l’agrandissement des structures de production. « Je veux adapter mon élevage, reconstruire ou moderniser les bâtiments de mon exploitation. C’est mon projet », témoigne Daniel Audigan, président de l’association des éleveurs de Doux. La taille moyenne d’un élevage en poulet de chair standard est de 2500 mètres carré. En France, l’agrandissement est plus compliqué que dans le reste de l’Union européenne. Le seuil maximal au-dessous duquel les démarches d’agrandissement sont plus simples est de 30 000 volailles en France, contre 40 000 dans les autres États membres. En filière porcine, les professionnels attendent la concrétisation de la simplification des Installations classées pour l’environnement (ICPE). Jean-Michel Serres rappelle qu’en Belgique ou en Allemagne, les démarches d’agrandissement peuvent durer six mois quand en France elles sont traitées en deux ou trois ans. Néanmoins, l’annonce récente d’une enveloppe de 200 millions d’euros pour le prochain Plan de modernisation des bâtiments (PMBE) a redonné espoir au monde de l’élevage. « Le parc de bâtiments français est vieillissant. Il y a urgence », soutient Michel Mingan. Jean-Louis Peyraud rappelle que les élevages bretons français sont de taille modeste comparés aux autres bassins de production européens. Selon lui, « la taille critique des élevages français est loin d’avoir été atteinte ».
 
Economie circulaire
Vivement contesté par les associations environnementales, l’agrandissement des élevages hors-sol répond à un modèle basé sur les économies d’échelle. Malgré les réglementations européennes comme la Directive nitrates, les attentes sociétales sont toujours aussi pressantes vis-à-vis des éleveurs. Au-delà de l’application nationale des directives européennes pour gérer les effluents d’élevage notamment, une économie circulaire commence à se développer. Jean-Louis Peyraud raconte que les Hollandais travaillent sur la transformation de l’engrais organique (lisiers, fientes) en engrais chimiques. « Cela permet de redonner une valeur marchande aux effluents d’élevage», précise-t-il. Un projet intéressant pour les années à venir, car les ventes d’engrais organique sont limitées par la réglementation sur les plans d’épandage. L’économie circulaire ne s’invite pas seulement en aval des élevages. « Il s’agit de réemployer des déchets ou des co-produits sains pour en faire de nouvelles matières premières », selon Glon Sanders qui a développé la réutilisation de coproduits de l’industrie alimentaire pour en faire des matières premières riches en protéines destinées à l’alimentation des animaux. Autre point : les unités de méthanisation. Michel Mingan estime que « ce peut-être une solution pour résoudre des excédents azotés dans les Zes (zones d’excédents structurels), même si elle ne peut devenir une source principal de revenu ».
Economie d’échelle, début d’économie circulaire : reste l’économie de gammes qui est déjà en cours de développement en Bretagne, selon Jean-Louis Peyraud. « L’idée est de sortir d’une spécialisation des exploitations et de développer des activités de production plus diversifiées et de qualité », explique-t-il. Le savoir-faire des filières agroalimentaires bretonnes doit être valorisé en dehors des frontières hexagonales. « On pourrait imaginer une reconnaissance “Made in Bretagne” à l’étranger », confie Jean-Louis Peyraud.
 
Lire également, en « une » d’Agra Alimentation du 17 Octobre : « Gad, un échec cuisant pour la Bretagne »

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