Disparition des industries les moins compétitives, mobilité accrue des producteurs, reconversion obligée de nombreuses exploitations… C’est sûr, les propositions de la Commission européenne sur la réforme du secteur des fruits et légumes vont entraîner des conséquences importantes sur la filière des produits transformés. Là où les professions voient plutôt des effets négatifs pour l'avenir des industries européennes, la Commission établit pour sa part un plaidoyer pro domo particulièrement optimiste. C’est en tout cas ce que révèle un document d’analyse d’impact de la Commission que Agra alimentation a réussi à se procurer.
La suppression des aides couplées à la production et à la transformation octroyées depuis des décennies, l'octroi d'aides au revenu et la liberté de cultiver des fruits et légumes sur l’ensemble des terres éligibles couvertes par le régime de paiement unique, modifieront en profondeur le cadre réglementaire dans lequel la production des fruits et légumes pour la transformation s’est développée en Europe », notent les experts dans leur document. Selon eux, un changement d’une telle ampleur ne sera pas sans conséquence sur les choix des producteurs et sur l’outil industriel. Elles seront d’autant plus importantes pour les entreprises et les régions « dont l’activité aura davantage été orientée par l’aide que par les perspectives de rémunération sur le marché ». Globalement, ces mesures devraient faciliter la mobilité des producteurs vers et hors des cultures destinées à la transformation. La consolidation du soutien au revenu indépendamment de l’orientation productive devrait permettre à certains agriculteurs aujourd’hui engagés dans la production de fruits et légumes pour la transformation de s’orienter vers des nouvelles productions mieux adaptées aux réalités du marché. A l’inverse, des producteurs qui le souhaiteraient pourront désormais développer des fruits et légumes pour la transformation sans devoir être membres d’Organisations de producteurs (OP) ni devoir se confronter aux complications rattachées aux anciennes modalités d’octroi des aides.
L’impact du découplage sur la rentabilité des cultures destinées à la transformation et, par conséquent, sur le choix des producteurs sera différent selon les produits, les régions et les catégories d’exploitation. Au sein d’une même région, il n’est d’ailleurs pas rare de constater des différences entre les prix payés par les transformateurs en fonction de leur propre rentabilité, de leur mode de gestion, de leur orientation en termes de produits finis ou de leur situation géographique.
Un processus d’ajustement retardé par l’ancien régime
Le découplage aura aussi un impact diversifié sur les conditions d’approvisionnement et sur la compétitivité de l’industrie de transformation. Dans l’immédiat, disent les experts, « l’impact risque d’être plus fortement ressenti par les entreprises qui à la faveur de l’ancien régime ont retardé le processus d’ajustement, n’ont pas atteint la taille optimale et dont l’activité se concentre sur les segments les plus vulnérables à la concurrence internationale ».
La simplification administrative, la disparition des incertitudes liées aux ajustements brusques de l’aide et la plus grande liberté donnée aux agriculteurs et aux industriels pour produire ce dont le marché a besoin, devraient progressivement avoir des effets positifs. A plus long terme, préconisent les experts, « l’emploi devrait être consolidé dans le cadre d’un secteur plus compétitif et plus viable ».
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Pour l’ensemble des filières concernées le découplage devrait renforcer l’orientation vers le marché des producteurs qui se sont spécialisés dans la production pour l’industrie parce que leur production n’atteignait pas les standards de qualité requis. La réforme renforcera la régulation par le marché, elle limitera les distorsions créées par l’aide couplée et elle permettra un gain d’efficience général pour le secteur. Le processus d’ajustement pourrait néanmoins hâter la disparition des exploitations et des industries les moins compétitives au profit des plus efficientes, ce qui souligne l’importance des politiques d’accompagnement.
Dans le secteur des agrumes, là où les fruits transformés en jus sont principalement des écarts de tri, comme c’est le cas en Espagne et en Sicile, et où les producteurs sont principalement orientés vers le marché du frais et l’industrie vers la production du jus non-concentré, la disparition de l’aide à la transformation devrait avoir des effets limités. Les évaluateurs s’attendent au maintien des volumes de production et des volumes livrés à l’industrie et à une hausse modérée des volumes de vente en frais. Les prix sur le marché du frais ainsi que les prix d’achat de la matière première livrée à l’industrie devraient également se maintenir.
Pour plus de valeur ajoutée
A court terme, les effets du découplage devraient être plus marqués en Grèce et en Calabre, où les producteurs sont davantage orientés vers la production pour la transformation et où l’industrie est orientée vers la production de jus concentré. A moyen et plus long terme, la reconversion de la production serait probable soit vers une nouvelle production d’agrumes orientée vers des marchés plus porteurs (marché du frais ou marché industriel pour des jus de très haute qualité), soit vers des cultures alternatives plus rentables. Pour les évaluateurs, l’avenir de ces filières résiderait dans la spécialisation plus étroite sur le marché du frais et/ou dans la production de jus de haute valeur ajoutée (à l’exclusion donc du concentré).
Dans le secteur des pêches et des poires transformées, les experts notent qu’en France et en Italie les producteurs ont déjà adopté des stratégies d’innovation et de diversification. En Espagne et en Grèce en revanche, stimulés par l’aide à la transformation, des secteurs peu diversifiés et de grande ampleur se sont développés principalement dédiés à la transformation en sirop. Dans les régions fortement spécialisées comme la région de Murcia (Espagne), les conséquences de la suppression des aides couplées risquent d’être les plus prononcées. Cela devrait entraîner des restructurations du secteur agricole, une concentration plus forte des industries de transformation et le développement de stratégies d’innovation.